Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)
Chapter 9
Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé, & qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, & l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, & l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en intention de faire voile en un lieu des _Entilles_ nommé _Leaugave_, & y prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin chargé de quelque nombre de _Cassava_ espece de pain de racine blanc & bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs hardes. De là ilz resolurent d'aller à _Baracou_ village de l'ile Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur seconde barque, & tirerent vers le cap de _Thibron_, ou ilz rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la _Jamaïque_, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la _Jamaïque_. Le Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit & commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres, couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la _Havane_ en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette & quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de _Gahame_, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la côte qu'un _Paraousti_, nommé _Patica_ en envoya avertir le Capitaine Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre, les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à _François Pezarre, à Diego d'Alimagre_ au Perou & à _Fernand Cortès_.
_Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs._
CHAP. XIII
AYANT parlé de ces rebellions, il faut maintenant reprendre nos erres, & aller titre de prison le Capitaine Laudonniere à l'ayde du sieur d'Ottigni son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le depart des mutins l'allerent querir & le remenerent au Fort, là où arrivé il assembla ce qui restoit, & leur remontra les fautes commises par ceux qui l'avoient abandonné, les priant leur en souvenir pour en témoigner un jour en temps & lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance, à quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent de courage, qui aux fortifications, qui aux barques, qui à autre chose. Les indiens le visitoient souvent lui apportans des presens, comme poissons, cerfs, poules d'Inde, leopars, petits ours, & autres vivres qu'il recompensoit de quelques menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en la maison d'un _Paraousti_, nommé _Onathaqua_ demeurant à quelque cinquante lieuës loin de la Caroline vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation que la leur: par promesse de recompense il les fit chercher & amener. C'étoient des Hespagnols nuds, portans cheveux longs jusques aux jarrets, bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur coupa les cheveux léquels ilz ne voulurent perdre, ains les envelopperent dans un linge, disans qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour temoigner le mal qu'ils avoient enduré aux Indes. Aux cheveux de l'un fut trouvé quelque peu d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il fit present au Capitaine. Enquis de leur venuë en ce païs-là, & des lieux où ilz pouvoient avoir été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans passez que trois navires dans l'un déquels ils étoient, se perdirent au travers d'un lieu nommé _Calos_ sur des basses que l'on dit _Les Martyres_, & que le _Paraousti_ de _Calos_ retira la plus grande part des richesses qui y étoient, mais la pluspart des hommes se sauva, & plusieurs femmes, entre léquelles y avoit trois ou quatre Damoiselles mariées demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec ce _Paraousti_ de _Calos_: qui étoit puissant & riche, ayant un fosse de la hauteur d'un homme & large comme un tonneau, pleine d'or & d'argent, laquelle il étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre d'arquebuziers. Disoient aussi que les hommes & femmes és danses portoient à leurs ceintures des platines d'or larges comme une assiette, la pesanteur déquelles leur faisoit empechement à la danse. Ce qui provenoit la pluspart des navires Hespagnoles qui ordinairement se perdoient en ce detroit. Au reste que ce _Paraousti_ pour étre reveré de ses sujets leur faisoit à croire que ses sorts & charmes étoient cause des biens que la terre produisoit: & sacrifioit tous les ans un homme au temps dela moisson, pris au nombre des Hespagnols qui par fortune s'étoient perdus en ce detroit.
L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de messager à ce _Paraousti_ de _Calos_: & avoit de sa part visité un autre _Paraousti_ nommé _Oatchaqua_, demeurant à cinq journées loin de _Calos_: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un grand lac d'eau douce, appelée _Serropé_, grande environ de cinq lieuës, & fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile; léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois témoigné enlevans la fille d'_Oatchaqua_, et ses compagnes, laquelle jeune fille il envoyoit au _Paraousti_ de _Calos_ pour la lui donner en mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment.
Davantage comme le _Paraousti Satouriona_ sans cesse importunat le Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à _Ouaé Outina_, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point.
_Comme Laudonniere fait provision de vivres: Découverte d'un Lac grand à perte de veuë. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre: Victoire à l'aide des François._
CHAP. XIV
LE mois de Janvier venu, le Capitaine n'étoit sans souci à cause des vivres qui tous les jours appetissoient: partant il envoyoit de tous côtez vers les _Paraoustis_ ses amis, qui le secouroient. Entre autres la veuve du _Paraousti Hiocaia_ demeurante à douze lieuës du Port des François, lui envoya deux barques pleines de mil & de gland, avec quelques hottes pleines de fueilles de _Cassine_, dequoy ilz font leur breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la plus belle de toute les Indiennes, tant honorée de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle allat à pied. Il survint en ce temps-là une telle manne de ramiers par l'espace d'environ sept semaines, que noz François en tuoient chacun jour plus de deux cens par le bois. Ce qui ne leur venoit mal à point. Et comme il n'est pas bon de tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait ses gens à visiter ses amis, & ce faisant découvrir le dedans des terres, & acquerir toujours de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns des siens à mont la riviere, ils allerent si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au dessus d'un lieu nommé _Mathiaqua_, & là découvrirent l'entrée d'un lac, à l'autre coté duquel ne se voyoit aucune terre, selon le rapport des Indiens, qui méme bien souvent avoient monté sur les plus hauts arbres du païs pour voir la terre, sans la pouvoir découvrir. Et quand je considere ceci, & en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein au voyage qu'il fit en la grande riviere de _Canada_ en l'an mille six cens trois d'un grand lac qui est au commencement de cette riviere & d'où elle sort, lequel a trente journées de long, & au bout l'eau y est salée, étant douce au commencement; je suis préque induit à croire que c'est ici le méme lac, & qui aboutit à la mer du Su. Toutefois le méme dit au rapport des Sauvages qu'en la riviere des Iroquois (qui se decharge en ladite riviere de _Canada_) y a deux lacs longs chacun de cinquante lieuës, & que du dernier sort une riviere qui va descendre en la Floride à cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais ceci n'étant encore bien averé, je m'arréte aussitôt à ma premiere conjecture.
Noz François ayans borné leur découverte à ce lac, ne pouvans passer outre, revindrent par les villages _Edelano, Eneguape, Chilili, Patica, & Caya,_ d'où ils allerent visiter le grand _Ouaé Outina_, lequel fit tant qu'il retint six de noz François, bien aise de les avoir prés de lui. Avec la barque s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau païs. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nommé _Hestaqua_ d'où le _Paraousti_ était si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre mille Sauvages en campagne, avec lequel si les François se vouloient entendre ils assujettiroient tout le païs en leur obeïssance: & possederoient la montagne de _Palassi_, au pied de laquelle sort un ruisseau, où les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse & seche jusques à ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, & trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent.
En ces quartiers avoit demeuré fort long temps un François nommé Pierre Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme il retournoit à la Caroline conduit dans un _Canoa_ (petit bateau tout d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque quantité d'or & d'argent qu'il avoit amassé.
Quelques jours aprés le _Paraousti Outina_ demanda des forces aux François pour guerroyer son ennemi _Potavou_, afin d'aller aux montagnes sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente arquebuziers, quoy qu'_Outina_ n'en eut demandé que neuf ou dix (car il se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés, on charge de vivres femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantité en ce païs-là. Ne pouvans arriver en un jour vers _Potavou_, ilz campent dans les bois, & se partissent six à six faisans des feux alentour du lieu où est couché le _Paraousti_, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers, auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prés d'un lac, où découvrans quelques pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz ne font point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent à bord, lui enleverent la peau de la téte, & lui couperent les deux bras, reservans les cheveux pour en faire des triomphes. _Outina_ se voyant découvert consulta son _Jarva_, c'est à dire Magicien, lequel apres avoir fait quelques signes hideux à voir, & prononcé quelques paroles, dit à _Outina_, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, & que _Potavou_ l'attendoit avec deux mille hommes, léquels étoient tous fournis de cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette réponse ouïe, _Outina_ ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni faché, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer avec sa petite troupe. _Outina_ eut honte de ceci, & voyant ce bon courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & là se fit l'ecarmouche, qui dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement _Outina_ eût eté deffait sans les arquebuziers François qui porterent tout le faix du combat, & tuerent un grand nombre des soldats de _Potavou_, qui fut cause de les mettre en route. _Outina_ se contentant de cela fit retires ses gens, au grand mécontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort de poursuivre la victoire. Apres qu'_Outina_ fut arrivé en sa maison il envoya les messagers à dix-huict ou vint _Paraoustis_ de ses vassaux, les avertir de se trouver aux fétes & danses qu'il entendoit celebrer à cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant douze hommes pour son asseurance.
_Grande necessité de vivres entre les François accrue jusques à une extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'_Outina: _Combat des François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages._
CHAP. XV
NOS François Floridiens avoient eu promesse de rafraichissement & secours dans la fin du mois d'avril. Cet espoir fut cause qu'ilz ne se donnoient gueres de peine de bien ménager leurs vivres, qui leur étoient également distribué par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus petit qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus recouvrer du païs, par-ce que durant les mois de Janvier Février, & Mars, les Indiens quittent leurs maisons, & vont à la chasse par le vague des bois. Cela fut cause que le mois de May venu sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent en necessité de vivres jusques à courir aux racines de la terre, & à quelques ozeilles qu'ilz trouvoient par les bois & les champs. Car ores que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant troqué leur mil, féves, & fruits, pour de la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours que de poisson, sans quoy veritablement les nôtres fussent morts de faim. Cette famine dura six semaines, pendant lequel temps ilz ne pouvoient travailler, & s'en alloient tous les jours sur le haut d'une montagne en sentinelle voir s'ilz découvriroient point quelque vaisseau François. En fin frustrez de leur esperance, ilz s'assemblent & prient le Capitaine de donner ordre au retour, & qu'il ne falloit laisser passer la saison. Il n'y avoit point de navire capable de les recevoir tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les charpentiers appellez promirent qu'en leur fournissant les choses necessaires ilz le rendroient parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun au travail: il ne restoit qu'à trouver des vivres. Ce que le Capitaine entreprit faire avec quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour quoy accomplir il s'embarque sur la riviere sans aucuns vivres pour en aller chercher, se sustentant seulement de framboises, & d'une certaine graine petite & ronde, & de racines de palmites qui étoient és côtes de cette riviere, en laquelle aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de retourner au Fort, où les soldats commençans à s'ennuyer du travail, à cause de l'extréme famine qui les pressoit, proposerent pour le remede de leur vie, de se saisir d'un des _Paraoustis_. Ce que le Capitaine ne voulut faire du commencement, ains les envoya avertir de leur necessité, & les prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise; ce qu'ilz firent l'espace de quelques jours qu'ils apporterent du gland & du poisson, mais les Indiens reconoissans la necessité des François, ilz vendoient si cherement leurs denrées, qu'en moins de rien ilz leur tirerent toute la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis est craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent plus du Fort que de la portée d'une arquebuze. Là les soldats alloient tout extenués & le plus souvent se depouilloient de leurs chemises pour avoir un poisson. Que si quelquefois ilz remontroient le prix excessif, ces méchans repondoient brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies, mange-la, & nous mangerons nôtre poisson; puis ilz s'éclatoient de rire & se mocquoient d'eux: Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient envie de leur en faire payer la folle enchere, mais le Capitaine les appaisoit au mieux qu'il pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers _Outina_ le prier de le secourir de grand & de mil. Ce qu'il fit assez petitement, & en lui baillant deux fois autant que la marchandise valoit.