Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)

Chapter 66

Chapter 663,369 wordsPublic domain

Membertou cependant approche son vaisseau Du port de Cahoücoet, où la troupe adversaire Vers eux le conduisoit: mais il avoit laissé Ses gens derriere un roc, & s'estoit avancé, Afin de reconoitre & le port & la terre Qu'il vouloit ruiner par le'effort de la guerre. He, He, ce fut le cri duquel il appella Tout ce peuple attentif que ferme attendoit là Yo, yo, fut répondu. Puis apres il demande S'il pourroit seurement & sa petite bende Traiter avecques eux, & amiablement Vuider le different qui a si longuement L'un et l'autre troublé & reduit en ruine Tandis que l'appetit de vengeance les mine Et leur mange le coeur. Eux cuidans attrapper Celui qui plus fin qu'eux les venoit entrapper, Disent que librement de la rive il s'approche, Et ses gens qu'il avoit laissé devers la roche, Qu'ilz n'ont plus grand desir que de voir une paix Solidement entre eux établie à jamais, Afin qu'eux qui des Francs ont bonne conoissante Leur facent part des biens dont ils ont abondance, Et se puissent ainsi l'un l'autre secourir Sans plus d'orenavant l'un sur l'autre courir Membertou reçoit l'offre, & quant & quant otage, Envoyant un des siens par échange au rivage, Puis recule en arriere, & vas ses gens revoir, Qu'il trouve grandement desireux de sçavoir En quelle volonté ces peuples ci estoient, Et si à quelque paix encliner ilz sembloient. Le Prince Souriquois ses suppots abordant D'un visage joyeux il les va regardant, Disant, Ilz sont à nous: la farce s'en va faite, C'est demain qu'il faut voir cette troupe defaite: Et leur conte amplement ce qui s'estoit passé, Et comment ilz s'estoient l'un l'autre caressé. Au surplus (ce dit-il) pensons de les surprendre, Et en ce fait ici gardons de nous meprendre. Quand nous sommes partis le conseil a esté De leur faire present des biens qu'avons porté, Et avec eux troquer de notre marchandise A fin que l'homme feint soit prise en sa feintise. Nous irons donc par mer la moitié seulement: Le surplus en deux parts ira secretement Rengeant le long du bois en bonne sentinelle Tant que, le temps venu, ma trompe les appelle: Lors ils viendront charger, & nous seconderont, Et tant que durera le jour ilz frapperont, Sans merci, sans faveur, & sans misericorde, Afin qu'ici de nous long temps on se recorde. Outre nôtre querele il y a du butin, Ils ont du blé, des noix, de la vigne & du lin, Toux ces biens sont à nous si nous avions courage, Et si voulons avoir leurs femmes au pillage Nous les aurons aussi. Il estoit nuit encor Et le clair ciel estoit tout brillant de clous d'or, Quand Membertou (de qui l'esprit point ne repose) A prendre son quartier tout son peuple dispose, Et ceux-là qu'il conoit à la course legers Il les fait essayer les terrestre dangers. Ainsi Memembouré dispos à la poursuite Est fait le general d'une troupe d'elite, Medagoet d'autre part hardi aux grans exploits Choisit de tout le camp les plus forts & adroits. Mais le grand Sagamos pour tendre sa banniere Attendit que l'Aurore eust épars sa lumiere En tout son horizon: & lors que le Soleil Eut esté reconduit au lieu de son reveil Il met la voile au vent, tirant droit à la place Où desja l'attendoit cette grand' populace, Où estant arrivé, partie de ses gens A descendre apres lui se monstrent diligens. Il saluë les chefs de cette compagnie, Entre autres Olmechin, Marchin, & leur mesgnie. Puis offre les presens dont j'ay fait mention, C'estoient robbes, chappeaux, & chausses, & chemises. Mais quand il fallut voir les autres marchandises, Parmi les fers pointus, poignars, & coutelas, Des trompes y avoit, dont on ne sçavoit pas L'usage, ni la fin du mal qu'elles couvoient. Les autres cependant dans le bois attendoient Soigneusement l'appel qui avoit esté dit, Quand Membertou voulant etaller son credit, Il convoque ce peuple embouchant une trompe, Et trompant, les trompeurs trompeusement il trompe. Car tout en un instant lui qui n'avoit point d'armes Oyant les siens venir feignit estre aux alarmes, Et se trouvant garni de masses, & poignars, D'arcs, fleches, coutelas, de picques & de dars, Il en saisit ses gens, & chacun d'eux commence Sur l'heure à chamailler sans grande resistence. Ils en font grand massacre, & cependant du bois Arrive le surplus criant à haute voix, He, He, oukchegouïa, & parmi la melée Se voit incontinent cette troupe melée. L'Armouchiquois voyant que de lui c'estoit fait S'il ne remedioit promptement à son fait, A ce dernier besoin pense de se defendre Plustot qu'à la merci de ceux icy se rendre. Ils estoient la pluspart je de couteaux armez Que de porter au col ilz sont accoutumez, Mais ces armes bien peu lur servirent à l'heure. Car Membertou muni d'une armure plus seure, D'un bouclier de bois dur, & d'un bon coutelas, Ains que le trenchant d'une faux met à bas L'honneur des beaux épics: son epée de méme Moissonoit l'ennemi d'une rigueur extreme. Suivans le train du chef, ne manquent point de coeur, Mais rendans des grans cris & voix épouvantables, Tuent comme fourmis ces pauvres miserables, Desquels lors c'estoit fait s'ilz n'eussent eu recours Au bien qui vient parfois de tourner à rebours. Ce peuple de tout temps amateur de pillage Cuidoit sur Membertou avoir tel avantage, Que d'armes pour cette heure il ne leur fut besoin, Neantmoins en tous cas ilz avoient eu le soin D'en faire un magazin au fond d'une vallée, Où la troupe fuiarde en fin s'en est allée. Là chacun se fournit d'arcs, fleches, & carquois, De picques, de boucliers, & de masses de bois. Là de tourner visage, & d'une face irée Charger sur Membertou & sa gente enivrée Su sang Armouchiquois. A ce nouvel effort Fut Panoniagués au danger de la mort Blessé d'un javelot environ la poitrine. Chkoudun le courageux, y receut sur l'echine Un coup qui l'atterra, & se vit en danger (L'ennemi gaignant pié) de jamais n'en bouger. Mais le fort Chkoudumech' son frere, de sa masse Fendant la presse, fit bien-tot se faire place Pour le tirer de là: mais il y fut feru D'un coup que lui chargea de toute sa vertu Le cruel Olmechin. Mnefinou (dont la gloire Par toute cette cotte est en tous lieux notoire) Comme le plus hardi, s'efforce de son dard Transpercer Membertou de l'une à l'autre part: Mais le coup gauchissant par la subtile addresse, Du Prince Souriquois, à son fils il s'addresse, Son fils Actaudinech', lequel il aime mieux Que toutes les beautez de la terre & des cieux Ce coup donques perçant le détroit de sa manche Vite comme un éclair luy porta dans la hanche: Dequoy effrayé le Prince Membertou, Il se remet aux ieux du monstrueux Gougou Le duel ancien qu'en sa jeunesse tendre Jadis son pere osa hazardeux entreprendre, Et redoublant sa force il étendit son bras, Et le fendit en deux de son fier coutelas. Et comme un chene haut abbatu par l'orage Traine en bas quant & soy son plus beau voisinage, Ainsi Mnefinou mort, maint des siens alentour Alla voir de Pluton le tenebreux sejour. L'Armouchiquois pourtant ne laisse de poursuivre, Aimant mieux là mourir que honteusement vivre S'il arrivait jamais que Membertou veinqueur Leur laissat du combat l'eternel des-honneur. Ainsi se r'assemblans font des stares diverses Et à leur ennemi donnent maintes traverses. Car jusques là n'avoient encor esté rangés, Occasion que mal ilz s'estoient revengés. Bessabés & Marchin ont les pointes premieres, Que venans attaquer avec leurs bendes fieres Le chef des Souriquois, une grele de dars En l'un & en l'autre ôt tombe de toutes parts. La clarté du soleil en demeure obscurcie, Et le nombre des traits toujours se multiplie. A cette charge ici quelques uns sont blessés Parmi les Souriquois: mais plus de terrassés Sont de l'autre côté: car de ceux-ci les fleches A pointe d'os, ne font de si mortelles breches Comme de ceux qui sont plus voisins des François Qui des pointes d'acier ont au bout de leurs bois, Toutefois de nouveau voici nouvelle force Qui des Membertouquois les bras, non les coeurs, force. Go, go, go, c'est leur cri, Abejou, Olmechin, Le fort Argostembroet, & le fier Bertachin En sont les conducteurs, qui de premiere entrée Du vaillant Messamoet la troupe ont rencontrée, Messamoet (qui jadis humant l'air de la France Avoit de guerroyer reconu la science Parmi les domestics du Seigneur de Grand-mont) Apres mainte bricole avoit gaigné le mont D'où il pensoit avoir un facile avantage Pour mettre sans danger l'adversaire en dommage. Mais cetui-ci rusé loin de là declina, Et le gros escadron des Souriquois mena Poursuivant vivement jusques dessus l'orée Où deux fois chaque jour se hausse la marée, Là Neguioadetch' mere du decedé Apres avoir long temps le combat regardé, Voyant en desarroy de Membertou la troupe Elle se met à terre, & sort de sa chaloupe, Afin de donner coeur aux soldats étonnés Qui leur premiere assiette avoient abandonnés. Et comme des Persans les meres & les femmes Jadis voyans leurs fils & leurs maris infames S'enfuir du Medois qui les alloit suivant, Courageuses soudain allerent au-devant, Sans honte leur montrer de leur corps la partie Par où l'homme reçoit l'entrée de la vie, Les unes s'écrians: Quoy doncques voulez vous Vous sauver ci-dedans pour eviter les coups Ce cil qui vous poursuit? Les autres d'autre sorte Crians à leurs enfans: R'entrez dedans la porte Du logis dans lequel vous avés esté nés, Ou contre l'ennemi promptement retournés. Eux d'un spectacle tel se trouvans pleins de honte, Un sang tout vergongneux à l'heure au front leur monte. Si bien que retournans leurs faces en arriere A l'Empire Medois mirent la fin derniere. Ainsi fit cette mere en voyant le danger Ou alloit Membertou & les siens se plonger. Neguiroët son mari ores paralytique, Mais qui de bien combattre entendoit la pratique, S'y estoit fait porter: & bien reconoissant Le desastre prochain qui les alloit pressant S'il ne leur arrivoit quelque nouvelle force, Se fait descendre à terre, & lui-méme s'efforce De marcher au combat, afin de là mourir S'il ne pouvoit au mons ses amis secourir. Estant au milieu d'eux il leur donne courage Et les conjures tous de venger son outrage. Mes amis (ce dit-il) vous ne combattez point Pour le fait seulement, helas! qui trop me point. Il y va de l'honneur, il y va de la vie: Ces deux ici perdus, la perte en est suivie Des soupirs & regrets des femmes & enfans De qui nos ennemis s'en iront triomphans Tout ainsi que de nous. Ayez doncques courage, Je les voy ja branler: c'est ici bon presage. A ces mots Membertou fait tirer les Mousquets Qu'au partir les François lui avoient tenus prets. Chkoudun en fait autant (car il a eu de méme Deux Mousquets pour autant que les François il aime) Lesquels estoient parez pour la necessité Comme un dernier remede au corps debilité. Aux coups de ces batons en voila dix par terre. Et le reste effrayé au bruit de ce tonnerre. Abejou, Chitagat, Olmechin, et Marchin Quatre des plus mauvais de ce peuple mutin A ce choc sont tombés. Chkoudun qui a memoire Du coup qu'il a receu ne point que la gloire En demeure au donneur, mais d'un trait donne-mort Valeureux il attaque Argostembroet le fort, Et presse le surplus d'une roideur si grande, Qu'au seul bruit de son nom l'ennemi se debende. Membertouchis aussi l'ainé de Membertou A l'aile de son pere assisté de Kichkou, Se faisant faire jour d'un coup trois en renverse, Et ja deça, delà, tout est à la renverse. A cinq cens pas plus loin se trouvans Ouzagat, Et Anadabijou empechés au combat, Ilz furent secourus par la troupe hardie De Panoniagués, qui bien-tot fut suivie D'Ougimech' & les siens: si bien qu'en peu de temps L'ennemi fut fauché comme l'herbe des champs: Car tout ce que restoit, quoy que puissant en nombre, Ne porta gueres loin le malheureux encombre Qui l'alloit tallonnant: d'autant que Oagimont Avec Memembouré estant au pied du mont Que nagueres j'ay dit, les fuyars attendirent, Et valeureusement poursuivans les battirent. Mais Oagimont s'estant eloigné de son parc, Trop prompt, y fut blessé grievement d'un trait d'arc. Memembouré (trop chaut) préque en la méme sorte L'ennemi poursuivant y eut la jambe torte, Ce qui plusieurs en fit de leur mains échapper, Mais ne peurent pourtant leur ennemi tromper. Car Etmeminaoet l'homme qui de six femme Peut, galant appaiser les amoureuses flammes, Et Metembrolebit, Medagoet, Chahocobech' Bituani, Penin, Actembroé, Semcoudech', Tous vaillans champions, soldats & Capitaines Acheverent du tout ces races inhumaines. Mais ce qui est ici digne d'étonnement, C'est que des Souriquois n'est mort un seulement.

L'Armouchiquois éteint, cette armée defaite, Membertou glorieux fait sonner la retraite, On trouve de blessés encores Pechkmet, Oupakour, Ababich', Pigagan, Chichkmeg, Umanuet, & Kobech', dont les playes on pense, Tandis que du butin d'autre côté l'on pense. La cure en est sommaire. Entre eux est un devin (Ignorant toutefois) qu'on appelle Aoutmoin. Cetui prognostique de l'état du malade Feint vers quelque demon pour lui faire ambassade, Et selon sa reponse, en ceci comme en tout, Il juge s'il sera bien-tot mort ou debout. Avec ce de la playe il va sucçant le sang, Il la souffle, & soufflant il s'émeut tout le flanc: Ceci fait, il applique au dessus de la playe Du roignon de Castor: & par ainsi essaye (Le bendage parfait) son malade guerir.

Le butin recuilli, avant que de partir Des chefs Armouchiquois ils enlevent les tétes Pour en faire au retour maintes joyeuses fétes. Ja ilz sont à la voile, & approchent du port Où ilz doivent donner à leurs femmes confort, Lesquelles aussi tot que de leur arrivée Elle ont eu nouvelle, aussi-tot la huée Elles ont fait de loin, desireuses sçavoir Quel avoit esté là de chacun le devoir. Et en ordre marchans, qui en main une masse, Qui un couteau trenchant (ayans toutes la face De couleurs bigarée) elles s'attendoient bien Toutes sur l'heure avoir un Armouchiquois sien, Afin d'en faire tot cruelle boucherie, Mais sans cela convint faire leur tabagie. Et pares le repas la danse s'ensuivit, Qui dura tout le jour, & qui dura la nuit, Et toujours durera en s'écrians sans cesse, Chantans de Membertou la valeur & proüesse Tant que leur estomach la voix leur fournira, Ou que quelque mal-heur reposer les fera.

LA TABAGIE MARINE

COMPAGNONS, où est le temps Qu'avions nôtre passe-temps A descendre au plus habile Sur le pié ferme d'une ile, Fourrageans de toutes pars Deça & delà épars Parmi l'epés des feuillages Et des orgueilleux herbages L'honneur des jeunes oiseaux Qu'enlevions, à grans troupeaux, Le gros Tangueu, la Marmette, Et la Mauve & la Roquette, Ou l'Oye, ou le Cormorant, Ou l'outarde au corps plus grand. Ça (ce disoi-je à la troupe) Emplissons nôtre chaloupe De ces oiseaux tendrelets, Ilz valent bien des poulets. Dieu! quelle plaisante chasse. Amasse, garson, amasse, Portes-en chargé ton dos, Tu es alaigre & dispos, Et reviens tout à cette heure Prendre pareille mesure, Ne cessant jusques à ce Que nous en ayons assé: Car nous pourrions de cette ile Fournir une bonne ville.

Je voudroy m'avoir couté Un Karolus bien conté Et estre en cet equipage Acecque tout ce pillage Au beau milieu de Paris O que j'y auroy d'amis, Qui pour avoir pance grasse Me suivroient de place en place.

Qu'on ne parle maintenant Que des iles du Ponant. Car les iles Fortunées Sont certes infortunées Au pris de celles ici, Qui nous fournissent ainsi Pour neant ce que l'on achete Au quartier de la Huchette, Ou ailleurs bien cherement. Je ne sçay certainement Comme le monde est si béte Que païs il rejette, Veu la grand' felicité Qui s'y voit de tout côté, Soit qu'on suive cette chasse, Soit que l'Ellan on pourchasse, Ou qu'on vueille de poisson Faire en eté la moisson. Car quant est des paturages Il n'y manque pont d'herbages Pour nourrir vaches & veaux, Ce ne sont rien que ruisseaux, Lacs, fonteines, & rivieres (De tous biens les pepinieres) En ce païs forétier. Il y a mines d'acier, De fer, d'argent, & de cuivre, Asseurez moyens de vivre, Quand en train elles seront, Et par le monde courront.

La terre y est plantureuse Pour rendre la gent heureuse Qui la voudra cultiver. Il ne reste que trouver Bon nombre de jeunes filles A porter enfans habiles Pour bien-tot nous rendre forts En ces mers, rives, & ports, Et passer melancholie Chacun avecque s'amie Pres les murmurantes eaux, Qui gazouïllent par les vaux, Ou à l'ombre des fueillages Des endormans verd-bocages.

Par mon ame je voudroy Que dés ore il pleût au Roy Me bailler des bonnes rentes En ma bourse bien venantes Tous les ans dix mille escus, Voire trente mille, & plus, Pour employer à l'usage D'un honéte mariage, A la charge de venir En ce païs me tenir, Et y planter une race, Digne de sa bonne grace, Qui service luy feroit Tant qu'au monde elle seroit, Quittant du barreau la lice, Et du monde la malice, Et les injustes faveurs Des hommes de qui le coeurs S'enclinent à l'apparence Pour opprimer l'innocence

De tels & autres propos J'entretenoy mes dispos Tandis que chacun sa proye Diligent à bort envoye. Devinez si au repas Grand' chere ne faisions pas. Car avec cette viande D'elle-méme assez friande Nous avions abondamment De poisson pris frechement.

Quand ores en ma memoire Se ramentoit cette histoire, Je regrette ce temps là Qui nous fournissoit cela. Car dés long temps la pature de salé nous est si dure, Que nos estomachz forcés En demeurent offensés.

Pourtant je ne veux pa dire Que les maitres du navire Messieurs les associés Ne se soient point souciés D'envoyer honétement Nôtre rafraichissement. Mais certaines gourmandailles Ont mangé noz victuailles, Noz poules & nos moutons, Et grapillez nos citrons, Nôtre sucre, noz grenades, Nos epices & muscades, Ris, & raisins & pruneaux, Et autres fruits bons & beaux Utiles en la marine Pour conforter la poitrine.

Vous sçavés si je di vray, Capitaine Papegay. Si jamais je suis grand Prince En cette tout autre province Onqu' enfant ne regira Ce que ma nef portera. Main ne laissons je vous prie de mener joyeuse vie, Ça, garson, de ce bon vin Du cru de Monsieur Macquin, Et buvons à pleine gorge Tant à luy qu'à Monsieur George. Ce sont des hommes d'honneur Et d'une agreable humeur, Car ilz nous ont l'autre année Fourni de bonne vinée, Dont le parfum nompareil A garenti du cercueil Plusieurs qui fussent grand' erre Allé dormir souz la terre. Et ne trouve quant à moy Drogue de meilleur aloy En nôtre France-Nouvelle Pour braver la mort cruelle, Que vivre joyeusement Avec le fruit du sarment.

Est-ce pas donc bon ménage D'avoir un si bon bruvage Jusques ores conservé? Car ici n'avons trouvé Que bien petite vendange, Ce qui nous est bien étrange. Car le cidre Maloin Ne vaut pas du petit vin. Mais ayons la patience Que soyons rendus en France. Approche de moy, garson, Et m'apporte ce jambon, Que j'en prenne une aiguillette, Car ce lard point ne me haite. J'aimeroy mieux voir noz plats Garnis de bons cervelats, De patés & de saucisses Confits en bonnes epices, Que cette venaison Dont je n'ay nulle achoison, Non plus que de ces moruës Qui sont toutes vermoluës Certes le maitre valet Meriteroit un soufflet De nous bailler tout du pire Qui soit dedans ce navire. Car nous devrions par honneur En tout avoir du meilleur. Otez nous tant de viandes, Et apportez des amandes, Pruneaux, figues & raisins, Et buvons à nos voisins.

C'a toute la pleine tasse, C'est à vôtre bonne grace, Capitaine Chevalier. Si dedans vôtre cellier Avez quelque friandise, Faites que de vous l'on dise Que vous estes liberal, Honéte, & d'un coeur Royal.

Maitre tenez vous en garde, C'est à vous que je regarde Ayant les armes en main. Plegez moy le verre plein. Cette derniere nuitée Vous a un peu mal traitée. Il y vint un coup de mer Qui pensa nous abymer. Mais vous fites diligence De parer à la defense.

Dieu garde le bon JONAS De tout violent trépas, Car s'il tomboit en naufrage Nous y aurions du dommage, Et m'étonne infiniment Que cet humide element De ses eaux ne nous accable, Veu que le nom venerable De Dieu y est blasphemé D'un langage accoutumé, Sans crainte de ses menaces.

Neantmoins rendons lui graces, Et avec contrition Demandons remission De noz fautes: & sans cesse Soit loüée sa hautesse. Amen.

Cherchant dessus Neptune un repos sans repos J'ay façonné ces vers au branle de ses flots.

End of Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot