Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)

Chapter 65

Chapter 652,271 wordsPublic domain

Saoul d'alarmes & combats, Et des assaux de Bellone, Ores tu prens tes ébats Avec Cerés et Pomone.

Et deça delà portés, Suivans Neptune à la danse, Tu nous fais voir les beautés De cette Nouvelle-France.

Qui est celui qui ta veu Oncques saisi de paresse? Qui est cil qui t'a conu Semblable à cette Noblesse,

Qui met le point de l'honneur A commander sans prudence, Et n'avoir par son labeur D'aucun art l'experience?

Mais l'un & l'autre tu sçais, Et ta main infatigable Fait tous les jours des essais De chose à nous incroyable.

Car de tout art manuel T'est conuë la pratique, Et se plait ton naturel Es ars de Mathematique.

Mémes encore ce Dieu Qui fredonnant sur sa lyre Tient des Muses le milieu, Par toy bien souvent respire.

Les secrets de son sçavoir, Si que tout compris ensemble, Au monde on ne sçauroit voir Rien que toy qui te ressemble.

C'est toy qu'il falloit ici Afin de bine reconoitre Ce que cette terre ici Rendroit un jour à son maitre.

Tu l'as experimenté Tant que ton ame est contente, Et de sa fidelité Tu as une riche attente.

A MESSIEURS DE MONTS ET SES LIEUTENANT & Associez.

SONNET

SI les siecles premiers ont celebré la gloire De celuy qui conquit la Colchide toison: Si maintenant encor du brave fils d'Æson Pour peu de chose vit en honneur la memoire:

Nous devons beaucoup mieux celebrer en l'histoire La generosité non du fils de Jason, Mais de vous, ô François, qui en cette saison D'un plus digne sujet recherchez la victoire.

Le Grec acquit ça bas un terrestre thresor, Il avoit des moyens, & des hommes encor, Tels que les peut avoir entre nous un grand Prince.

Mais vous à vos dépens, sans recevoir support Que de l'avoeu du Roy, par un nouvel effort Ravissez courageux, la celeste province.

A PIERRE ANGIBAUT dit CHAMP-DORÉ Capitaine de Marine en la Nouvelle-France.

SONNET.

SI des pilotes vieux le renom dure encore Pour avoir sceu voguer sur une étroite mer, Si le monde à present daigne encore estimer Ariomene, avec Palinure & Pelore;

C'est raison (CHAMP-DORÉ) que nôtre âge t'honore, Qui sçais par ta vertu te faire renommer, Quand ta dexterité empeche d'abimer La nef qui va souz toy du Ponant à l'Aurore.

Ceux-là du grand Neptune oncques la majesté Ne vivent, ni le fond de son puissant Empire: Mais dessus l'Ocean journellement porté

Tu fais voir aux François des païs tout nouveaux, Afin que là un jour maint peuple se retire Faisant les flots gemir souz les ailez vaisseaux.

Fait au Port Royal en la Nouvelle-France.

A SAMUEL DE CHAMPLEIN

SONNET.

UN Roy Numidien poussé d'un beau desir Fit jadis rechercher la source de ce fleuve Qui le peuple d'Egypte & de Libye abreuve, Prenant en son pourtrait son unique plaisir

CHAMPLEIN, ja dés long temps je voy que ton loisir S'employe obstinément & sans aucune treuve A rechercher les flots, que de la Terre-neuve Viennent, apres maints sauts, les rivages saisir.

Que si tu viens à chef de ta belle entreprise, On ne peut estimer combien de gloire un jour Acquerras à ton nom que desja chacun prise.

Car d'un fleuve infini tu cherches l'origine. Afin qu'à l'avenir y faisant ton sejour Tu nous faces par là parvenir à la chine.

ODE EN LA MEMOIRE du Capitaine Gourgues Bourdelois.

GOURGUES, l'honneur Bourdelois, Je veux reveiller ta gloire, Et faire eclater ma voix Dans le temple de Memoire,

En racontant ta valeur Ta conduite & ta prouësse, Quand, d'un invincible coeur, Tu mis la main vengeresse

Sur le soldat bazané Du sang des François avide, Qui nous avoit butiné Les beautez de la Floride.

Si-tot que de noz François Tu entendis la ruine, Et que le peuple Iberois Occupoit la Caroline,

Tu prins resolution De venger le grand outrage Fait à nôtre nation Par une Hespagnole rage.

A tes despens tu mis sis De bons hommes une bende Au combat bien resolus, Puis que c'est toy qui commande.

Tu ne leur dis à l'abord Le secret de ton affaire, Come Capitaine accort, Qui sçais bien ce qu'il faut taire.

Mais quant tu te vis porté Dessus la terre nouvelle, Tu leur dis ta volonté De venger une querelle,

Querelle qui les François Et grans & petits regarde, Et partant qu'à cette fois Ne faut, d'une ame coüarde

Reculer quand la saison De bien faire se presente, Afin d'avoir la raison De l'injure violente

Faite aux premiers conquesteurs D'une terre si lointaine Par des assassinateurs De race Mahumetaine.

A ces mots encouragés Ils se mettent en bataille, Et vont en ordre rangés Droit contre cette canaille.

L'un & l'autre petit Fort Ils attaquent de courage, Et par un puissant effort Ilz les mettent au pillage.

Mais il n'estoit pas aisé D'attaquer la Caroline, Si GOURGUES n'eust avisé Prudemment à sa ruine.

Car l'adversaire estoit fort D'hommes, d'armes & de place, Mais nonobstant prés du Fort En fin sa troupe s'amasse.

L'Hespagnol estant sorti Pour lui faire une saillie Rencontre un mauvais parti Qui a sa gent acuillie,

CAZENOVE donne à des GOURGUES les rencontre en face, Qui les font (en peu de mots) Tous demeurer sur la place.

Le reste tout étonné La Forteresse abandonne, Mais las! il est mal mené N'ayant secours de personne.

Car le Sauvage irrité Ne lui fait misericorde, Lequel de sa cruauté Trop frechement se recorde.

Mais ceux qui tombent és mains Des François, on les attelle Aux arbres les plus hautains Pour y faire sentinelle.

A LA MEMOIRE D'UN Sauvage Floridien que se proposoit mourir pour les François.

OU trouverons-nous un courage Semblable à cil de ce Sauvage, Qui pour ses amis secourir Vient lui-méme sa vie offrir, Laquelle il croit devoir épandre Pour nôtre querele defendre? Certainement un homme tel Doit parmi nous estre immortel. Et devons louer tout de méme Le souci qu'il a de sa femme Requerant qu'on lui face don Apres son trépas du guerdon Que meriteroit sa vaillance Mourant pour l'honneur de la France.

LA DEFFAITE DES SAUVAGES ARMOUCHIQUOIS PAR LE SAGAMOS MEMBERTOU & ses alliez Sauvages, en la Nouvelle-France, au mois de Juillet 1607.

Où peuvent reconoitre les ruses de guerre desdits Sauvages, leurs actes funebres, les noms de plusieurs d'entre-eux & la maniere de guerir les blessez.

JE ne chante l'orgueil du beant Briarée, Ni du fier Rodomont la fureur enivrée Du sang dont il a teint préque tout l'Univers Ni comme il a forcé les pivots des enfers. Je chante Membertou, & l'heureuse victoire Qui lui acquit naguere une immortelle gloire Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois Pour la cause venger du peuple Souriquois.

Entre ces peuples-ci une antique discorde Fait que bien rarement l'un à l'autre s'accorde, Et si par fois enter eux se traite quelque paix, Cette pais se peut dire un attrappe-niais.

Car oncques le Renard ne changea sa nature Et de garder la foy l'homme double n'eut cure, Ceci n'a pas long temps se conut par effect Aux depens de celui qui me donne sujet De dire qui a meu Membertou & sa suite De faire pour sa mort si sanglante poursuite. Ce fut Panoniac (car tel estoit son nom) Sauvage entre les siens jadis de grand renom. Cetui cuidant avoir faite bonne alliance Avecques ces mechans, alloit sans deffiance Parmi eux conversant: mémes il les aidoit Bien souvent du plus beau des biens qu'il possedoit. Mais pour cela la gent à mal faire addonée, Sa mauvaise façon n'a point abandonnée. Car ce Panoniac il n'y a pas dix mois Les estant allé voir (pour la derniere fois) Portant en ses vaisseaux marchandises diverses Pour en accommoder ces nations perverses, Eux qui sont de tout temps avides de butin, Sans aucune merci assomment leur voisin, Pillent ce qu'il avoit & en font le partage. Les compagnons du mort se sauvans à la nage Se cachent pour un temps à l'ombre d'un rocher, N'osans de ces matins à la chaude approcher. Ça pour dire vray, la meurtriere cohorte Estoit contre ceux-ci & trop grande & trop forte. Mais comme de Phoebus les chevaus harassez Se furent retirez souz les eaux tout lassez Ces enragés en fin abandonnant la place Laisserent là le corps tué à coups de masse, Lequel à la faveur de la sombreuse nuit Soudain par ses amis fut enlevé sans bruit, Et mis, non, comme nous, en depost à la terre, N'en un coffre de bois, ni au creux d'une pierre, Ains il fut embaumé à la forme des Rois que l'Ægypte pieuse embaumoit autrefois.

Le peuple Etechemin de cette mort cruelle, Receut tout le premier la mauvaise nouvelle, D'où s'ensuivit un dueil si rempli de douleurs Que le haut Firmament en ouït les clameurs (Car lors que cette gent la mort des siens lamente Le voisinage ensemble à grans cris se tourmente) Mais ce ne fut ici le brayment principal, Car quand ce pauvre corps fut dans le Port Royal Aux siens representé, Dieu sçait combien de plaintes, De cris, de hurlemens, de funebres complaintes. Le ciel en gemissoit, & les prochains côtaux Sembloient par leurs echoz endurer tous ces maux: Les épesses foréts, & la riviere méme Tèmoignoient en avoir une douleur extreme. Huit jours tant seulement se passerent ainsi Pour respect du François qui se rit de ceci.

Les services rendus à l'ombre vagabonde (Qui du lac Stygieux a desja passé l'onde) Et au corps là present, le Prince Souriquois Commence à s'écrier d'une effroyable voix: Quoy doncques, Membertou (dit-il en son langage) Lairra-il impuni un si vilain outrage? De l'excés fait aux siens & méme à sa maison? Verray-je point jamais éteinte cette race Qui des miens & de moy la ruine pourchasse? Non, non, il ne faut point cette injure souffrir. Enfans, c'est à ce coup qu'il nous convient mourir, Ou bien par nôtre bras envoyer dix mille ames De cette gent maudite aux eternelles flammes. Nous avons prés de nous des François le support A qui ces chiens ici ont fait un méme tort. Cela est resolu, il que la campagne Au sang de ces meurtriers dans peu de temps se baigne. Auctaudin mon cher fils, & ton frere puisné Qui n'avez vôtre pere oncques abandonné, Il faut ores s'armer de force & de courage, Sus, allez vitement l'un suivant le rivage, D'ici au Cap-Breton, l'autre à travers les bois Vers les Canadiens, & les Gaspeïquois, Et les Etechemins annoncer cette injure, Et dire à nos amis que tous je les conjure D'en porter dedans l'ame un vif ressentiment, Et pour l'effect de ce qu'ilz s'arment promptement Et me viennent trouver prés de cette riviere, Où ilz sçavent que j'ay plantée ma banniere.

Membertou n'eut plustot à ses gens commandé, Que chacun prent sa route où il estoit mandé, Et fit en peu de temps si bonne diligence, Qu'il sembla devancer un postillon de France, Si bien qu'au renouveau voici de toutes parts Venir à Membertou jeunes & vieux soudars Tous à ceci poussez d'esperances non vaines Souz l'asseuré guidon des braves Capitaines Chkoudun, & Oagimont, Memembouré, Kichkou, Messamoet, Ouzabat, & Anadabijou, Medagoet, Oagimech, & avec eux encore Celui qui plus que tous l'Armouchiquois abhorre, C'est Panoniagués, qui a occasion De procurer mal-heur à cette nation Pour le dur souvenir de la mort de son frere. Quand tout fur arrivé, de cette mort amere Il fallut de nouveau recommencer le dueil, Et le corps decedé mettre dans le cercueil. Le barbu Membertou lors prenant la parole: Vous sçavez, ce dit-il, ô peuple benevole, Le motif qui vous a conduit jusques ici, C'est ce corps que voyés massacré sans merci, De qui le sang versé vous demande vengeance. Sans que par long discours je vous en face instance. Et comme és siecles vieux quant au peuple Romain Fut montré de Cæsar le massacre inhumain, Tout à l'instant émeu d'une ardente colere Il voulut reparer ce cruel vitupere Contre les assassins (ainsi que j'ai appris Qu'il est mentionné és anciens écrits) Ainsi vous devez tous à ce spectacle étrange Estre émeus du desir de garder la loüange. Que nos antecesseurs nous ont mis en depos, Et par laquelle ilz sont maintenant en repos, N'ayans point estimé estre dignes de vivre. Sans de leurs ennemis les injures poursuivre.

A ces mots un chacun au combat animé Sent un feu de vengeance en son coeur allumé, Et eussent volontiers contre cette canaille, (S'il y est eu moyen) lors donné la bataille, Mais il falloit premier le corps ensevelir, Et du dernier devoir les oeuvres accomplir. Cette grand' troupe donc de douleur affollés A conduit le corps mort dedans son Mausolée, En faisant sacrifice à Vulcan de ses biens Masse, arcs, fleches, carquois, petun, couteaux & chiens, Matachiaz aussi, & la pelleterie Que d'epargne il avoit quant il perdit la vie. Mais quant aux assistans, chacun à son pouvoir Lui fit, devotieux l'accoutumé devoir. Qui donne des castors, qui des couteaux, des roses, Armes, Matachiaz, & maintes autres choses. Puis ferment le sepulchre, & laissent reposer Celui duquel ilz vont la querelle épouser. Le ciel qui bien-souvent les mal-heurs nous presage, Avoit auparavant par un triste presage Témoigné les effects de cette guerre ici, Car ayant un long temps refrongné son sourci, Il fit voir maintefois des torches allumées, Des lances, des dragons, des flambantes armées.

Ainsi s'en va la flotte avec intention De veincre, ou de mourir à cette occasion, Laissans de leurs enfans & femmes la tutele A nous, qui en avons rendu conte fidele. Quand des Armouchiquois les rives ils ont veu Ce peuple deffiant les a tot reconu. Soudain les messagers volent par la campagne, Et sonnent du cornet sur chacune montagne Pour le monde avertir d'estre au guet, & veiller Avant que l'ennemi les vienne reveiller. Peuples de tous côtez à grand' troupes s'amassent Tant qu'en nombre les flots de la mer ilz surpassent. Mais pourtant Membertou ne s'epouvante point Car il sçait le moyen de prendre bien à point L'ennemi, qui tout fier, voyant son petit nombre, Se promet l'enlever si-tot que la nuit sombre Aura dessus la terre étendu son rideau.