Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)

Chapter 64

Chapter 644,021 wordsPublic domain

Apres avoir long temps (Sagamos) desiré Ton retour en ce lieu, en fin le ciel iré A eu pitié de nous, & nous montrant ta face, Il nous a fait paroitre une incroyable grace.

Sus doncques, rotisseurs, depensiers, cuisiniers, Marmitons, patissiers, fricasseurs, taverniers, Mettez dessus dessouz pots & plats & cuisine, Qu'on baille à ces gens ci chacun sa quarte pleine, Je les voy alterez sicut terra sine aqua. Garson depeche toy, baille à chacun son K. Cuisiniers, ces canars sont ils point à la broche? Qu'on tuë ces poulets, que cette oye on embroche, Voici venir à nous force bons compagnons Autant deliberez des dents que des roignons. Entrez dedans Messieurs, pour votre bien-venuë, Qu'avant boire chacun hautement éternuë, A fin de decharger toutes froides humeurs Et remplir voz cerveaux de plus douces vapeurs.

Je prie le Lecteur excuser si ces rhimes ne sont si bien limées que les homme delicats pourroient desirer. Elles ont esté faites à la hate. Mais neantmoins je les ay voulu inserer ici, tant pour ce que'elles servent à nôtre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le surplus de cette action se peut voir à la fin du chap. 16, liv. 4 de mon Histoire de la Nouvelle France.

A-DIEU A LA NOUVELLE-FRANCE Du 30 Juillet 1607.

FAUT-il abandonner les beautez de ce lieu, Et dire au Port Royal un eternel Adieu? Serons-nous donc toujours accusez d'inconstance En l'établissement d'une Nouvelle-France? Que nous sert-il d'avoir porté tant de travaux, Et des flots irritez combattu les assaux, Si notre espoir est vain, & si cette province Ne flechit souz les loix de HENRY notre Prince? Que vous servit-il d'avoir jusques ici Fait des frais inutils, si vous n'avez souci de recuillir le fruit d'une longue depense, Et l'honneur immortel de votre patience? Ha que j'ay de regrets que ne sçavez pas De cette terre ici les attrayans appas. Et bien que le Flamen vous ait fait une injure, L'injure bien souvent se rend avec usure. Il faut doncques partir, il faut appareiller, Et au port Sainct-Malo aller l'ancre mouiller.

PERE DE L'UNIVERS, qui commandes aux ondes, Et qui peux assecher les mers les plus profondes, Donne nous de franchir les abymes des eaux Dont tu as separé tous ces peuples nouveaux Des peuples baptizés, & sans aucun naufrage Du royaume François voir bien-tot le rivage.

Adieu donc beaux coteaux & montagnes aussi, Qui d'un double rempar ceignez ce Port ici. Adieu vallons herbus que le flot de Neptune Va baignant largement deux fois à chaque lune, Et au gibier aussi, qui pour trouver pâture Y vient de tous cotez tant qu'il y a verdure. Adieu mon doux plaisir fonteines & ruisseaux, Qui les vaux & les monts arrousez de vos eaux. Pourray-je t'oublier belle ile forètiere Riche honneur de ce lieu & de cette riviere? Je prise de ta soeur les aimables beautés, Mais je prise encor plus tes singularités. Car comme il est séant que celui qui commande Porte une Majesté plus auguste & plus grande Que son inferieur; ainsi pour commander Tu as le front haussé qui te fait regarder. A l'environ de toy une ondoyante plaine, Et la terre alentour sujette à ton domaine Tes rives sont des rocs, soit pour tes batimens, Soit pour d'une cité jetter les fondemens. Ce sont en autres parts une menuë arene, Où mille fois le jour mon esprit se pourmene. Mais parmi tes beautés j'admire un ruisselet Qui foule doucement l'herbage nouvelet D'un vallon que se baisse au creux de ta poitrine, Precipitant son cours dedans l'onde marine. Ruisselet qui cent fois de ses eaux m'a tenté, Sa grace me forçant lui prèter le côté. Ayant dont tout cela, Ile haute & profonde, Ile digne sejour du plus grand Roy du monde, Ayant di-je, cela, qu'est-ce que te defaut. A former pardeça la cité qu'il nous faut, Sinon d'avoir prés soy un chacun sa mignone En la sorte que Dieu & l'Eglise l'ordonne? Car ton terroir est bon & fertile & plaisant, Et oncques son culteur n'en sera deplaisant. Nous en pouvons parler, qui de mainte semence Y jettée, en avons certaine experience. Que puis-je dire encor digne de ton beau los? Qu'adjouteray-je ici que dedans ton enclos Se trouvent largement produits par la Nature Framboises, fraises, pois, sans aucune culture? Ou bien diray-je encor tes verdoyans lauriers, Tes Simples inconus, tes rouges grozeliers? Non, mais tant seulement sans sortir tes limites, Ici je toucheray les nombreux exercices Des peuples écaillez qui viennent chaque jour, Suivans le train du flot te donner le bon-jour.

Si-tot que du Printemps la saison renouvelle L'Eplan vient à foison, qui t'apporte nouvelle Que Phoebus elevé dessus ton horizon A chassé loin de toy l'hivernale saison. Le Haren vient apres avecque telle presse Que seul il peut remplir un peuple de richesse. Mes yeux en sont témoins, & les vostres aussi Qui de nôtre pature avés eu le souci, Quand, ailleurs occupez, vôtre main diligente Ne pouvoit satisfaire à la chasse plaisante Qu'envoyoit en voz rets l'ecluse d'un moulin. Le Bar suit par-apres du Haren le chemin. Et en un méme temps la petite Sardine, La Crappe, & le Houmar, suit la côte marine Pour un semblable effect; le Dauphin, l'Eturgeon Y vient parmi la foule avecque le Saumon, Comme font le Turbot, le Pounamou, l'Anguille, L'Alose, le Fletan, & la Loche, & l'Equille: Equille qui, petite, as imposé le nom A ce fleuve de qui je chante le renom. Mais ce n'est ici tout, car tu as davantage De peuples qui te font par chacun jour homage, Le Colin, le Joubar, l'Encornet, le Crapau, Le Marsoin, le Souffleur, l'Oursin le Macreau, Tu as le Loup-marin, qui en troupe nombreuse Se vautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse, Tu as le Chien, la Plie, & mille autres poissons Que je ne conoy point, de tes eaux nourrisons. Tairay-je la Moruë heureusement feconde, Qui par tout cette mer en toutes parts abonde? Moruë si tu n'es de ces mets delicats Dont les hommes frians assaisonnent leurs plats, Je diray toutefois que de toy se sustente Prèque tout l'Univers. O que sera contente Celle personne un jour, qui à sa porte aura Ce qu'un monde eloigné d'elle recherchera! Belle ile tu as donc à foison cette manne, Laquelle j'ayme mieux que de la Taprobane Les beautez que lon feint dignes des bien-heureux Qui vont buvans des Dieux le Nectar savoureux. Et pour montrer encor ta puissance supreme, La Baleine t'honore & te vient elle-méme Saluer chacun jour, puis l'ebe la conduit Dans le vague Ocean où elle a son deduit. De ceci je rendray fidele temoignage, L'ayant veu mainte fois voisiner ce rivage, Et à l'aise nouer parmi ce port ici.

Mais tous ces animaux, mais tous ces peuples ci S'écartent quand Phoebus veut approcher la borne Du celeste manoir, où git le Capricorne, Et vont chercher l'abri du profond de Thetys, Ou d'un terroir plus doux vont souvans le pâtis. Seulement pres de toy en cette saison dure La Palourde, la Coque, & la Moule demeure Pour sustenter celui qui n'aura de saison (Ou pauvre, ou paresseux) fait aucune moisson, Tel que ce peuple ici qui n'a cure de chasse Jusqu'à ce que la faim le contraigne& pourchasse, Et le temps n'est toujours favorable au chasseur. Qui ne souhaite point d'un beau temps la douceur, Mais une forte glace, ou des neges profondes, Quand le Sauvage veut tirer du fond des ondes L'industrieux Castor (qui sa maison batit Sur la rive d'un lac, où il dresse son lict Vouté d'une façon aux hommes incroyable, Et plus que noz palais mille fois admirable, Y laissant vers le lac un conduit seulement Pour s'aller égayer souz l'humide element) Ou quand il veut quéter parmi les bois le gite Soit du Royal Ellan, soit du Cerf au pié vite, Du Lapin, du Renart, du Caribou, de l'Ours, De l'Ecureu, du loutre à peau-de-velours Du Porc-epic du Chat qu'on appelle sauvage, (Mais qui du Leopart ha plustot le corpsage) De la Martre au doux poil dont se vétent les Rois, Ou du Rat porte-muse, tous hôtes de ces bois, Ou de cet animal qui tout chargé de graisse De hautement grimper ha la subtile addresse, Sur un arbre elevé sa loge batissant Pour decevoir celui qui le va pourchassant, Et vit par cette ruse en meilleure asseurance Ne craignant (ce lui semble) aucune violence, Nibachés est son nom. Non que sur le printemps Il n'ait à cette chasse aussi son passe-temps. Mais alors du poisson la peche est plus certaine.

Adieu donc je te dis, ile de beauté pleine, Et vous oiseaux aussi des eaux & des forêts Qui serez les témoins de mes tristes regrets. Car c'est à grand regret, & je ne le puis taire, Que je quitte ce lieu, quoy qu'assez solitaire. Car c'est à grand regret qu'ores ici je voy Ebranlé le sujet d'y entrer nôtre Foy, Et du grand Dieu le nom caché souz le silence, Qui à ce peuple avoit touché la conscience.

Aigles qui des hauts pins habitez les sommets, Puis qu'à vous Jupiter a commis ses secrets, Allez dedans les cieux annoncer cette chose, Et combien de douleur j'en ay en l'ame enclose, Puis revenez soudain au Monarque François Lui dire le decret du puissant Roy des Roys. Car à lui est du ciel donné cet heritage, Afin que souz son nom ci-aprés en tout âge L'Eternel soit ici sainctement adoré, Et de cent nations son grand nom reveré: Et pour mieux l'emouvoir à cette chose faire, Par cent sortes de biens il l'a voulu attraire, Ayant à noz labeurs fait selon noz désirs, Et iceux terminé de dix mille plaisirs. Car la terre ici n'est telle qu'un fol l'estime, Elle y est plantureuse à cil qui sçait l'escrime Du plaisant jardinage & du labeur des champs.

Et si tu veux encor des oiseaux les doux chants, Elle a le Rossignol, le Merle, la Linote, Et maint autre inconu, qui plaisamment gringote En la jeune saison. Si tu veux des oiseaux Qui se vont repaissans sur les rives des eaux, Elle a le Cormorant, la Mauve, Ma Mouette, L'Outarde, le Heron, la Gruë, l'Alouette, Et l'Oye, et le Canart. Canart de six façons, Dont autant de couleurs sont autant d'hameçons Qui ravissent mes yeux. Desires-tu encore De ces oiseaux chasseurs dont le Noble s'honore? Elle a l'Aigle, le Duc, le Faucon, le Vautour, Le Sacre, l'Epervier, l'Emerillon, l'Autour, Et bref tous les oiseaux de haute volerie Et outre iceux encore une bende infinie Qui ne nous sont communs. Mais elle a le Courlis L'Aigrette, le Coucou, la Becasse & Mauvis, La Palombe, le Geay, le Hibou, l'Hirondelle, Le Ramier, la Verdier, avec la Tourterelle, Le Beche-bois huppé, le lascif Passereau, La perdris bigarrée, & aussi le Corbeau.

Que diray-je plus? Quelqu'un pourra-il croire Que Dieu méme ait voulu manifester sa gloire Creant un oiselet semblable au papillon (Du moins n'excede point la grosseur d'un grillon) Portant dessus son dos un vert-doré plumage, Et un teint rouge-blanc au surplus du corps-sage? Admirable oiselet, pourquoy donc, envieux, T'es-tu cent fois rendu invisible à mes ieux, Lors que legerement me passant à l'aureille Tu laissois seulement d'un doux bruit la merveille? Je n'eusse esté cruel à ta rare beauté, Comme d'autres qui t'ont mortellement traité, Si tu eusses à moy daigné te venir rendre. Mais quoy tu n'as voulu à mon desir entendre. Je ne lairray pourtant de celebrer ton nom, Et faire qu'entre nous tu sois de grand renom. Car je t'admire autant en cette petitesse Que je fay l'Elephant en sa vaste hautesse. Niridau c'est ton nom que je ne veux changer Pour t'en imposer un qui seroit étranger. Niridau oiselet delicat de nature, Qui de l'abeille prent la tendre nourriture Pillant de noz jardins les odorantes fleurs, Et des rives des bois les plus rares douceurs,

A ces hotes de l'air pourray-je sans offense D'un petit peuple ailé adjouter l'excellence? Ce sont mouches, de qui sur le point de la nuit La brillante clarté parmi les bois reluit Voletans ça & là d'une presse si grande, Que du ciel etoilé la lumineuse bende Semble n'avoir en soy plus d'admiration. Faisant doncques ici commemoration Des beautez de ce lieu, il est bien raisonnable Que vous y teniez rang & place convenable.

Mais puis que ja desja noz voiles sont tendus, Et allons revoir ceux qui nous cuident perdus, Je dis encore Adieu à vous beaux jardinages, Qui nous avez cet an repeu de vos herbages, Voire aussi soulagé nôtre necessité Plus que l'art de Pæon n'a fait nôtre santé. Vous nous avez rendu certes en abondance Le fruit de noz labeurs selon notre semence. Hé que sera-ce donc s'il arrive jamais (Ce qu'il est de besoin qu'on face desormais) Que la terre ici soit un petit mignardée, Et par humain travail quelquefois amendée? Qui croira que le segle,& la chanve, & le pois, Le chef d'un jeune gars ait surpassé deux fois? Qui croira que le blé que l'on appelle d'Inde En cette saison-ci si hautement se guinde Qu'il semble estre porté d'insupportable orgueil Pour se rendre, hautain, aux arbrisseaux pareil? Ha que ce m'est grand deuil de ne pouvoir attendre Le fruit qu'en peu de temps vous promettiez nous rendre! Que ce m'est grand émoy de ne voir la saison Quand ici meuriront la Courge, le Melon, Et le Cocombre aussi: & suis en méme peine De ne voir point meuri mon Froment, mon Aveine Et mon Orge & mon Mil, pois que le Souverain En ce petit travail m'a beni de sa main. Et toutefois voici de ce mois le trentieme, Mois qui jadis estoit en ordre le cinquième

Peuples de toutes parts qui estes loin d'ici Ne vous emerveillez de cette chose ci, Et ne nous tenez point comme en region froide, Ce n'est point ici Flandre, Ecosse, ni Suede, La mer ici ne gele, & les froides saisons Ne m'ont oncques forcé d'y garder les tisons. Et si chez vous l'eté plustot qu'ici commence, Plustot vous ressentez de l'hiver l'inclemence. Mais tu restes encor, Poutrincourt attendant Que ta moisson soit préte: & nous nous cependant Faisons voile à Campseau où t'attent le navire Que de là doit tous en la France conduire. Cependant beaux epics meurissez vitement, Dieu le Dieu tout-puissant vous doint accroissement, Afin qu'un jour ici retentisse sa gloire Lors que de ses bien-faits nous ferons la memoire. Entre lesquelz bien-faits nous conterons aussi Le soin qu'il aura eu de prendre à sa merci Ces peuples vagabons qu'on appelle Sauvages Hotes de ces forèts & des marins rivages, Et cent peuples encor qui sont de tous côtez Au Su, à l'Oest au Nort de pié-ferme arretez Qui aiment le travail, qui la terre cultivent, Et libres, de ses fruits plus contens que nous vivent, Mais en ce deplorable est leur condition, Que du siecle futur ilz n'ont l'instruction.

Pourquoy, ô Tout-puissant, pourquoy donc cette race As-tu jusques ici rejetté de ta face, Et pourquoy laisses tu devorer à l'enfer, Tant d'humains qui devroient dessus lui triompher Veu qu'ilz sont comme nous ton oeuvre & ta facture, Et ont de toy receu nôtre fraile nature? Ouvre donc les thresors de tes compassions, Et verse dessus eux tes benedictions, Afin qu'ilz soient bien-tot ton sacré heritage, Et chantent hautement tes bontés en tout âge. Si-tot que ton Soleil sur eux éclairera, Aussi-tot cet gent d'adorer on verra. Temoins soient de ceci les propos veritables Que Poutrincourt tenoit avec ces miserables Quand il leur enseignoit notre Religion, Et souvent leur montroit l'ardente affection Qu'il avoit de les voir dedans la bergerie Que Christ a racheté par le pris de sa vie. Eux d'autre part emeus clairement temoignoient Et de bouche & de coeur le desir qu'ilz avoient D'estre plus amplement instruits en la doctrine En laquelle il convient qu'un fidele chemine.

Où estes vous Prelats, que vous n'avez pitié De ce peuple qui fait du monde la moitié? Du moins que n'aidez-vous à ceux de qui le zele Les transporte si loin comme dessus son aile Pour établir ici de Dieu la saincte loy Avecque tant de peine, & de soin & d'émoy Ce peuple n'est brutal, barbare ni sauvage, Si vous n'appellez tels les hommes du vieil âge, Il est subtile, habile, & plein de jugement, Et n'en ay conu un manquer d'entendement, Seulement il demande un pere qui l'enseigne A cultiver la terre, à façonner la vigne, A vivre par police, à estre menager, Et souz des fermes toicts ci-apres heberger. Au reste à nôtre égare il est plein d'innocence Si de son createur il avoit la science. Que s'il ne le conoit, sa bouche ni son coeur Ne ravit point à Dieu par blaspheme l'honneur. Il ne sçait le metier de l'amoureux bruvage, De l'aconite aussi il ne sçait point l'usage, Sa bouche ne vomit nos imprecations, Son esprit ne s'adonne à nos inventions Pour opprimer autrui, l'avarice cruelle D'un souci devorant son ame ne bourrelle Mais il a du Gaullois cette hospitalité Qui tant l'a fait priser en son antiquité. Son vice le plus grand est qu'il aime vengeance Lors que son ennemi lui a fait quelque offense.

Je vous di donc Adieu, pauvre peuple, & ne puis Exprimer la douleur en laquelle je suis De vous laisser ainsi sans voir qu'on ait encore Fait que quelqu'un de vous son Dieu vrayment adore

Sortons donc de ce Port à la faveur de l'Est, Car en ces côtes ci est ordinaire l'Ouest, Puis, souvent cette mer est de brumes couverte Qui des hommes peu cauts cause l'extreme perte.

Adieu pour un dernier Rochers haut elevés, Qui orgueilleusement voz grottes soulevés, D'où distillent sans fin des pluies abondantes Que leur versent les eaux des montagnes coulantes. Adieu doncques aussi Grottes qui m'avez pleu Quand souz votre lambris au clair du jour j'ay veu Figurées d'Iris les couleurs agreables.

Ores que nous voyons les flots épouvantables Du profond Ocean, pourray-je bien passer Sans saluer de loin, ou quelque Adieu laisser A la terre que a receuë notre France Quand elle vint ici faire sa demeurance? Ile, je te saluë, ile de Saincte Croix, Ile premier sejour de noz pauvres François, Qui souffrirent chez toy des choses vrayment dures, Mais noz vices souvent nous causent ces injures. Je revere pourtant ta freche antiquité Les Cedres odorans qui sont à ton côté, Tes Loges, tes Maisons, ton Magazin superbe, Tes jardins étouffez parmi la nouvelle herbe: Mais j'honore sur tout à-cause de noz morts Le lieu qui sainctement tient en depost leurs corps, Lequel je n'ay pu voir sans un effort de larmes, Tant mon navré le coeur ces violentes armes. Soyez doncques en paix, & puissiez vous un jour, Vous trouver glorieux au celeste sejour. Mais cependant, DE MONTS, tu emportes la gloire D'avoir sur mille morts obtenu la victoire, Témoignage certain de ta grande vertu, Soit quand tu as des flots la fureur combattu En venant visiter cette étrange province Pour suivre le vouloir de HENRY nôtre Prince Soit lors que tu voiois mourir devant tes yeux Ceux-là qui t'ont suivi en ces funestes lieux.

Je vous laisse bien loin, pepinieres de Mines Que les rochers massifs logent dedans leurs veines, Mines d'airain, de fer, & d'acier, & d'argent, Et de charbon pierreux, pour saluer la gent Qui cultive à la main la terre Armouchiquoise. Je te saluë donc nation porte-noise (Car tu as envers nous forfait par trahison) Pour te dire qu'un jour nous aurons la raison Avecque plus d'effect de ton outrecuidance, Si qu'entre nous sera maudite ta semence. Mais ta terre je veux saluer en tout bien, Car un ample rapport elle nous fera bien Quand elle sentira du François la culture. Car en elle desja la provide Nature A le raisin semé si plantureusement, Et en telle beauté, que Bacchus mémement Ne sçauroit invoqué lui faire davantage. Mais son peuple ignorant ne sçait du fruit l'usage. Terre, tu as encor de féves & de blés Tes greniers souz-terrains en la moisson comblés. Mais quoy que tes biens tu donnes abondance Produisant d'autres fruits sans l'humaine assistance Tes qu'avons veu la Chanve & la Courge & la Noix, Tes féves tu ne veux ni tes blez toutefois Produire sans travail, mais ta grand' populace D'un bois coupant ta brise, & en mottes t'amasse Pour (sur le renouveau) sa semence y planter,

Mais une chose encor il me faut reciter Qui pour sa rareté à l'écrire m'oblige, C'est le fruit que produit la Chanve la tige, Fruit digne que les Rois le tiennent precieux Pour le repos du corps le plus delicieux: C'est une soye blanche & menuë & subtile Que la Nature pousse au creux d'une coquille, Soye qu'en maint usage employer on pourra, Et laquelle en cotton l'ouvrier façonnera, Quand de bons artisans tu seras habitée Par une volonté de pié-ferme arretée.

Puisse-je voir bien-tot cette chose arriver, Et le François soigneux à tes champs cultiver, Arriere des soucis d'une peineuse vie, Loin des bruits du commun, & de la piperie.

Cherchant dessus Neptune un repos sans repos J'ay façonné ces vers au branle de ses flots.

M. LESCARBOT.

A MONSIEUR DE MONTS Lieutenant general pour le Roy en la Nouvelle-France.

ODE.

TOUT ce que l'homme possede, Ce qu'il a de riche & beau Ne trouve point de remede Pour eviter le tombeau.

La vertu seule immortelle Constante & ferme en tout temps Resiste à la mort cruelle Et à la lime des ans.

Tant de Rois & tant de Princes, Des Heros & des Cesars Qui ont acquis des provinces Et thresors en maintes parts

En fin sont proye à la terre, Et la Vertu seulement Fait leur nom voler grand erre Par-dessus le Firmament.

DU MONTS tu sçais que la vie Nous est donnée des cieux Non pour estre ensevelie En un corps peu soucieux,

Mais pour estre secourable A celui qui a besoin Que quelque Dieu favorable De son mal-heur prenne soin.

Et chercher la vraye gloire Par un chemin non tenté, Faisant que nôtre memoire Vive à l'immortalité.

C'est le desir qui t'enflamme, Et qui possede ton coeur, Quand pour eviter le blame Qui suit l'homme sans honneur,

Tu entreprens un ouvrage Tout auguste & glorieux Si qu'à jamais chacun âge Aura ton nom precieux,

Car si-tot que de ton Prince As eu le commandement Pour conoitre la province Mise ne ton gouvernement,

Ainsi qu'un Aigle qui vole D'un trait leger, tout soudain Prompt à suivre sa parole Tu as pris un vol hautain.

Et du tempêteux Nerée Meprisant tous les efforts, De ta terre desirée Tu as en fin veu les ports.

Les nations qui n'ont oncques Admis la sujetion A tes mandemens adoncques Ont fait leur submission.

Sage, tu leur a fait voir Les beautez de la justice, Et ton redouté pouvoir, Et les biens de la police.

Mémes tu as fait encore, Que maint barbare en ces lieux En son ame Christ adore, De son salut soucieux.

Arriere d'ici, arriere Timides & cazaniers, Que dedans vôtre barriere Toujours estes prisonniers.

Vous qui n'avez soin, ni cure De faire que vôtre nom, Contre la mort méme dure En perdurable renom.

DE MONTS, tu n'es pas de mémes, Car lors qu'en France de Mars Ont cessé les stratagemes, Recherchant d'autres hazars,

Tu as consacré ta vie A l'Eternel pour sa loy Rendre en ces terres suivie Souz le vouloir de ton Roy.

Mais ce n'est fait qui commence, Il faut chanter desormais De Dieu la magnificence D'un ton plus haut que jamais.

Neptune te favorise Et Ceres pareillement, Afin que ton entreprise Ait un meilleur fondement.

Diray-je que sans culture Le Pere de Liberté Laisse produire à Nature La vigne qu'il a planté?

Non ici, je le confesse, Mais en lieu d'un autre espoir, Où l'homme à la longue tresse Ha son sablonneux terroir.

C'est la terre Armouchiquoise, Qui son gros blé te produit; Et encore l'Iroquoise, Qui donne maint autre fruit.

Nôtre France fromenteuse N'a ses vignes de tout temps, La peine laborieuse L'a fait telle avec les ans.

Courage, doncques, courage, Continue ton dessein, Ayant ce bel avantage, Qui de bon espoir est plein.

Le Tout-puissant méme change Ici les froides saisons, Et à cette terre étrange Promet des riches moissons.

A MONSIEUR DE POUTRINCOURT GRAND Sagamos en la Nouvelle-France

ODE.

QUOY que tu n'ailles cherchant (POUTRINCOURT) cette louange Qui va méme allechant Ceux qui gisent en la fange;

Ton merite toutefois, Ta pieté, ton courage, Forcent ma lyre & ma voix A les chanter sur l'herbage

Que l'Equille de ses eaux Ou plustot Neptune arrose, Tandis qu'au bruit des ruisseaux, A l'écart je me repose.

Apres avoir longuement Comme un athlete Gregeois Lutté courageusement Parmi les champs des François,