Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)
Chapter 57
LA Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de loger sous un vil habit. Les nations Septentrionales ont eté les dernieres civilisées. & neantmoins avant cette civilité elles ont fait de grandes choses. Noz Sauvages, quoy que nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent és hommes civilisés. Car _Un chacun_ (dit Aristote) _dés sa naissance ha en soy les principes & semences des vertus_. Prenant donc les quatre Vertus per leurs chefs, nous trouverons qu'ils en participent beaucoup. Car premierement pour ce qui est de la Force & du Courage, ils en ont autant que pas une nation des Sauvages (je parle de noz Souriquois, & leurs alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont toujours contre vint Armouchiquois: non qu'ilz soient du tout sans crainte (chose que le sus-allegué Aristote en ses Ethiques reproche aux anciens Celtes-Gaullois, qui ne craignoient rien, ny les mouvemens de la terre, ni les tempétes de la mer, disant que cela est le propre d'un étourdi) mais avec le courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence leur donne beaucoup d'avantage. Ilz craignent donc: mais c'est ce que tous les hommes sages craignent, qui est la mort, laquelle est terrible & redoutable, comme celle qui raffle tout où elle passe. Ilz craignent le deshonneur, & le reproche, mais cette crainte est cousine germaine de la Vertu. Ilz sont excités à bien faire par l'honneur, d'autant que celui entre eux est toujours honoré, & s'acquert du renom, qui a fait quelque bel exploit. Ayans ces choses à eux propres, ilz sont en la Mediocrité, qui est le siege de la Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de Force & Courage, imparfaite; qu'ils sont trop vindicatifs, & en cela mettent leur souverain contentement, ce qui degenere à la brutalité. Mais ilz ne sont seuls: car toutes ces nations tant qu'elles se peuvent étendre d'un pole à l'autre, sont frappées de ce coin. La seule religion Chrétienne les peut faire venir à la raison, comme elle fait aucunement entre nous (je dy aucunement, pour ce que nous avons des hommes fort imparfaits aussi bien que les Sauvages) & en la Chrétienté est ce bien que deux Roys se guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi semblable en ce regard aux anciens Fecialiens de Rome) met la paix entre eux, & compose le different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on en vienne aux mains, sinon quand tout est desesperé: Celui que je veux dire est le grand Evéque de Rome dispensateur des secrets de Dieu, lequel en noz jours nous a procuré le benefice de la paix de laquelle heureusement nous jouissons, traitée à Vervin lieu de ma naissance, où je fis (aprés icelle conclue & arretée) deux actions de graces en forme de Panegyrique à Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis Cardinal de Florence, depuis Pape Leon XI, imprimées à Paris.
La temperence est une autre vertue consistant en la Mediocrité és choses qui concernent la volupté du corps: car pour ce qui regarde l'esprit celuy n'est point appellé temperant ou intemperent, qui est poussé d'ambition, ou de desir d'apprendre, ou qui passe les journées à baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la temperance, ou intemperance, ne vient point è toutes choses qui pourroient étre sujettes à noz sens, si ce n'est par accident: comme à une couleur, à un pourtrait, item à des fleurs & bonnes odeurs: item à des chansons & auditions de harangues, ou comedies: mais bien à ce qui est sujet à l'attouchement, & à ce que l'odorat recherche par des artifices, comme au boire & manger, aux parfums, à l'acte Venerien, au jeu de paume, à la lucte, à la course, & semblables. Or toutes ces choses dependent de la volonté. Ce qu'étant, c'est à faire à l'homme à sçavoir commander à son appetit.
Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez requises à la perfection de cette Vertu. Car pour les viandes il faut confesser leur intemperance quand ils ont dequoy, & mangent perpetuellement jusques à se lever la nuit pour faire Tabagie. Mais attendu que pardeça plusieurs sont autant vicieux qu'eux, je ne leur veux point étre rigoureux censeur. Quant aux autres actions il n'y a rien plus à reprendre en eux qu'en nous: voire je diray que moins, en ce qui est de l'acte Venerien, auquel ilz sont peu addonnez: sans toutefois comprendre ceux de la Floride & païs chauds, déquels nous avons parlé ci-dessus.
La liberalité est une vertu autant louable comme l'Avarice & la Prodigalité ses collateraux sont blamables. Elle consiste à donner & recevoir, mais plutot à donner en temps & lieu, & par occasion, sans excés. Cette vertu est propre & bien-seante aux grans, qui sont comme dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a mis entre leurs mains pour en user liberalement, c'est à dire en élargir à celui qui n'en a point: ne point étre excessif en dépense non necessaire, ny trop retenu là où il faut montrer de la magnificence.
Nos sauvages sont louables en l'exercice de cette Vertu, selon leur pauvreté. Car comme nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent les uns les autres ilz se font des presens mutuels. Et quand il arrive vers eux quelque _Sagamos_ François ilz luy font de méme, jettans à ses piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie, qui sont toutes leurs richesses. Et firent ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les print point à son usage, ains les mit en magazin du sieur de Monts, pour ne contrevenir au privilege à luy donné. Cette façon de faire dédits Sauvages ne provient que d'une ame liberale, & qui a quelque chose de bon. Et quoy qu'ilz soyent bien aises quand on leur rend la pareille, si est-ce qu'ilz commencent la chance, & se mettent en hazard de perdre leur marchandise. Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus qu'eux, c'est à dire, qui donne si ce n'est en intention de recevoir: Le Poëte dit:
_Nemo suas gratis perdere vellet opes._
Il n'y a personne qui donne à perte. Si un grand donne à un petit, c'est pour en tirer du service. Méme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile. Et pour montrer la galantise de nosdits Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce qu'on leur baille honnetement, meprisans & blamans les façons de faire de noz mercadens qui barguignent une heure pour marchander une peau de Castor: comme je vi étant à la riviere Saint-Jehan, dont j'ay parlé ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier jeune Marchant de Saint-Malo, _Mercateria_, qui est mot d'injure entre eux emprunté des Basques, signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz n'ont rien que d'honnéte & liberal en matiere de permutation. Et voyans les façons de faire sordides de quelques uns des nôtres, ilz demandoient quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient chercher en leur païs, disans qu'ils ne vont point au nôtre: & que puis que nous sommes plus riches qu'eux nous leur devrions bailler liberalement ce que nous avons.
De cette vertu nait en eux une Magnificence, laquelle ne peut paroitre, & demeure cachée, mais ilz ne laissent d'en étre éguillonnez, faisant tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis quand ilz les viennent voir. Et vouloit bien _Membertou_ qu'on luy fit l'honneur de tirer nôtre canon quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on faisoit cela aux Capitaines François en tel cas, disant que cela luy étoit deu puis qu'il étoit _Sagamos_. Et quand ses confreres le venoient voir il n'étoit pas honteux de venir demander du vin pour leur faire bonne chere, & montrer qu'il avoit du credit.
Ici se peut rapporter l'Hospitalité, de laquelle toutefois ayant parlé ci-dessus, je renvoyeray le Lecteur au chapitre de la Tabagie, où je leur donne la louange Gaulloise &Françoise en ce regard. Vray est qu'en quelques endroits y en a qui sont amis du temps, prennent leur avantage en la necessité, comme a eté remarqué au voyage de Laudonniere. Mais en cela nous ne les sçaurions accuser que nous ne nous accusions aussi, qui faisons de méme. Une chose diray-je qui regarde la pieté paternelle, que les enfans ne sont point si maudits que de mepriser leurs pere & mere en la vieillesse, ains leur pourvoient de chasse, comme les cigognes font envers ceux qui les ont engendré. Chose qui est à la honte de beaucoup de Chrétiens, qui se fachans de la trop longue vie de leurs peres & meres, bien souvent les font depouiller devant qu'aller coucher, & les laissent nuds.
Ils ont aussi la Mansuetude & Clemence en la victoire envers les femmes & petits enfans de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais Ilz demeurent leurs prisonniers pour les servir, selon le droit ancien de servitude introduit par toutes les nations du monde de deça, contre la liberté naturelle. Mais quant aux hommes de defense ilz ne pardonnent point, ains en tuent tant qu'ils peuvent attraper.
Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune loy divine, ni humaine, sinon celle que la Nature leur enseigne, qu'il ne faut point offenser autrui. Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle chose arrive, le _Sagamos_ fait le Hola, & fait raison à celui qui est offensé, baillant quelques coups de baton au seditieux, ou le condamnant à faire des presens à l'autre pour l'appaiser: qui est une petite forme de seigneurie: en ces jouissans de felicité du premier âge lors que la belle Astrée vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procés, ni auditoires entre eux, ainsi que Pline dit des insulaires de la Taprobane, en quoy il les repute particulierement heureux de n'étre tourmentez de cette gratelle qui mange aujourd'hui nôtre France, & consomme les meilleures familles. Je dis aujourd'hui: car souz les deux premieres familles de noz Roys, & long temps souz la troisiéme, nous ne sçavions que c'étoit des formalitez de procés, mais depuis que la Cour de Rome est venue en Avignon nous les avons si bien apprises, que nous y sommes passez maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit avantage d'étre exempts de cette vermine. Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqué, il est en danger de passer le pas. Car quand il sera tué personne ne vengera sa mort. C'est la méme consideration du monde de deça. On fait peu d'état de la vie & de l'honneur d'un homme qui n'a point de support. Et quant à ceux qui sont de condition tant soit peu relevée, il est impossible en France qu'ilz puissent éviter les procés: car (dit le Proverbe) qui terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos fort notable & veritable que me disoit autrefois Maitre Claude Picquaut Procureur au Parlement de Paris, qu'en France il faut étre ou marteau, ou enclume: il faut ou tourmenter autrui ou étre tourmenté.
Retournons à noz Sauvages. Un jour il y eut une prisonniere Armouchiquoise, qui avoit fait evader un prisonnier de son païs, & afin de passer chemin elle avoit derobé en la cabanne de _Membertou_ un fuzil (car sans cela ilz ne font rien) & une hache. Ce que venu è la cognoissance des Sauvages, ilz n'en voulurent point faire la justice prés de nous, mais s'en allerent cabanner à quatre ou cinq lieuës loin du Port-Royal, où elle fut tuée. Et pour-ce que c'étoit une femme, les femmes & filles de noz Sauvages en firent l'execution. _Kinibech'-coech'_ jeune fille de dix huit ans bien potelée, & belle, lui bailla le premier coup à la gorge, qui fut d'un couteau: Une autre fille de méme âge d'assez bonne grace, dite _Metembroech_, continue. Et la fille de _Membertou_, que nous appellions _Membertou-ech'-coech'_, acheva. Nous leur fimes une âpre reprimende de cette cruauté, dont elles étoient tout honteuses, & n'osoient plus se montrer. Voila leur forme de Justice.
Une autre fois un prisonnier & une prisonniere s'en allerent tout-à-fait sans fuzil, ni aucune provision de viandes. Ce qui étoit de difficile execution, pour la longueur du chemin, qui étoit de plus de cent lieuës par terre, pour ce qu'il leur convenoit aller en cachette & se garder de la rencontre de quelques Sauvages. Neantmoins ces pauvres creatures depouillerent quelques arbres & firent un petit batteau d'écorce, dans lequel ilz traverserent la Baye Françoise, qui est large de dix ou douze lieuës, & gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal, d'où ilz se sauverent en leur païs des Armouchiquois.
J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux qu'au fait de la Chasse, & de la Pecherie, aymans aussi le travail de la Mer: paresseux à tout autre exercice de peine, comme au labourage, & à noz metiers mechaniques: méme à moudre du blé pour leur usage. Car quelquefois ilz le feront plustot bouillir en grains, que de le moudre à force de bras. Neantmoins si ne feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les occuper à ce à quoy leur nature se porte, sans la forcer: comme faisoient jadis les Lacedemoniens à la jeunesse de leur Republique. Quant aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera plus aisé de les arréter à la maison & les occuper à ce qu'on voudra. Quoy que ce soit la Chasse n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc de quelle façon ilz s'y comportent.
CHAP. XX
_La Chasse._
DIEU avant le peché avoit donné pour nourriture à l'homme toute herbe de la terre portant semence, & tout arbre ayant en soy fruit d'arbre portant semence: sans qu'il soit parlé de repandre le sang des bétes: &neantmoins aprés le bannissement du jardin de plaisir, le travail ordonné pour la peine dudit peché requit une plus forte nourriture & plus substanciele que la precedente. Ainsi l'homme plein de charnalité s'accoutuma à la nourriture de la chair, & apprivoisa des bestiaux en quantité pour lui servir à cet effect: quoy que quelques uns ayent voulu dire qu'avant le Deluge ne s'estoit point mangé de chair: car en vain Abel eût-il eté pasteur, & Jabal pere des pasteurs. Mais aprés le Deluge l'alliance de Dieu se renouant avec l'homme: _La crainte & frayeur de vous_ (dit le Seigneur) _soit sur toute béte de la terre & sur tous oyseaux des cieux, avec tout ce qui se meut sur la terre, & tous les poissons de la mer: ilz vous sont baillés entre voz mains. Tout ce qui se meut ayant vie vous sera pour viande_, sur ce privilege voici le droit de la Chasse formé: droit le plus noble de tous les droits qui soyent en l'usage de l'homme, puis que Dieu en est l'autheur. Et pour cette cause ne se faut émerveiller si les Roys & leur Noblesse se le sont reservé par une raison bien concluante, que s'ils commandent aux hommes, à trop meilleure raison peuvent-ilz commander aux bétes. Et s'ils ont l'administration de la justice pour juger les mal-faiteurs, domter les rebelles, & amener à la societé humaine les hommes farouches & sauvages: A beaucoup meilleure raison l'auront-ils pour faire le méme envers les animaux de l'air, des champs, & des campagnes. Quant à ceux de la mer nous en parlerons en autre lieu. Et puis que les Rois ont eté du commencement eleuz par les peuples pour les garder & defendre de leurs ennemis tandis qu'ilz sont aux manoeuvres, & faire la guerre entant que besoin est pour la reparation de l'injure & repetition de ce qui a eté usurpé, ou ravi: il est bien-seant & raisonnable que tant eux que la Noblesse qui les assiste & sert en ces choses, ayent l'exercice de la Chasse, qui est une image de la guerre, afin de se degourdir l'esprit, & étre toujours à l'erte prét à monter à cheval, aller au-devant de l'ennemi, lui faire des embuches, l'assaillir, lui donner la chasse, lui marcher sur le ventre. Il y a un autre premier but de la Chasse, d'est la nourriture de l'homme, à quoy elle est destinée, comme se reconoit par le passage de l'Ecriture allegué ci-dessus: voire di-je tellement destinée qu'en la langue sainte ce n'est qu'un méme mot [Hébreu: _Tsajid_], pour signifier Chasse (ou Venaison) & viande: comme entre cent passages cetui-ci du Psalme CXXXII, là où nôtre Dieu ayant eleu Sion pour son habitation & repos perpetuel, il lui promet qu'il benira abondamment ses vivres, & rassasiera de pain les souffreteux. Auquel passage saint Hierome dit _Venaison_ que les autres translateurs appellent _Vivres_, mieux à propos que _Vesve_ en la version commune, _Viduam eius benedicens benedicam_, & qui est un erreur des écrivains, léquels ont mis [Grec: tên chêran autês], au lieu de [Grec: Gêran].
La Chasse ayant eté octroyée à l'homme par un privilege celeste, les Sauvages par toutes les Indes Occidentales s'y exercent sans distinction de personne, n'ayans aussi ce bel ordre établi pardeça, par lequel les uns sont nais pour le gouvernement du peuple & la defense du païs, les autres pour l'exercice des arts & la culture de la terre, de maniere que par cette belle oeconomie chacun vit en asseurance.
Cette Chasse se fait entr'eux principalement l'Hiver. Car tout le Printemps & l'Eté & partie de l'Automne ayans du poisson abondamment pour eux & leurs amis, sans se donner de la peine, ilz ne cherchent gueres autre nourriture. Mais sur l'hiver lors que le poisson se retire sentant le froid, ilz quittent les rives de mer, & se cabannent dans les bois là où ilz sçavent qu'il y a de la proye: ce qui se fait jusques aux lieux qui avoisinent le Tropique de Cancer. Es païs où il y a des Castors, comme par toute la grande riviere de Canada, & sur les côtes de l'Ocean jusques au païs des Armouchiquois, ils hivernent sur les rives des lacs, pour la capture dédits castors, dont nous parlerons à son tour: mais premierement parlons de l'Ellan lequel ils appellent _Aptaptou_, & noz Basques _Orignac_.
C'est un animal le plus haut qui soit aprés le Dromadaire & le Chameau, car il est plus haut que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, & quelquefois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa téte est fort longue & a un fort long ordre de dents qui paroissent doubles pour recompenser le defaut de la machoire superieure, qui n'en a point. Il porte son bois double comme le Cerf, mais large comme une planche, & long de trois piedz, garni de cornichons d'un côté, & au dessus. Le pied en est fourchu comme du Cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en est courte & fort delicate. Il pait aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent noz Sauvages aprés le poisson.
Disons donc que le meilleur temps & plus commode pour lédits Sauvages à toute chasse terrestre est la plus vieille saison, lors que les foréts sont chenues, & les neges hautes, & principalement si sur ces neges vient une forte gelée qui les endurcisse. Lors bien revétus d'un manteau fourré de Castors, & de manches aux bras attachés ensemble avec une courroye: item de bas de chausses de cuir d'ellan semblable au buffle (qu'ils attachent à la ceinture) & de souliers aux piés du méme cuir, faits bien proprement, ilz s'en vont l'arc au poin, & le carquois sur le dos la part que leur _Autmoin_ leur aura indiqué (car nous avons dit ci-dessus qu'ilz consultent l'Oracle lors qu'ils ont faim) ou ailleurs oz ilz penseront ne devoir perdre temps. Ils ont des Chiens préque semblables à des renars en forme & grandeur, & de tous poils, qui les suivent, & nonobstant qu'ilz ne jappent point, toutefois ilz sçavent fort bien découvrir le gite de la béte qu'ilz cherchent, laquelle trouvée, ilz la poursuivent courageusement, & ne l'abandonnent jamais qu'ilz ne l'ayent terrassée. Et pour plus commodement la poursuivre, ils attachent au dessouz des piez des Raquettes trois fois aussi grandes que les nôtres, moyennant quoy ilz courent legerement sur cette nege dure sans enfoncer. Que si elle n'est assez ferme ilz ne laissent de chasser, & poursuivre trois jours durant si besoin est. En fin l'ayans navrée è mort ilz la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe. Lors ilz luy ouvrent le ventre, baillent la curée ausdits chiens, & en prennent leur part. Ne faut penser qu'ilz mangent la chair crue: comme quelques-uns s'imaginent, méme Jacques Quartier l'a écrit: car ilz portent toujours allans par les bois un fuzil au-devant d'eux pour faire du feu quand la Chasse est faite, où la nuit les contraint de s'arréter.
Nous allames une fois à la depouille d'un Ellan demeuré mort sur le bord d'un grand ruisseau environ deux lieuës & demie dans les terres: là où nous passames la nuit, ayans oté les neges pour nous cabanner. Nous y fimes la Tabagie fort voluptueuse avec cette venaison si tendre que'il ne se peut rien dire de plus: & aprés le roti nous eumes du bouilli & du potage abondamment appreté en un instant par un Sauvage qui façonna avec sa hache un bac, ou auge, d'un tronc d'arbres, dans quoy il fit bouillir sa chair. Chose que j'ay admirée, & l'ayant proposée à plusieurs qui pensent avoir bon esprit, n'en ont sceu trouver l'invention, laquelle toutefois est sommaire, qui est de mettre des pierres rougies au feu dans ledit bac, & les renouveler jusques à ce que la viande soit cuite. Ce que Joseph Acosta recite que les Sauvages du Perou font aussi. On trouve cela aisé apres que l'invention en est donnée, ainsi que de faire tenir un oeuf debout en luy cassant le cul. Mais de premiere entrée on s'y trouve empeché. Les Sauvages d'Ecosse font chose non moins étrange en leur Tabagies. Car quand ils ont tué un boeuf, ou un mouton, la peau toute freche leur sert de marmite, la remplissans d'eau, & y faisans cuire leur chair.
Or pour revenir à noz gens, le chasseur étant retourné aux cabannes il dit aux femmes ce qu'il a exploité, & qu'en tel endroit qu'il leur nomme elles trouveront la venaison. C'est leur devoir d'aller depouiller l'Ellan, Caribou, Cerf, Ours, ou autre chasse, & de l'apporter à la maison. Lors ilz font Tabagie tant que la provision dure: & celui qui a chassé est cil qui en a le moins. Car c'est leur coutume qu'il faut qu'il serve les autres, & ne mange point de sa chasse. Tant que l'hiver dure ilz n'en manquent point: & y a tel Sauvage qui par une forte saison en a tué cinquante à sa part, à ce que j'ay quelquefois entendu.
Quant à la chasse du Castor c'est aussi en Hiver qu'ilz la font principalement, pour double raison, dont nous en avons dit l'une ci-dessus, l'autre pource qu'aprés l'hiver le poil tombe à cet animal, & n'y a point de fourrure en Eté. Joint que quand en telle saison ilz voudroient chercher des Castors, la rencontre leur en seroit difficile, pour-ce qu'il est amphibie, c'est à dire terrestre & aquatique, & plus cetui-ci que cetui-là: & n'ayans point l'invention de le prendre dans l'eau, ilz seroient en danger de perdre leur peine. Toutefois si par hazard ils en rencontrent en temps d'eté, printemps, ou automne, ilz ne laissent d'en faire Tabagie.