Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)

Chapter 50

Chapter 503,206 wordsPublic domain

Pour la conformité des langues, il se trouve quelquefois des mots de deça, qui signifient quelque chose pardela, comme Jean de Leri dit que _Leri_ signifie une huitre, au Bresil: & au païs des Souriquois Marchin signifie un loup, qui est le nom d'un Capitaine Armouchiquois: mais de mots qui se rapportent en méme signification il s'en trouve peu. En l'histoire Orientale de _Maffeus_ j'ay leu _Sagamos_ en la méme signification que le prennent noz Souriquois, pou dire Roy, Duc, Capitaine. Ce que considerant quelquefois, il m'est venu en la pensée de croire que ce mot vient de la premiere antiquité: d'autant que (selon Berose) Noé fut appelé _Saga_, qui signifie Prétre & Pontife, pour avoir enseigné la Theologie, les ceremonies du service divin, & beaucoup de secrets des choses natureles aux scythes Armeniens (que les Autheurs cosmographes appellent Sages) léquelles étoient en depot par écrit és mains des Prétres. Et de ces peuples Sages peuvent étre sortis noz Tolosains, que les anciens appelloient Tectosages. Deu que le mot _Saga_ ne s'éloignent point les Hebrieux, en la langue desquels [Hébreu] _Sagan_ (selon Rabbi David) signifie Grand Prince, & quelquefois celui qui teint le premier lieu aprés le souverain Pontife. En quelques lieux d'Esaie & Jeremie ce mot est pris pour Magistrat, en la version ordinaire de la Bible: & neantmoins _Santes Paninus_, & autres, l'interpretent _Prince_.

Mais c'est assez philosopher là dessus: passons outre. Ceux qui ont eté en Guinée disent que _Babougie_ signifie là un petit enfant, ou le faon d'un animal en la sorte que lédits Souriquois prennent ce mot. Ainsi en France nous avons plusieurs mots non tirez du Grec, mais que les Grecs ont pris de nous: comme de Moustache, vient [Grec: mysyx] & de ce que nous disons Boire à tire-larigot vient [Grec: laryglex, laryglos]: de Giboulée [Grec: gêbolê]: de Baller,[Grec: ballizein]: de Lance [Grec: lagkê]: de Botines [Grec: biênga]: de Clapier [Grec: klapein]: de Tapis, [Grec: tapês]: De tapit contre terre, [Grec: tapeigoô]: de Baster [Grec: botsyzô]: de Pantoufle, [Grec pantophellos]: de Brasser [Grec: brazô]: de Chiquaner [Grec: Kichynein], songer quelque mechanceté pour tromper: de Colle, [Grec: kolla]: du mot Tolofain Trufer, c'est à dire mocquer, [Grec: enteuphaô], &c. Et les mots Grecs [parydeisos, bosphoros] viennent de l'Hebrieu [Pardes, & Bospharad].

Ils usent ainsi que les Grecs & Latins du mot Toy (_Kir_) en parlant à qui que ce soit: & n'est encore entre eux venu l'usage de parler à une persone par le nombre pluriel, ainsi que par reverence ont jadis fait les Hebrieux, & font aujourd'hui noz nations de l'Europe.

Quant à la cause du changement de langage en _Canada_, duquel nous avons parlé, j'estime que cela est venu d'une destruction de peuple. Car il y a quelques années que les Iroquois s'assemblerent jusques à huit mille hommes, & deffirent tous leurs ennemis, léquels ilz surprindrent dans leurs enclos. J'adjoute à ceci pour le changement du langage, le commerce qu'ilz font d'orenavant avec leurs pelleteries depuis que les François les vont querir: car au temps de Jacques Quartier on ne se soucioit point de Castors. Les chapeaux qu'on en fait ne sont en usage que depuis ce temps-là: non que l'invention soit nouvelle: car és vieilles panchartes des Chappeliers de Paris il est dit qu'ils feront des de fins Biévres (qui est le Castor) mais soit pour la cherté, ou autrement, l'usage en a eté long temps intermis.

Au regard de la prononciation, ils ont les mots fort faciles, & ne les tirent point du profond de la gorge comme font quelquefois les Hebrieux, & entre les nations d'aujourd'hui les Suisses, Allemans & autres: &ne prononcent aussi à l'ayde du né comme encore quelquefois lédits Hebrieux: ce qui me semble étre un avantage pour s'accommoder avec eux. Et pour exemple de ceci je proposeray quelques mots communs, léquels ilz prononcent comme je les ay ici écrits: où faut observer que les (ch) se prononcent non comme le X Grec, mais à la façon que nous disons chair, cheval, beche.

Homme, Metaboujou, ou Kessona Femme, Meboujou Mary, Tasetch' Femme mariée, Nidroech, ou Roka Pere, Nouchich' Mere, Nekich' Frere ainé, Necis Frere germain, Skinetch' Frere de ma femme, Nemacten Frere ami, Nigmach' Nevoeu, Neroux Soeur, Nekich' Fils, Nekouïs Fille, Fetouch', ou Pecenemouch' Enfant, Babougie

Feu, Bouktou Fumée, Nedourouzi Charbon, Ichau Poudre, Pechau Pierre, Khoudou Eau, Chabaüan, ou Orenpesc Terre, Megamingo Montagne, Pamdenour

Ciel, Oüajek Soleil, Achtek Lune, Kinch' Kaminau Etoile, Kercosetech'

Téte, Menougi Cheveux, Mouzabon Aureilles, Sekdoagan Front, Tegoeja Yeux, Nepeguigout Sourcil, Nitkou Né, Chich'kon Bouche, Meton Levre, Nekoui Dent, Nebidre Langue, Nirnou Barbe, Nigidoin Gorge, Chidon Col, Chitagan Bras, Pisquechan Mains, Mepeden Doigts, Troeguen Ventre, Migedi Nombril, Niri Membre viril, Carcaris, ou Irtay Celui de la femme, Match' Testicules, Nerejou, ou Marjos. Cul, Menogoy Genoux, Cagiguen Jambes, Mecat Piez, Nechit.

Robbe, Achoan, ou Aton Manche, Argeniguen Chapeau, Agoscozon Chemise, Atouray Chausses, Mezibediazeguen Bas de chausses, Piscagan, ou Pessagagan Souliers, Mekezen Lit, Enaxé

Aiguille, Mocouschis Epingle, Mocouchich' Alene, Mocous Corde, ou fil' Ababich' Croc, Noporo

Chauderon, Aoüan, ou Astikou Bois, Kemouch', ou Makia Ecorces, Bouoüac Forét, Nibemk Fueille, Nibir Hache, Temieguen, ou Achetoutagan

Cabanne, Oüagoan

Pain, Caracona Vin, Chabaüan saaket Chair, ïoux Graisse, Mimera Blé, Cromcouch' Beurre, Cacamo Sel, Saraoé Faim, Peskabaüan, ou Pech'ktemay, ou Keouigin.

Farine, Oabeeg Pois, ïerraoué Feves, Pichkageguin Galette, Mouschcoucha Cuisinier, Atoctegic

Arc, Tabi Fleche, Pomio Fer de fleche, Nachoutugan Carquois, Pitrain Arquebuze, Piscoué Epée, Ech'pada Capitaine, Sagmo, Hirmo Prisonnier esclave, Kichtech'

Couteau, Hoüagan Plat, ou Escuelle, Ouragan Culiere, Nememekouën Baton, Makia Peigne, Arcoenet

J'ay voulu ici raporter ce que dessus, pour montrer la facilité de leur prononciation: & en eusse peu fair un plus long dictionaire si mon sujet l'eût permis. Mais cela suffira à mon intention. D'une chose veux-j'avertir mon lecteur, que quoy que j'aye cherché & demandé curieusement quelque regle pour la variation des noms & verbes de la langue de noz Sauvages, je n'en ay jamais rien peu apprendre. Item sera observé qu'ils ont en leur prononciation le (s) des Grecs au lieu de nôtre (u) & terminent volontiers les mots en (a) comme Souriquois, _Souriquoa_, Capitaine _Capitaina_: Normand, _Normandia_: Basque, _Basquoa_: une Martre, _Martra_, Banquet, _Babaguia_: &c. Mais il y a certaines lettres qu'ilz ne peuvent bien prononcer, sçavoir (v) consone, & (f) au lieu dequoy ilz mettent (b) & (p) comme Févre, _Pebre_. Et pour (Sauvage) ilz disent _Chabaia_, & s'appellent eux-mémes tels, ne sachans en quel sens nous avons ce mot. Et neantmoins ilz prononcent mieux le surplus de la langue Françoise que noz Gascons, léquels outre i'inversion de l'(u) en (b) & du (b) en (u) és troubles derniers étoient encore reconus & mal-menés en Provence par la pronunciation du mot _Cabre_, au lieu duquel ilz disoient _Crabe,_, ainsi que jadis les Ephrateens ayans perdu la bataille contres les Galaadites, pensans fuir étoient reconus au passage du Jordain par la prononciation du mot _Schibboleth_, qui signifie un épic, au lieu duquel ilz prononçoient _Sibboleth_ (qui signifie le gay d'une riviere) demandans s'ilz pourroient bien passer. Les Grecs aussi avoient diverses prononciations d'un méme mot, pour ce qu'ils avoient quatre langues distinctes separées de la commune. Et en Plaute nous lisons que les Prænestin non gueres élognez de Rome Prononçoient _Konia_, au lieu de _Ciconia_. Mémes aujourd'hui les bonnes femmes de Paris disent encore _mon Courin_ pour _mon Cousin_, & _mon mazi_, pour _mon mari_.

Or pour revenir à noz Sauvages, jaçoit que par le commerce plusieurs de noz François les entendent, neantmoins ils ont une langue particuliere qui est seulement à eux conue: ce qui me fait douter de ce que j'ay dit que la langue qui étoit en _Canada_ au temps de Jacques quartier n'est plus en usage. Car pour s'accommoder à nous ilz nous parlent du langage qui nous est plus familier, auquel y a beaucoup du Basque entremelé: non point qu'ilz se soucient gueres d'apprendre noz langues: car il y en a quelquefois qui disent qu'ilz ne nous viennent point chercher: mais par longue hantise force de retenir quelque mot.

Ayans divers langages entre eux-mémes, & ces peuples étans tous divisez les uns des autres en ce regard, & peu curieux d'apprendre noz langues (qui neantmoins est un point bien necessaire) je continue au propos que j'ay dit ci-dessus, que pour les enseigner utilement & parvenir bien-tot à leur conversion, & les nourrir d'un laict qui ne leur soit point amer, il ne les faut surcharger de langues inconues, la Religion ne consistant point en cela. Et par ce moyen sera satisfait au desir de l'Apôtre sainct Paul, lequel écrivant aux Corinthiens, disoit, _J'aime mieux prononcer en l'Eglise cinq paroles en mon intelligence afin que j'instruise aussi les autres, que dix mille paroles en langage inconu_. Ce que saint Chrysostome interpretant: _Il y en avoit déja anciennement_ (dit-il) _plusieurs qui avoient le don de prier, & prioient certainement en langue persane, ou Romane, mais ilz n'entendoient pas ce qu'ils avoient dit._ C'est une des bonnes parties de la Religion que la priere, en laquelle il est bien necessaire qu'on entende ce que l'on demande. Et ne puis penser que le peu de devotion qui se voit préque en toute l'Eglise, vienne d'ailleurs, que faute d'entendre ce que l'on prie: ce que si plusieurs personnes endurcies au vice comprenoient de l'intelligence aussi bien que des aureilles, je croy que la pluspart se fondroient en larmes bien souvent entendans le contenu soit aux Pseaumes de David, soit en leurs autres prieres. Non qu'il faille changer le service ordinaire de l'Eglise: Mais si en l'assemblée Ecclesiastique de Trente le Conseil de France a trouvé bon pour la generale union de l'Eglise, & consolation des ames, de demander entre autres choses quelques prieres & cantiques approuvez de nos Evéques & Docteurs, en langue vulgaire, & entendue, cela se peut à beaucoup meilleure raison accorder à ces pauvres Sauvages, déquels il faut chercher le salut sur toutes choses, & le chemin pour y bien-tot parvenir.

Je diray encore ici touchant les nombres (puis que nous en avons parlé) qu'ilz ne content point distinctement, comme nous les jours, les semaines, les mois, les années: ains declarent les années par soleils, comme pour cent années ilz dirent _Cach'metren achtek_, c'est à dire cent soleils, _bitumetrenagué achtek_, mille soleils, c'est à dire mille ans: _metrem Knichkaminau_, dix lunes, _tabo metrenguenak_, vint jours. Et pour demontrer une chose innumerable, comme le peuple de Paris, ilz prendront leurs cheveux, ou du sable à pleine mains: & de cette façon de conter use bien quelquefois l'Ecriture sainte, comparant (par hyperbole) des armées au sable qui est sur le rivage de la mer. Ilz signifient aussi les saisons par leurs effects, comme pour donner à entendre que le _Sagamos_ Poutrincourt viendra au Printemps, ilz diront _nibir betour, Sagmo_ (pour _Sagamos_, mot racourci) _Poutrincourt betour eta, Ke deretch_, c'est à dire: La fueille venue, alors le Sagamos Poutrincourt viendra, certainement. N'ayans donc distinction de jours, ni de saisons, aussi ne sont ilz persecutez par l'impitié des crediteurs, comme pardeça: & leurs _Autmoins_ ne leur roignent ni allongent les années pour gratifier les peagers & banquiers, comme faisoient anciennement (par corruption) des Prétres idolatres de Rome, auquels on avoit attribué le reglement & disposition des temps, des saisons & des années, ainsi que dit Solin.

CHAP VII

_Des Lettres_

CHACUN sçait assez que ces peuples Occidentaux n'ont point l'usage Des lettres, & c'est ce que tous ceux qui en ont écrit disent qu'ils ont davantage admiré, de voir que par un billet de papier je face conoitre ma volonté d'un monde à un autre, & pensoient qu'en ce papier il y eust de l'enchanterie. Mais ne se faut tant emerveiller de cela si nous considerons qu'au temps des Empereurs Romains Plusieurs nations de deça ignoroient les secrets d'icelles, entre léquelles Tacite met les Allemans (qui pour le jourd'hui formillent en hommes studieux) & adjoute un trait notable. Que les bonnes moeurs ont là plus de credit, qu'ailleurs les bonnes loix.

Quant à noz Gaullois il n'étoit pas ainsi d'eux. Car dés les vieux siecles de l'âge d'or ils avoient l'usage des lettres, mémes avant les Grecs & Latins (n'en déplaise à ces beaux Docteurs qui les appellent barbares). Car Xenophon, qui parle d'eux, & de leur origine en ses Æquivoques, nous temoigne que les lettres que Cadmus apporta aux Grecs ne ressembloient pas les Phoeniciennes, mais celles des Galates (c'est à dire Gaullois) & Mæsoniens. En quoy Cæsar s'est æquivoqué ayant dit que les Druides usoient de lettres Grecques és choses privées: car au contraire les Grecs ont usé des lettres Gaulloises. Et Berose dit que le troisiéme Roy des Gaulles aprés le deluge, nommé Sarron, institua des Universitez pardeça, & adjoute Diodore, que'és Gaulles y avoit des Philosophes & Theologiens appellez Sarronides (beaucoup plus anciens que les Druides) léquels étoient fort reverés, & auquels tout le peuple obeissoit, ainsi qu'aujourd'hui en la Chine, où les commandemens & charges se donnent aux philosophes & à la vertu. Les mémes autheurs disent que Bardis cinquiéme Roy des Gaullois inventa les rhimes & Musique, & introduisit des Poëtes & Rhetoriciens qui furent appellez Bardes, déquels Cæsar & Strabon font mention. Mais le méme Diodore écrit que les Poëtes étoient parmi eux en telle reverence, que quand deux armées étoient prétes à choquer ayans desja les coutelas degainez, ou les javelots en main pour donner dessus, ces Poëtes survenans chacun cessoit & remettoit ses armes: tant l'ire cede à la sapience, méme entre les barbares plus farouches, & tant MARS REVERE LES MUSES, dit l'Autheur. Ainsi j'espere que nôtre Roy tres-Chrétien, tres-Augtuste & tres-victorieux HENRY IIII, aprés le tonnerre des sieges de villes & des batailles cessé, reverant les Muses & les honorant comme il a desja fait, non seulement il remettra sa fille ainée en son ancienne splendeur, & lui donnera, étant fille Royale, la proprieté de ce Basilic attaché au temple d'Apollon, lequel par une vertu occulte empéchoit que les araignes n'ourdissent leurs toiles au long de ses parois: Mais aussi établira sa Nouvelle-France, & amenera au giron de l'Eglise tant de pauvres peuples qu'elle porte affamez de la parole de Dieu, qui sont proye à l'enfer: & que pour ce faire il donnera moyen d'y conduire des Sarronides & des Bardes Chrétiens portans la Fleur-de-lis au coeur, léquels instruiront & civiliseront ces peuples vrayment barbares, & les ameneront à son obeissance.

Tel avoit eté mon desir & mon espoir. Mais un parricide abominable engendré de la bave de Cerbere, imbu de la doctrine de quelques uns qui enseignent à tuer les Rois souz le nom de tyrans, a trenché le filet de la vie à nôtre grand HENRY l'honneur des Rois, au milieu de ses liesses & de sa ville capitale: Sur quoy je fis coucher au frontispice de la harangue funebre prononcée en l'Eglise saint Gervais à Paris, par le docte & subtile Docteur Theologien nostre Maistre Nicolas de Paris, en l'honneur de ce bon & grand Roy, le Sonnet qui s'ensuit:

SONNET SUR LA MORT DU GRAND HENRY ROY DE France & de Navarre.

_QUOY doncques est-il mort ce Mars toujours vainqueur,_ _Notre Hercule Gaullois, ce foudre de la guerre_ _Qui promettoit bien-tot la mécreante terre_ _Reduire par son bras sous le joug du Seigneur!_

_Pleurez-le, bons François, & des ïeux & du coeur,_ _Car en luy vôtre gloire a comme d'un tonnerre_ _Ressenti les éclats, & ce lieu qui l'enserre_ _Enserre quant & lui de France le bon-heur._

_Malheureux assassin quelle maudite école_ _T'a montré d'attenter sur l'Oint du Souverain,_ _Et mettre dessus lui ta parricide main!_

_O cieux qui tout voyés rompez vôtre carole,_ _Soleil détourne toy pour ne voir ce forfait_ _Terre ouvre tes enfers pour venger ce meffait._

CHAP. VIII

_Des Vétemens & Chevelures._

DIEU au commencement avoit creé l'homme nud, & l'innocence rendoit toutes les parties du corps honétes à voir. Mais le peché nous a rendu les outils de la generation honteux, & non aux bétes qui n'ont point peché. C'est pourquoy noz premiers pere & mere ayans reconu leur nudité, destituez de vétemens, ilz cousurent ensemble des fueilles de figuier pour en cacher leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de peaux & les en vétit; & ce avant que sortir du jardin d'Eden. Le vétement donc n'est pas seulement pour garentir du froit, mais pour la bien-seance, & pour couvrir nôtre pudeur. Et neantmoins plusieurs nations anciennement & aujourd'hui ont vécu, & vivent nuds sans apprehension de cette honte, bien-seance, & honneteté. Et ne m'étonne des Sauvages Bresiliens qui sont tels tant homme, que femmes, ni des anciens Pictes (nation de la grande Bretagne) léquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de vétemens au temps de l'Empereur _Severus_; ni d'un grand nombre d'autres nations qui ont eté & sont encores nues: car on peut dire d'elles que ce sont peuples tombés en sens reprouvé & abandonnez de Dieu: mais des Chrétiens qui sont en l'Æthiopie souz le grand _Negus_, que nous disons Prete-Jan; léquels au rapport des Portugais qui en ont écrit des histoires, n'ont les parties que nous disons honteuses nullement couvertes. Or les Sauvages de la Nouvelle France ont mieux retenu la leçon de l'honneteté que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau attachée par-devant à une courroye de cuir, laquelle passant entre les fesses va reprendre l'autre côté de ladite courroye par derriere. Et pour ce qui est du reste de leur vétement ils ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et elles sont de loutres ou de castors; & d'une seule peau, si c'est du cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attaché avec une laniere de cuir par en-haut, & mettent le plus-souvent un bras dehors: mais étans en leurs cabannes ilz le mettent bas, s'il ne fait trop froid. Et ne les sçauroy mieux comparer qu'aux peintures que l'on fait de Hercule, lequel tua un lion, & en print la peau sur son dos. Neantmoins ils ont plus d'honneteté, entant qu'ilz couvrent leurs parties honteuses. Quant aux femmes elles sont differentes seulement en une chose, qu'elles ont une ceinture pardessus la peau qu'elles ont vétue: & ressemblent (sans comparaison) aux peintures que l'on fait de saint Jean Baptiste. Mais en hiver les uns & les autres font de bonnes manches de castor attachées par derriere qui les tiennent bien chaudement. Et de cette façon étoient vétus les anciens Allemans, au rapport de Cesar, & Tacite, ayans la pluspart du corps nue.

Quant aux Armouchiquois & Floridiens ilz n'ont point de fourrures, ains seulement des chamois, voire n'ont bien souvent qu'une petite nate sur le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins les parties honteuses couvertes d'une piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi sagement pourveu à l'infirmité humaine, qu'aux païs chauds, par ce que les hommes n'en tiendroient conte. Voila ce qui est du corps. Venons aux jambes & aux piés, puis nous finirons par la téte.

Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou à la chasse, usent de bas de chausses grans & hauts comme noz bas à botter, léquels ils attachent à leurs ceinture, & à coté par dehors il y a grand nombre d'aiguillettes sans aiguillon. Je ne voy point que ceux du Bresil ou de la Floride en usent mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien faire s'ils en ont besoin. Or outre ces grans bas de chausses les nôtres usent de souliers, qu'ils appellent _Mekezin_, léquels ilz façonnent fort proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps durer, principalement quand ilz vont en lieux humides: d'autant que le cuir n'est pas conroyé, ni endurci, ains seulement façonné en maniere de buffle, qui est cuir d'ellan. Quoy que ce soit, si sont-ilz mieux accoutrez que n'étoient les anciens Gots, léquels ne portoient pour toutes chaussures que des brodequins qui leur venoient un peu plus haut que la cheville du pied, là où ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du crin de cheval, ayans la greve de la jambe, les genoux, & les cuisses nuds. Et pour le surplus de leurs vétemens ils avoient des sayons de cuir froncez, gras comme lart, & les manches longues jusques sur le commencement des bras, & ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient des bordures rouges, ainsi que noz Sauvages. Voila l'état de ceux qui ont ravagé l'Empire Romain, léquels Sidoine de Polignac Evéque d'Auvergne depeint de cette façon allans au conseil de l'Empereur _Avitus_ pour traiter de la paix:

_........squalent vestes, ac sordida macro_ _Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt_ _Altatæ suram pelles, ac poplite nudo_ _Peronem pauper nudus sispendis equinum,_ &c.