Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)
Chapter 49
Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de ce païs-là n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils ont quelque reverence au soleil, & à la lune: auquels toutefois je ne trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration, fors que quand ilz vont à la guerre le _Paraousti_ fait quelque priere au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs loges, là où aprés plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air & offrent au soleil celui sur qui le sort est tombé d'étre destiné pour le sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins quand il en dit autant des peuples de _Canada_ léquels il fait sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé. Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des tétes de leurs ennemis conroyées, étendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent eté sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois, d'en faire ainsi, c'est à dire d'enlever toutes les tétes d'ennemis qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour trophées. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales.
Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes, plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune déquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur attribuerent la reverence deuë au Createur, & cette façon de reverence Job nous l'explique quand il dit: _Si j'ay regardé le Soleil en sa splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a eté seduit en secret, & ma main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut_. Quant au baise-main c'est une façon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans toucher au soleil ils étendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou touchoient son idole, aprés baisoient la main qui avoit touché. Et en cette idolatrie est quelquefois tombé le peuple d'Israël comme nous voyons en Ezechiel.
Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que non seulement ilz sont semblables aux nôtres, sans aucune forme de Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveuglés & endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'étre nullement susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi sont ils visiblement tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent _Aignan_) & avec telle rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de béte, tantot d'oiseau, ou de quelque forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages plus en deça vers la Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte qu'il leur jette de la terre aux ïeux, & l'appellent _Cudouagni_: & là où nous étions (où il s'appelle _Aoutem_) j'ay quelquefois entendu qu'il a egratigné _Membertou_ en qualité de devin du païs. Quand on remontre aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais incontinent ils oublient leur leçon, & retournent à leur vomissement, qui est une brutalité étrange, de ne vouloir au moins se redimer de la vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mémes qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs chansons que les eaux s'étans une fois débordées couvrirent toute la terre, & furent tous les hommes noyés, exceptez leurs grandz peres, qui se sauverent sur les plus hauts arbres de leur païs. Et de ce deluge ont aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionné ailleurs. Quant à ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois trouvé l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande attention, demeurans tout étonnez de ce qu'ilz avoient ouï: & que là dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit recité de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que dés fort longtemps un _Maïr_ (c'est à dire un étranger vétu & barbu comme les François) avoit eté là les pensant ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il leur annonçoit, & leur avoit tenu le méme langage: mais qu'ilz ne le voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre: & de quitter cette façon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que toutes les nations à eux voisines se mocqueroient d'eux.
Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie, & recevront fort facilement la doctrine Chrétienne quant il plaira à Dieu susciter ceux que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare peuple du Bresil, qui est une maldiction étrange à eux particuliere plus qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette des Apôtres pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole du vieillart susdit, à laquelle ayans bouché l'aureille ils en portent une punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont jamais ouï la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations en plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure conoissance qui leur a eté donnée par tradition de pere en fils.
CHAP. V
_Des Devins & Maitres des ceremonies entre les Indiens._
JE ne veux appeller (comme quelques uns ont fait) du nom de Prétres ceux qui font les ceremonies & invocations de demons entre les Indiens Occidentaux, sinon entant qu'ils ont l'usage des sacrifices & dons u'ils offrent à leurs Dieux, d'autant que (comme dit l'Apôtre) tout Prétre, ou Pontife, est ordonné pour offrir dons & sacrifices: tels qu'étoient ceux de Mexique (dont le plus grand étoit appellé _Papas_) léquels encensoient à leurs idoles, dont la principale étoit celle du Dieu qu'ils nommoient _Vizilipuztlt_, comme ainsi soit neantmoins que le nom general de celui qu'ilz tenoient pour supreme seigneur & autheur de toues choses fût _Viracocha_, auquel ilz bailloient des qualités excellentes, l'appellans _Pachacamac_, qui est Createur du ciel & de la terre, & _Usapu_, qui est Admirable, & autres noms semblables. Ils avoient aussi des sacrifices d'hommes, comme encore ceux du Perou, léquels ilz sacrifioient en grand nombre, ainsi qu'en discourt amplement Joseph Acosta. Ceux-là donc peuvent étre appellez Prétres, ou Sacrificateurs; mais pour le regard de ceux de la Virginie & de la Floride, je ne voy point quelz sacrifices ilz font, & par ainsi je les qualifieray Devins, ou Maitres des ceremonies de leur religion, léquels en la Floride je trouve appelles _Jarvars, & Joanas_: en Virginia _Vuiroances_: au Bresil _Caraïbes_: & entre les nôtres (je veux dire les Souriquois) _Autmoins_. Laudonniere parlant de la Floride:
Ils ont (dit-il) leurs Prétres, auquels ilz croyent fort, pour autant qu'ilz sont grans magiciens, grans devins, & invocateurs de diables. Ces prétres leur servent de Medicins & Chirurgiens & portent toujours avec aux un plein sac d'herbes & de drogues pour medeciner les malades, qui sont la pluspart de verole: car ils aiment fort les femmes & filles, qu'ils appellent filles du soleil. S'il y a quelque chose à traitter, le Roy appelle les _Jarvars_, & les plus anciens, & leur demande leur avis.
Voyez au surplus ce que j'ay écrit ci-dessus au sixiéme chapitre du premier livre. Pour ceux de la Virginie ilz ne sont pas moins matois que ceux de la Floride, & se donnent credit, & font respect par des traits de Religion tels que nous avons dit au precedent chapitre, parlans de quelques morts resuscitez. C'est par ce moyen & souz pretexte de Religion que les _Inguas_ se rendirent jadis les plus grans Princes de l'Amerique. Et de cette ruse ont aussi usé ceux de deça qui ont voulu embabouiner le peuple, comme Numa Pompilius, Lysander, Sertorius, & autres plus recens, faisans (ce dit Plutarque) comme les joueurs de tragedies, qui voulans representer des choses qui passent les forces humaines, ont recours à la puissance superieure des Dieux.
Les _Aoutmoins_ de la derniere terre des Indes qui est la plus proche de nous, ne sont si lourdauts qu'ilz n'en sachent bien faire à croire au menu peuple. Car avec leurs impostures, ilz vivent, & se rendent necessaires, faisans la Medecine & Chirurgie aussi bien que les Floridiens. Pour exemple soit _Membertou_ grand _Sagamos_. S'il y a quelqu'un de malade on l'envoye querir. Il fait des invocations à son dæmon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions, en succe le mauvais sang: Si c'est une playe il la guerit par ce méme moyen, en appliquant une rouelle de genitoires de Castor. Bref on lui fait quelque present de chasse, ou de peaux. S'il est question d'avoir nouvelles des choses absentes, aprés avoir interrogé son dæmon il rend ses oracles ordinairement douteux, & bien-souvent faux, mais aussi quelquefois veritables: comme quand on lui demanda si _Panoniac_ étoit mort, il dit qu'il ne retournoit dans quinze jours il ne le falloit plus attendre, & que les Armouchiquois l'auroient tué. Et pour avoir cette réponse il lui fallut faire quelque presents. Car entre les Grecs il y a un proverbe trivial qui porte que sans argent les oracles de Phoebus sont muets. Le méme rendit un oracle veritable de nôtre venue au sieur du Pont lors qu'il partit du Port Royal pour retourner en France, voyant que le quinziéme de Juillet étoit passé sans avoir aucunes nouvelles. Car il soutint & afferma qu'il y viendroit un navire, & que son diable le lui avoit dit. Item quand les Sauvages ont faim ilz consultent l'oracle de _Membertou_, & il leur dit, Allés en tel endroit, & vous trouverez de la chasse. Il arrive quelquefois qu'il en trouvent & quelquefois non. S'il arrive que non, l'excuse est que l'animal est errant, & a changé de place: mais aussi, bien souvent ils en trouvent, & c'est ce qui les fait croire que ce diable est un Dieu, & n'en sçavent point d'autre, auquel neantmoins ilz ne rendent aucun service, ni adoration en religion formée.
Lors que ces _Aoutmoins_ font leurs chimagrées ilz plantent un baton dans une fosse auquel ils attachent une corde, & mettans la téte dans cette fosse ilz font des invocations ou conjurations en langage inconu des autres qui sont alentour, & ceci avec des battemens & criaillemens jusques à en suer d'ahan. Toutefois je n'ay pas ouï qu'ils écument par la bouche comme font les Turcs. Quand le diable est venu, ce maitre _Autmoin_ fait à croire qu'il le tient attaché avec sa corde, & tient ferme alencontre de lui, le forçant de lui rendre réponse avant que le lâcher. Par ceci se reconoit la ruse de cet ennemi de Nature, qui amuse ainsi ces creatures miserables: & quant & quant son orgueil, de vouloir que ceux qui l'invoquent lui facent plus de submission que n'ont jamais fait les saints Patriarches & Prophetes à Dieu, léquels ont seulement prié la face en terre. Méme j'ay quelquefois ouï dire que ce maitre diable en ce conflict egratignoit _Membertou_. Et de ceci me suis souvenu lisant en l'histoire de Pline chose semblable, que ce maitre singe égratigne & bat ses sacrificateurs negligens en leur office.
Cela fait il se met à chanter quelque chose (à non advis) à la louange du diable, qui leur a indiqué de la chasse: & les autres Sauvages qui sont là repondent faisans quelque accord de musique entre eux. Puis ilz dansent à leur mode, comme nous dirons ci-aprés, avec chansons que je n'enten point, ni ceux des nôtres qui entendoient le mieux leur langue. Mais un jour m'allant promener en noz prairies le long de la riviere, je m'approchay de la cabanne de _Membertou_, & mis sur mes tablettes une parcelle de ce que j'entendis, qui y est encore écrit en ces termes, _Holoet ho ho hé hé ha ha haloet ho ho hé_, ce qu'ilz repeterent par plusieurs fois. Le chant est sur mesdites tablettes en ces notes, _Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa_. Une chanson finie ilz firent tous une grande exclamation, disans; Hé é é é. Puis recommencerent une autre chanson, disans: _Egrigna hau egrigna hé he hu hu ho ho ho egrigna hau hau hau_. Le chant de ceci étoit _Fa fa fa sol sol fa fa re re sol sol fa fa fa re fa fa sol sol sol_. Ayans fait l'exclamation accoutumée ilz en commencerent une autre qui chantoit _Tamema alleluya tameja douveni hau hau hé hé_. Le chant en étoit, _Sol sol sol fa fa re re re fa fa sol fa sol fa fa re re_. J'écoutay attentivement ce mot _alleluya_ repris par plusieurs fois, & ne sceu jamais comprendre autre chose. Ce qui me fait penser que ces chansons sont à la louange du diable, si toutefois ce mot signifie envers eux ce qu'il signifie en Hebrieu, qui est Louez le Seigneur. Toutes les autres nations de ce païs là en font de méme: mais personne n'a particularisé leurs chansons sinon Jean de Leri, lequel dit que les Bresiliens en leurs sabats font aussi de bons accords. Et se trouvant un jour en telle féte, il rapporte qu'ilz disoit _Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec cette note, _Fa fa sol fa fa sol sol sol sol sol_. Et cela fait, s'écrioient d'une façon & hurlement epouvantable l'espace d'un quart d'heure, & sautoient les femmes en la'air avec violence jusques à en ecumer par la bouche: puis recommencerent la musique, disans: _Heu heur aure heura heur aure heura heura ouech_. La note est, _Fa mi re sol sol sol fa mi ut mi re mi ut re_. Cet autheur dit qu'en cette chanson ils avoient regretté leurs peres decedez, léquels étoient si vaillans, & toutefois qu'ilz étoient consolés en ce qu'aprés leur mort ilz asseuroient de les aller trouver derriere les hautes montagnes, où ilz danseroient & se reuniroient avec eux. Semblablement qu'à toute outrance ils avoient menacé les _Ouetsacas_ leurs ennemis d'étre bientot pris & mangez par eux, ainsi que leur avoient promis leurs _Caraïbes_: & qu'ils avoient aussi fait mention du deluge dont nous avons parlé au chapitre precedent. Je laisse à ceux qui écrivent de la demonimanie à philosopher là dessus. Mais il faut dire de plus que tandis que noz Sauvages chantent ainsi, il y en a d'autres que ne font autre chose que dire, _Hé_, ou _Het_ (comme un homme qui fend du bois) avec un mouvement de bras: & dansent en rond sans se tenir l'un l'autre, ni bouger d'une place, frappans des piez contre terre, qui est la forme de leurs danses, semblables à celles que ledit de Leri rapporte de ceux du Bresil, qui sont à plus de quinze cens lieuës de là. Aprés quoy les nôtres font un feu, & sautent par dessus comme les anciens Cananeens, Hammonites, & quelquefois les Israëlites; mais ilz ne sont si detestables, car ilz ne sacrifient point lurs enfans au diable par le feu. Avec tout ceci ilz mettent une demie perche hors le faiste de la cabanne où ilz sont, au bout de laquelle y a quelques _Matachiaz_, ou autre chose attachée, que le diable emporte. C'est ainsi que j'en ay ouï discourir.
On peut ici considerer une mauvaise façon de sauter par dessus le feu, & de passer les enfans par la flamme és feux de la saint Jean, qui dure encore aujourd'hui entre nous, & devroit étre reformée. Car cela vient des abominations anciennes que Dieu a tant haï, déquels parle Theodoret en cette façon: _J'ay veu_, dit-il, _eh quelque villes allumer des buchers une fois l'an, & sauter pardessus non seulement les enfans, mais aussi hommes & les meres porter les enfans pardessus la flamme. Ce qui leur sembloit étre comme une exposition & purgation. Et ce (à mon avis) a eté le cas d'Achaz_. Ces façons de faire ont eté defendues par un ancien Concile tenu en Perse Constantinople. Surquoy Balsamon remarque le vint-troisiéme du mois de Juin (qui est veille de saint Jean) és rives de mer & en maisons on s'assembloit hommes & femmes, & habilloit-on la fille ainée en épousée, & aprés bonne chere & bien beu, on faisoit des danses, des exclamations, & des feuz toute la nuit, sur léquels ilz sautoient, & faisoient des prognostications de bon & mal-heur. Ces feu on eté continués entre nous sur un meilleur sujet mais il faut oter l'abus.
Or comme le diable a toujours voulu faire le singe, & avoir un service comme celui qu'on rend à Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers eussent les marques de leur métier pour mieux decevoir les simples. Et de fait _Membertou_, duquel nous avons parlé, comme un sçavant _Aoutmoin_, porte pendue à son col la marque de cette profession, qui est une bourse en triangle couverte de leur broderie, c'est à dire de _Matachiaz_, dans laquelle y a je ne sçay quoy gros comme une noisette, qu'il dit étre son demon appellé _Aoutme_. Je ne veut méler les choses sacrées avec les prophanes, mais suivant ce que j'ay dit que le diable fait le singe, ceci me fait souvenir du Rational, ou Pectoral du jugement que le souverain Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne loy, sur lequel Moyse avoit mis _Urim & Tummim_, Or ces _Urim & Tummim_ Rabbi David dit qu'on ne sçait que c'est & semble que c'étoient des pierres. Rabbi Selomoh dit que c'étoit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova, nom ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral, par lequel il faisoit reluire sa parole. Josephe estime que c'étoit douze pierres precieuses. Saint Hierome interprete ces deux mots Doctrine & Verité: Ce qui est notable pour les Evéques & grans Pasteurs, déquelz la vie, les moeurs, & la parole ne doit étre qu'une perpetuelle doctrine qui enseigne les peuple à bien vivre: & une verité immuable, qui ne flatte point, qui ne redoute rien, & qui d'un éclat semblable au son de la trompete annonce purement la parole de Dieu.
Et comme le sacerdoce étoit successif, non seulement en la maison d'Aaron, mais aussi en la famille du grand Pontife de Memphis, de qui la charge étoit affectée à son fils ainé aprés lui, ainsi que dit Thyamis en l'Histoire Æthiopique d'Heliodore: De méme, parmi ces gens ici ce métier est successif, & par une traditive en enseignent le secret à leurs fils ainés. Car l'ainé de _Membertou_ (auquel par mocquerie on imposé nom Juda, dequoy il s'est faché ayant entendu que c'est un mauvais nom) nous disoit qu'aprés son pere il seroit _Aoutmoin_ au quartier; ce qui est peu de chose: car chacun _Sagamos_ ha son _Aoutmoin_, si lui-méme ne l'est. Mais encore sont-ils ambitieux de cela pour le profit qui en revient.
Les Bresiliens ont leurs _Caraïbes_, léquels vont & viennent par les villages, faisans à croire au peuple qu'ils ont communication avec les esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement leur donner victoire contre leurs ennemis, mais aussi que d'eux depend l'abondance ou fertilité de la terre. Ils ont ordinairement en main certaine façon de sonnettes qu'ils appellent _Maracas_, faites d'un fruit d'arbre gros comme un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi qu'on fait ici les calebasses des pelerins de Saint Jacques, & les ayans emplis de petites pierres, ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau, en leurs solemnitez: & allans par les villages engeollent le monde, disans que leur dæmon est là dedans. Ces _Maracas_ bien parez de belles plumes, ilz fichent en terre le baton qui passe à travers & les arrengent tout du long & au milieu des maisons, commandans qu'on leur donne à boire & à manger. De façon que ces affronteurs faisans à croire aux autres idiots (comme jadis les sacrificateurs de Bel, déquels est fait mention en l'histoire de Daniel) que ces fruits mangent & boivent la nuit, chaque chef d'hôtel adjoutant foye à cela, ne fait faute de mettre auprés de ces _Maracas_, farine, chair, poisson & bruvage, lequel service ilz continuent par quinze jours ou trois semaines: & durant ce temps sont si sots que de se persuader qu'en sonnant de ces _Maracas_, quelque esprit parle à eux, & leur attribuent de la divinité. De sorte que ce seroit grand forfait de prendre les viandes qu'on presente devant ces belles sonnettes, déquelles viandes ces reverens _Caraïbes_ s'engraissent joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes le monde est abusé de toutes part.
CHAP. VI
_Du langage_
LES effects de la confusion de Babel sont parvenus jusques à ces peuples déquels nous parlons, aussi-bien qu'au monde deça. Car je voy que les Patagons parlent autrement que ceux du Bresil, & ceux-ci autrement que les Peroüans, & que les Peroüans sont distinguez des Mexiquains: les iles semblablement ont leur langue à part: en la Floride on ne parle point comme en Virginia: noz Souriquois & Etechemins n'entendent point les Armouchiquois: ni ceux-ci les Iroquois bref chacun peuple est divisé par le langage. Voire en une méme province il y a langage different, non plus ne moins qu'és Gaulles le Flamen, le bas Breton, le Gascon, le Basque, ne s'accordent point. Car l'autheur de l'histoire de la Virginie dit que là chacun _Vuiroan_, ou seigneur, ha son langage particulier. Pour exemple soit, que le chef, ou Capitaine de quelque qauanton (que nos Historiens Jacques Quartier & Laudonniere qualifient Roy) s'appelle en Canada _Agohanna_, par mi les Souriquois _Sagamos_ en la Virginie _Uviroan_, en la Floride _Paraousti_, és iles de Cuba _Cacique_, les Roys du Perou _Inquas_, &c. J'ay laissé les Armouchiquois & autres que je ne sçay pas. Quant aux Bresiliens ilz n'ont point de Rois, mais les vieillars, qu'ils appellent Peoreroupichech', à-cause de l'experience du passé, sont ceux qui gouvernent, exhortent, & ordonnent de tout. Les langues mémes se changent, comme nous voyons que par deça nous n'avons plus la langue des anciens Gaullois, ni celle qui étoit au temps de Charlemagne (du moins elle est fort diverse) les Italiens ne parlent plus Latin, ni les Grecs l'ancien Grec, principalement és orées maritimes, ni les Juifs l'ancien Hebrieu. Ainsi Jacques Quartier nous a laissé comme un dictionaire du langage de Canada, auquel noz François qui y hantent aujourd'huy n'entendent rien: & pource je ne l'ay voulu inferer ici: seulement j'y ay trouvé _Caraconi_, pour dire Pain; & aujourd'hui on dit _Caracona_, que j'estime étre un mot basque. Pour le contentement de quelques-uns je mettray ici quelques nombres de l'ancien & nouveau langage de Canada.
Ancien Nouveau
1 Segada 1 Regoia 2 Tigneni 2 Nichou 3 Asebe 3 Nichtoa 4 Honnaton 4 Rau 5 Oniscon 5 Apateta 6 Indaie 6 Coutouachin 7 Ayaga 7 Neouachin 8 Addegue 8 Nestouachin 9 Madellon 9 Pescouades 10 Assem 10 Metren
Les Souriquois disent Les Etechemins.
1 Negout 1 Bechkon 2 Tabo 2 Nich' 3 Chicht 3 Nach' 4 Neois 4 Ïau 5 Nan 5 Prenchk 6 Kamachin 6 Chachit 7 Eroeguenik 7 Coutachit 8 Meguemorchin 8 Erouïguen 9 Echkonadek 9 Pechcoquem 10 Metren 10 Peiock