Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)
Chapter 46
_Retour de Poutrincourt en France. Defiance sur les Jesuites: Biencourt Vice-Admiral. Rebellion. Mort du grand Membertou. Un Jesuite en vain essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage: Association de la dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la salvation des Jesuites elle se fait donner la terre, & prend pour administrateurs iceux Jesuites._
CHAP. XI
NOUS avons dit ci-dessus que la longueur du dernier voyage avoit consommé beaucoup de vivres, & étoit besoin de retourner en France sans beaucoup de fruit, pour faire un nouvel avitaillement. Ledit sieur de Poutrincourt en print la charge, laissant à son fils le gouvernement de dela. Il y avoit lors (c'étoit au mois d'Aoust) quelques navires sur la côte des Etechemins, sçavoir le Capitaine Platrier de Dieppe à la riviere Sainte-Croix & à la riviere saint Jean, Robert Gravé fils du Capitaine Dupont de Honfleur, & un nommé Chevalier de saint Malo. Le pere Biart, duquel on étoit en deffiance, se sachant au Port Royal, demanda d'aller trouver ledit Dupont pour apprendre la langue du païs, & tourner en icelle l'oraison Dominicale, le symbole des Apôtres, & dresser quelque catechisme pour l'instruction des Sauvages. Ce que ne voulut permettre le sieur de Biencourt sur le soupçon qu'il avoit que le Jesuite ne machinât quelque chose pour le deposseder. Mais s'offrit à l'y mener lui-méme dans peu de jours voire de lui traduire, ce qu'il desiroit selon que la langue le pourroit permettre, n'étant ledit Dupont plus sçavant que lui en cela. A quoy le Jesuite ne se voulut accorder.
Sur la fin du mois le sieur de Biencourt alla aux Etechemins pour se faire reconoitre par les susdits en qualité de Vice-Admiral dont il étoit pourveu dès y avoit quelques années & apporter leur charge-partie. Platrier fit les submissions deuës, & se soumit à payer le cinquiéme des castors qu'il avoit troqué, & assister ledit sieur, se plaignant de l'empechement que lui faisoient les Anglois en son traffic. Mais les autres ne firent pas de méme. Car il y eut (comme l'an precedent) des rebellions, & violences que je ne veux minutter ici.
Au retour de ce voyage deceda le grand Sagamos des Sauvages Membertou, le dix-huitiéme Septembre mille sis cens unze. Il receut les derniers Sacremens, & fit beaucoup de belles remontrances à ses enfans sur la concorde qu'ils devoient maintenir entre eux, & l'amour qu'ils devoient porter au sieur de Poutrincourt (qu'il appelloit son frere) & les siens. Et sur tout leur recommanda d'aymer Dieu, & demeurer fermes en la foy qu'ilz avoient receuë, & la dessus leur donna sa benediction. Etant passé de cette vie on alla querir le corps en armes, le tambour battant, & fut enterré avec les Chrétiens.
En cette saison tandis que le temps permettoit encore d'aller au loin, il print envie au compagnon du pere Biart dit Evemond Massé d'aller passer quelques jours à la riviere Saint-Jean avec Louis fils du feu Henri Membertou, se proposant avoir assez de force pour vivre à la nomadique, ou plutot à la Sauvage. Mais luy & un valet qu'il avoit mené se virent bientot dechuz de leur embonpoint, & tellement diminués, que le Jesuite en devint malade, & quasi perclus des ïeux faute de bon appareil. Ledit Louis le voyant en ce mauvais état, craignoit qu'il ne mourût. Et pour-ce lui dit: Ecri donc à Biencourt, & à ton frere, que tu es mort malade, & que nous ne t'avons pas tué. Je m'en garderay bien (dit le Jesuite) car possible qu'aprés avoir écrit la lettre tu me tuerois, & cette lettre porteroit que tu ne m'aurois pas tué. Là dessus le Sauvage revint à soy; & se prenant à rire: Bien donc (dit-il) prie Jesus que tu ne meure pas, afin qu'on ne nous accuse de t'avoir fait mourir.
Une autre fois le Pere Biart voulut accompagner le sieur de Biencourt au fond de la baye Françoise qui est entre le Port Royal & la riviere Saint Jean. Ils eurent vent à propos en allant, mais au retour ils se virent en double peril, & des vents & des vivres, car ilz n'en avoient porté que pour huit jours, & ja ilz avoient atteint le quinziéme. En tette extremité le Jesuite persuade la compagnie de faire un voeu à nôtre Seigneur & à sa benoite Mere, que s'il leur plaisoit leur donner vent propice, les quatre Sauvages qui étoient avec eux se feroient Chrétiens. Le vent fut le lendemain propice. Mais les Sauvages ne furent Chrétiens.
Voila ce qui se passoit pardela, tandis que le sieur de Poutrincourt travailloit à un nouvel embarquement pardeça pour secourir ses gens. Et d'autant que (comme a eté veu ci-devant) au lieu d'avancer il s'étoit depuis quatre ans laissé piper à toutes sortes de gens, & avoit fait des voyages ruineux, son fond s'étant fort epuisé, les Jesuites qui avoient interét à l'affaire lui firent associer pour quelque somme la dame Marquise de Guercheville. Mais j'aymeroy mieux ouïr dire qu'ils eussent liberalement employé les aumones par eux receuës à cela, puis qu'elles avoient eté données à cette fin. Au moyen de cette association elle prenoit bonne part en la terre de la Nouvelle-France, sans toutefois que ledit sieur luy eût specifié ce qui étoit de sa reserve, pour n'avoir en main les tiltres, léquels il avoit laissés en la Nouvelle-France. Quoy voyant ladite Dame elle fut conseillée (le Pere Biart dit qu'elle eut bien l'engin) de prendre retrocession du sieur de Monts de tous les droits, actions, & pretentions qu'il avoit onques eu en la Nouvelle-France par don du Roy Henry IIII, hors-mis seulement le Port Royal, auquel ledit Jesuite dit que Poutrincourt fut serré & confiné comme en prison. Voila belle recompense de tant de pertes & travaux. Mais il ne dit point que lédits tiltres portent que le Roy donne audit sieur _le port Royal & terres adjacentes tant & si avant qu'il se pourra étendre_. De sorte que s'il a la force en main il aura bien le tout. Un Jesuite nommé Gilbert du Ther fut envoyé par icelle dame administrateur de son association, & nommé coadjuteur aux autres de dela, comme s'ils en eussent eu affaire. Ainsi le vaisseau part de Dieppe à la fin de Decembre sous la conduite du Capitaine l'Abbé, & arrive au Port-Royal un mois aprés au grand contentement des attendans, ledit sieur de Poutrincourt étant demeuré en France.
_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jesuites s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés. Biart excommunie Biencourt & les siens. Exercices de Religion delaissez. Reconciliation simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de lui-méme plaintive contre les Jesuites._
CHAP. XII
LA venue dudit Gillebert ne guerit pas la maladie de contention & mes-intelligence qui dés long temps s'étoit formée en cette petite compagnie. Car il se voulut mesler d'accuser un nommé Simon Lambert d'avoir vendu du blé de l'embarquement à Dieppe, & mis en compte deux barils de biscuit plus qu'il n'y en avoit: Et cetui-ci l'accusa de plusieurs discours tenus dans le navire au voyage. Qui ressentoient un fort mauvais François. Et à ce coup ne pare point le Pere Biart en son apologie, sinon qu'il dit qu'il y a de bons & authentiques actes de l'innocence dudit Gillebert à Dieppe.
Aussi a-il bien froidement paré à la plainte du sieur de Biencourt, lequel allegue qu'un nommé Merveille avoit projetté de le tuer sous ombre de confession sacramentale, ayant prés de soy un pistolet bendé, amorcé, & le chien abbatu au méme lieu où il se confessoit, se pourmenant là méme icelui Biencourt à la riviere Saint-Jean.
Le méme pere Biart passe sous silence sept mois de temps, sçavoir depuis Janvier jusques à la fin d'Aoust, durant léquels y eut un divorce entre eux fort memorable, & qui sert à l'histoire. Car on dit, & le sieur de Poutrincourt écrit, que les Jesuites aprés avoir reconu le païs, & tiré des tables geographiques d'icelui, voulurent fausser compagnie, & s'en retourner furtivement en France dans le navire du Capitaine l'Abbé. A l'effect dequoy ilz s'y retirerent secretement sans dire Adieu. Dont le sieur de Biencourt ayant eu avis, il arreta ledit Capitaine (qui étoit à terre) jusques à ce qu'il luy eût rendu ses gens. Car il disoit prudemment que, peut étre, ils avoient consulté ensemble de mener le navire en Espagne, ou ailleurs, & non à Dieppe. Item que le Roy & la Royne regente sa mere les avoient fort recommandés à son pere, & par ainsi ne les pouvoit perdre de veuë. D'ailleurs qu'il ne voyoit aucune revocation de leur general, ni d'autre quelconque. Et en somme, qu'ilz ne devoient laisser là une troupe de Chrétiens sans exercice de religion, & qu'ilz devoient se souvenir à quelle fin ils étoient là venus. Adjoutant qu'à leur occasion étoit retourné en France un honnéte homme Prétre, duquel chacun se contentoit fort. Le Capitaine se voyant pris, pria les Jesuites de sortir de son vaisseau, mais aprés interatives prieres ilz n'en voulurent rien faire, ains le Pere Biart envoya par écrit audit Biencourt une Excommunication tres-ample tant contre luy que ses adherans, laquelle est couchée tout au long au Factum du sieur de Poutrincourt contre lédits Biart, & Massé. Ce qu'entendant Louis fils de Membertou il s'offrit de les depécher, mais ledit Biencourt leur defendit fort expressement de leur faire tort, disant qu'il avoit à en repondre au Roy. Bref il fallut rompre les portes & luy faire commandement de par le Roy, & dudit sieur de Biencourt de descendre à terre, & venir parler à luy. A quoy fut répondu qu'il n'en feroit rien, & ne le reconoissoit que pour un voleur (le procés verbal porte cela) & excommunioit tous ceux qui lui toucheroient. Je veux croire que la colere le faisoit parler ainsi, & dire beaucoup d'autres choses: car quand il fut appaisé il descendit, voyant qu'il falloit passer par là. Mais ilz furent plus de trois mois sans faire aucun service, ni acte public de religion.
En fin le lendemain de la saint Jean Baptiste ledit Biart regardant plus loin vint à demander la paix, & reconciliation, s'excusant avec un ample discours de tout ce qui s'étoit passé, & priant de l'oublier. Cela fait il dit la Messe, & sur le vépre pria ledit sieur de faire passer ledit Gillebert en France dans quelques navires qui étoient aux Etechemins (car l'Abbé étoit parti dés le mois de Mars) ce que lui étant accordé, il écrivit une lettre au sieur de Poutrincourt pleine de louanges de son fils, avec tant d'honneteté & humilité que rien plus. Mais auparavant l'Abbé n'avoit pas eté plutot arrivé à Dieppe que les Jesuites de Rouen & d'Eu firent saisir souz le nom de ladite Dame tout ce qui étoit dans le navire, qui fut consommé en allées & venuës & frais de justice. De sorte que voila le pauvre Gentilhomme mis au blanc, dont s'ensuivit une maladie qui pensa l'atterrer du tout. Cependant l'hiver venu n'y eut moyen d'envoyer nouveau secours à ceux qui étoient pardela en grande misere, contraints d'aller chercher du gland pour vivre: en quoy faisant ilz trouverent des racines fort bonnes à manger dont je parle ci-dessous au chapitre de la Terre. Aprés vint le Printemps qui leur apporta du poisson à foison.
Pour entendre ce qui suivit ladite saisie est bon de representer ce que m'en écrivit ledit sieur par une lettre datée à Paris du quinziéme May mille six cens treze, moy étant en Suisse, car le Pere Biart n'en fait aucune mention, quoy qu'il soit fort exact à repondre au Factum publié contre luy & ses associez:
Comme je vouloy (dit-il) faire declarer l'excommunication abusive, le Pere Coton me fait rechercher par un nommé du Saulsay pour renouveler l'amitié & secourir nos gens. Je m'y accorde volontiers veu la necessité où ils étoient. Ilz me mettent un Marchant en main, auquel ma femme & moy nous obligeames par corps pour ls somme de sept cens cinquante livres. Ilz supposent la Marquise en avoir donné autant par un écrit signé de sa main. Ledit Du Saulsay prent l'argent & s'oblige de faire le voyage. Mais comme il étoit prét à partir, voici arriver ledit Gillebert, qui renverse l'affaire en sorte que Du Saulsay fut contremandé, le secours abandonné, & mon argent perdu. Me voyant ainsi traité je fais appeller le Pere Coton au Chatelet pour me representer ledit Du Saulsay, ou me rendre mon argent, ou l'obligation. Il dit qu'il ne conoissoit ledit Du Saulsay. Toutefois il est leur Lieutenant general en leur entreprise couverte du nom de ladite Marquise. Je fus condemné par corps à payer le Marchant. Comme je faisois radouber nôtre navire à Dieppe ilz me font arréter prisonnier. Ces longues traverses m'ont beaucoup retardé. Mais aprés Dieu a permis que mon navire est arrivé à la Rochelle, où Messieurs George & Macquin on mis ce qui y manquoit, & au commencement de ce mois a fait sa route. Dieu le vueille conduire. Je say ce que je puis pour me déchainer des miseres de deça. Monsieur le Prins ha l'affaire de la Nouvelle-France, reservé ce qui m'est cedé &c.
_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris pillés, & emmenés par les Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté de Capitaine. Charité des Sauvages. Retour des Anglois en Virginie avec leur butin & les Jesuites. Et retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la Nouvelle-France._
CHAP. XIII
VOILA le fruit de la reconciliation mentionnée ci-dessus, qui ne demeura pas là: Car il paroit à un bon entendeur que les Peres aprés voir reconu la terre, voulurent avoir part au gateau, & regner sous le nom emprunté d'une dame. Ilz firent donc un embarquement au temps qu'ilz tenoient le sieur de Poutrincourt en arrét, pour aller en son voisinage pardela prendre possession de ladite terre. A l'effect dequoy ils avoient mené bon nombre d'hommes, & recuilli de grandes aumones. La Royne (dit le Pere Biart) leur avoit baillé quatre tentes, ou pavillons du Roy, & les munitions de guerre. Il ne dit paraventure pas tout. D'autres avoient contribué pour fournir au surplus. Et ainsi bien equippé partirent de Honfleur le 12 Mars, mille six cens treze.
Arrivans à la Heve ils y planterent une Croix, & y apposerent les armes de ladite Dame pour marque de prise de possession. Puis vindrent au Port Royal, où ilz ne trouverent que deux hommes (car le sieur de Biencourt étoit allé avec ses gens à la découverte) & les deux Jesuites Biart & Massé, léquels ilz receurent dans leur navire pour les accompagner au lieu où ils alloient planter leur colonnie, sçavoir à Pemptegoet, autrement dit la riviere de Norombegue, où des contestations s'émeurent dés le commencement, qui furent les avant-courrieres de leur deffaite et ruine. En quoy semble qu'il y ait quelque effect du jugement de Dieu qui n'a peu approuver cette entreprise apres tant de torts faits au sieur de Poutrincourt. Car ilz ne furent plutot arrivés que quelques Sauvages en avertirent certains Anglois de Virginia, qui étoient à la côte, léquels venans voir quels gens c'étoient, amis ou ennemis, on dit que Gillebert du Thet Jesuite commença à crier Arme, arme, ce sont Anglois, & là-dessus tira le canon, auquel fut repondu vigoureusement, & de telle sorte que l'Anglois aprés en avoir tué trois (du nombre déquels fut ledit Gillebert) & blessé cinq, il s'empara du navire, lequel il pilla entierement, pois descendant à terre fit tout de méme sans resistance: Car le Capitaine du Saulsay s'en étoit lachement fui avec quatorze de ses gens dans les bois, & le Pilote Isac Bailleul s'étoit semblablement retiré derriere une ile avec autres quatorze attendant l'issue de l'affaire. Le reste étoit ou mort, ou prisonnier. Le lendemain sur parole d'asseurance vint du Saulsay, auquel on demande ses commission & sa charte partie, ce que n'ayant sceu representer, on l'arguë d'étre un forban & pyrate, & en consequence de ce on distribue le butin aux soldats. Le Capitaine Anglois s'appelloit Samuel Argal, & son Lieutenant Guillaume Turnel, léquels ne se voulans charger de tant d'hommes, retindrent seulement les Jesuites, Le Capitaine de marine Charle Fleuri d'Abbeville, un nommé La Motte, & une douzaine de manouvriers, r'envoyant le reste dans une chaloupe avec peu de vivres chercher fortune où ilz pourroient, léquels par un bon-heur non attendu, en cet equippage rencontrerent le pilote Bailleul avec quatorze de leurs compagnons parmi des iles, & s'en allerent le long de la côte, avec beaucoup de peines jusques à l'ile de Menane, qui est entre le Port Royal & les iles Sainte-Croix premiere demeure de nos François. De là traversans la Baye Françoise ilz gagnerent l'ile longue, où ilz butinerent un magazin de sel appartenant au sieur de Poutrincourt, qui leur servit à faire provision de poisson. Puis traversans la baye sainte-Marie vindrent au Cap fourchu, où Louis fils de Membertou leur fit tabagie (c'est à dire festin) d'un orignac, ou Ellan. Plus outre vers le port au Mouton ils eurent en rencontre quatre chaloupes de Sauvages qui leur donnerent liberalement à chacun demie galette de biscuit, qui est chose bien considerable, & en quoy se reconoit une merveilleuse charité de ces peuples, laquelle vint bien à point à ces pauvres gens qui n'avoient mangé pain il y avoit trois semaines. Ces Sauvages leur donnerent avis que non loin de là y avoit deux navires François de Saint-Malo, dans léquels ilz repasserent en France.
Les Anglois ce-pendant reprindrent la route de Virginia avec leurs brigandages, où arrivés, le Pere Biart dit que le nom de Jesuite fut si odieux qu'on ne parloit que de gibets & de les pendre tretous. A quoy resista le Capitaine Argal, parce qu'il leur avoit donné parole d'assurance. Mais le méme dit que conseil fut tenu, & resolu d'envoyer les trois vaisseaux susdits courir la côte, raser toutes les places des François, & mettre au fil de l'epée tout ce qui feroit resistance, pardonnant neantmoins à ceux qui se rendroient volontairement léquels on renvoyeroit en France. Argal étoit dans la Capitainesse Angloise & avec lui le Capitaine Fleuri, & quatre autres François. Turnel avec les Jesuites étoit dans le navire captif. La barque sus-mentionnée suivoit aussi.
_Brigandage des Anglois. Lettre du sieur de Poutrincourt narrative de ce qui s'est passé. Conjectures entre les Jesuites. Plainte de Poutrincourt. Extrait d'une requéte contre les Jesuites par les Chinois. Anglois retournas en Virginie écartez diversement. Le navire Jesuite porté par vents contraires en Europe._
CHAP. XIV
EN cette expedition les Anglois retournerent premierement à Pemptegoet, où ilz brulerent les fortifications commencées des Jesuites, & au lieu de leurs croix en dresserent une portant le nom gravé du Roy de la Grande Bretagne. Ils en firent autant à l'ile Sainte-Croix, d'où ilz traverserent au Port Royal, & n'y ayans trouvé personne (car le sieur de Biencourt ne se doutant d'aucun ennemi étoit allé à la mer, & partie de ses gens étoient au labourage à deux lieuës du Fort) ils eurent beau jeu pour voler tout ce qui y étoit, à quoy ilz ne manquerent, ni à ravir le bestial qui étoit au dehors, chevaux, vaches, & pourceaux, puis brulerent l'habitation, & à force de pics & cizeaux effacerent les fleurs de lis, & les noms des sieurs de Monts & de Poutrincourt gravés dans un roc prés icelle habitation. Le pere Biart écrit qu'il se mit deux fois à genoux devant Argal, à ce qu'il eût pitié des pauvres François qui étoient là, & leur laissât une chaloupe & quelques vivres pour passer l'Hiver. Item que l'Anglois lui a voulu mal pour ne lui avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix, ni le conduire au Port Royal: Ains qu'un Sagamos des Sauvages fut couru & attrappé, lequel fit cet office. Mais le sieur de Poutrincourt décrit cette affaire autrement en une lettre que je receu de sa part l'an suivant mille six cens quatorze, étant encore en Suisse:
_Vous avés sceu_ (dit-il) _comme les envieux & cupides de regner firent bende à part ne pouvans mettre à fin leurs mauvais desseins contre mon fils & moy, dont Dieu m'a vengé à leur ruine, mais non sans que j'en aye ressenti de la disgrace. Arrivé dont que je fus au mois de May six cens quatorze je trouvay nôtre habitation brulée, les armes du Roy & les nôtres brisées, tous nos bestiaux enlevés, & nôtre moulin reservé, parce qu'ils n'y sceurent aborder, d'autant que la mer perdoit & que de noz gens étoient au labourage, auquel parla Biart l'un des habiles de son ordre, leur voulant persuader de se retirer avec les Anglois: que c'étoient bonnes gens: qu'est-ce qu'ilz vouloient faire avec leur Capitaine (parlant de mon fils) destitué de moyens, avec lequel ilz seroient contraints de vivre comme bétes. Aquoy repondit un nommé la France: Retire toy, autrement je te couperay le col de cette hache,_ id est vade retrorsum satana. _A l'instant mon fils, qui étoit devers l'ile longue, averti par les Sauvages, arrive, & presente le combat seul à seul, tant pour tant. Mais au lieu de ce le Capitaine Anglois demanda de parler à lui en seureté. Ce qui lui fut accordé, & mit lui deuxiéme pied à terre, raconte que mon fils étant Gentilhomme il avoit regret de ce qui s'étoit passé; mais que ces pervers avoient suscité leur general de la Virginie d'envoyer executer ce malheureux acte, lui ayans fait croire que nous avions pris un navire Anglois, ce qui étoit faux: que je viendrois avec trente canons pour me fortifier sur le Port-Royal, & qu'il seroit impossible aprés de nous avoir: que si on nous permettoit celà, la France étant remplie de peuple il y en viendroit telle quantité qu'on les depossederoit de la Virginie, mais qu'à l'heure le sieur de Biencourt étoit foible, & vouloit qu'on le fit mourir s'ilz ne venoient à bout de lui: que s'il y étoit tué, ou incommodé de vivres, lui & les siens mourroient de faim: que le pere perdroit tout courage, & ne pourroit venir à chef de son entreprise. Souvenez vous de l'histoire de Laudonniere, au voyage duquel ceux qui voulurent se separer attirerent les Hespagnols sur eux. Si vous sçaviez toutes les particularités, il y auroit bien dequoy enfler vôtre histoire. A Dieu mon cher ami_.
Je ne veux me meler d'étre juge en ces rapports contraires. Mais par le discours du Pere Biart il y a lumiere pour croire qu'il a eté conducteur des Anglois en ces choses. Car à quel propos le mener là par apres retourner en Virginia, là où (dit-il) Argal s'attendoit de le faire mourir en acquerant louange de fidelité à son office? Et le sujet de le faire mourir, c'est pour ne lui avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix, & le Port-Royal. Il est donc à presumer qu'il l'avoit promis. Mais qui avoit dit aux Anglois qu'il y avoit du bestial, méme des pourceaux aux glands dans les bois, & des hommes au labourage à deux lieuës de là, sinon le Pere Biart? D'ailleurs il ne dit point qui étoit ce Sagamos qui fut attrappé, ni où il fut remis à terre. Et me semble impossible de pouvoir attrapper par force un Sauvage qui peut aisement nous devancer par les bois à la course, & à la mer dans un canot d'écorce.
J'adjoute à ceci (& le Pere Biart en est d'accord) que les Sauvages n'aiment nullement les Anglois à-cause des outrages qu'ilz leur ont fait: de sorte qu'iceux Sauvages tuerent il y a quelques années un de leurs Capitaines. Suivant quoy il n'y a point d'apparence qu'un Capitaine Sauvage leur eût voulu rendre ce bon office, ains se seroit plutot fait tailler en pieces.
Or si en justice le premier complaignant & informant est receu au prejudice de celui qui vient en recriminant, le sieur de Poutrincourt aura sans doute gain de cause en ceci. Car l'apologie du Pere Biart n'est que de l'année mille six cens seze, & la plainte dudit sieur faite devant le Juge de l'Admirauté de Guyenne au siege de la Rochelle, est du dix-huitiéme Juillet six cens quatorze, dont voici la teneur.