Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)

Chapter 42

Chapter 423,682 wordsPublic domain

Le méme sieur de Poutrincourt avoit nourri une douzaine d'Outardes prises au sortir de la coquille, léquelles il pensoit faire toutes apporter en France, mais il y en eu cinq de perdues, & les autres cinq il les a baillées au Roy, qui en a eu beaucoup de contentement, & sont à Fontaine-bleau.

Et d'autant que son premier but est d'établir la Religion Chrétienne en la terre qu'il a pleu à sa Majesté lui octroyer, & à icelle amener les pauvres peuples Sauvages, léquels ne desirent autre chose que de se conformer à nous en tout bien, il a été d'avis de demander la benediction du Pape de Rome premier Evéque en l'Eglise par une missive faite de ma main au temps que j'ay commencé cette histoire, laquelle a esté envoyée à sa Saincteté avec lettres de sadite Majesté, en Octobre, mille six cens huit, laquelle comme Servant à nôtre sujet, j'ay bien voulu coucher ici.

BEATISSIMO DOMINO NOSTRO PAPÆ PAVLO V. Pontifici Maximo.

BEATISSIME Pater, divina Veritatis, & vera Divinitatis oraculo scimus Evangelium regni coelorum prædicandum fore in universo orbe in testimonium omnibus gentibus, antequam veniat consummatio. _Unde (quoniam in suum occasum ruit mundus) Deus his postremis temporibus recordatus misericordiæ suæ suscitavit homines fidei Christiana athletas fortissimos utriusque militia duces, qui zelo propangandæ Religionis inflammati per multa pericula Christiani nominis gloriam non solum in ultimas terras, sed in mundos no vos (ut ita loquar) deportaverunt. Res ardua quidem: sed_:

Invia virtuti lulla est via...

_inquit Poëta quidam vetus. Ego_ JOANNES DE BIENCOUR, _vulgo_ DE POUTRINCOUR _à vita religionis amator & assertor perpetuus, vestra Beatitudinis servus minimus,_ pari (ni fallor) animo ductus, unus ex multis devovi me pro Christo & salute populorum ac silvestrium (ut vocant) hominum qui Nova Francia novas terras incolunt: eoque nomine iam relinquo populum meum, & domum patris mei, uxoremque & liberos periculorum meorum consortes facio, memor scilicet quod Abrahamus pater credentium idem fecerit, ignotamque sibi regionem Deo duce peragrarit, qui possessurus esset populus de femore eius veri Dei, veraque religionis cultor. Non equidem peto terram auro argentoque beatam, non exteras spoliare gentes mihi est in animo: Sat mihi gratia Dei (si hanc aliquo modo consequi possim) terra que mihi Regio dono concessa, & maris annuus proventus, dummodo populos lucrifaciam Christo._ Messis quidem multa, operarii pauci. _Qui enim splendide vivunt, aurumque sibi congerere curant hoc opue negligunt, scilicet hoc sæculum plus æquo diligentes. Quibus vero res est angusta domitanta rei molem suscipere nequeunt, & huic oneri ferendo certè sunt impares. Quid igitur? An deferendum negotium vere Christianum & plané divinum. Ergo frustra sex iam ab annus tot sustinuimus (dum ista meditamur) animi pertubationes? Minivé vero. Cum enim_ timentibus Deum opmnia cooperentur in bonum, non est dubium quin Deus, pro cuius gloria Herculeaum istud opus aggredimur, adspiret votis nostris, qui quondam populum suum Israelem_ portavit super alas aquilarum, & _perduxit in terram melle & lacte fluentem. Hac spe fretus, quicquid est mihi seu facultatum, seu corporis vel animi virium in re tam nobili libenter & alacri animo expendere non vereor, hoc praefertim tempore quo silent arma, nec datur virtuti suo fungi munere, nisi si in Turcas mucrones nostros convertiremus. Sed est quod utilius pro re Christiana faciamus, si populos istos latissimé patentes in Occidentali plaga ad Dei cognitionem adducere conemur. Non enim armorum vi sunt ad religionem cogendi. Verbo tantum & doctrina est opus, juncta bonorum morum disciplina: quibus artibus olim Apostoli, sequentibus signis, maximam hominum partem sibi, Deoque, & Christo eius concilia verunt: itaque verum extitit illud quod scriptum est:_ Populus quem non cognovi servivit mihi, in auditu auris obedivit mihi, &c. Filii alieni mentiti sunt mihi, &c. _Filii quidem alieni sunt populi Orientales iam à fide Christiana alieni, in quos propterea torqueri potest illud Evangelii quod iam adimpletum videmus:_ Auferetur vobis regnum Dei & dabitur genti facienti fructus eius. _Nunc autem ecce tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis, qua Deus visitabit & faciet redemptionem plebis sua, & populus qui eum non cognovit serviet ipsi, sed & in auditu auris obediet, si me indignum servum tanti nuneris ducem esse patiatur. Qua in re Beatitudinis vestra charitatem per viscera misericordia Dei nostri deprecor, auctoritatem imploro, adjuro sanctitatem ut mihi ad illud opus iam jam properanti, uxori charissima, ac liberis; nec non domesticis, socusque veis vestra benedictionem impertiri dignemini, qua certa fide credo nobis plurimum ad salutem non solum corporis, sed etiam anima, addo & ad terræ nostræ ubertatem & propositi nostri felicitatem, profuturum. Faxit Deus Optimus Maximus, Faxit Dominues noster & Salvator Jesus Christus, Faxit una & Spiritus sanctus, ut in altissima Principis Apostolorum puppi sedentes per multa sæcula Ecclesia sancta. Et a clavum tenere possitis, & in diebus vestris (qua vestra sanè maxima gloria est) illud adimpletum videre quod de Christo à sancto Propheta a vaticinatum est:_ Adorabunt eum omnes Reges terræ: omnes gentes servient ei.

Vestræ Beatitudinis filius humillimus ac devotissimus IOANNIS DE BIENCOUR.

CINQUIEME LIVRE DE L'HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE. Contenant ce qui s'y est exploité depuis nôtre retour en l'an 1607.

_Mention de nôtre grand Roy HENRI sur le sujet des grandes entreprises: Ensemble des Sieurs de Monts & de Poutrincourt. Revocation du privilege de la traite des Castors. Reponse aux envieux. Dignité du caractere Chrétien. Perils du sieur de Monts._

CHAP. I

Les grandes entreprises sont bien-seantes aux grans, & nul ne peut s'acquerir un renom honorable envers la posterité que par des actions extraordinairement belles & de difficile execution. Ce qui devroit d'autant plus emouvoir noz François au sujet duquel nous traitons, que la gloire y est certaine, & la recompense inestimable, telle que Dieu l'a preparée à ceux qui gayement s'employent pour l'exaltation de son nom. Si nôtre grand Roy HENRI III de glorieuse memoire n'est eu des desseins plus relevés tendans à assembler & rendre uniformes tous les coeurs de la Chrétienté, voire de tout l'univers, il étoit assez porté à cette affaire ici. Mais l'envie lui a retranché ses jours au grand malheur non de nous seulement, mais de ces pauvres peuples Sauvages, pour léquels nous esperions un prompt expedient pour parvenir à leur entiere conversion. Il ne faut pourtant perdre courage. Car aux affaires les plus desesperées Dieu souvent intervient & se montre secourable.

Jusques icy il n'y a eu que les Sieurs de Monts & de Poutrincourt que ayent pris le hazard de cette entreprise, & ayent montré par effect le desir qu'ils avoient de voir cette terre Christianisée. Tous deux se sont (par maniere de dire) enervés pour ce sujet; & neantmoins tant qu'ilz pourront respirer & tant soit peu se soutenir, si ne veulent-ilz quitter la partie pour ne decourager ceux qui ja se trouvent disposés à ensuivre leur trace. Ces deux ici donc ayans fait la planche aux autres, & jusques à present étans seuls qui (comme chefs) ont fait de la despense pour avancer cet oeuvre: c'est deux & de ce qu'ils ont fait, que le discours de ce livre doit être pris. Et pour commencer par l'ordre des choses. Aprés que nous eumes representé au feu Roy, à Monseigneur le Chancellier, & autres personages de qualité les fruits de nôtre culture, le sieur de Mons presenta requéte à sa Majesté pour avoir confirmation & renouvellement du privilege de la traite des Castors, qui lui avoit eté cette année là revoqué à la poursuite des marchans de Saint Malo, qui cherchent leur profit, & non l'avancement de l'honneur de Dieu, & de la France. Sa requéte lui fut accordée au Conseil, mais pour un an seulement. Ce n'étoit pour faire de grands projets sur un fondement si foible, & de si peu de durée. Et toutefois il n'y a rien de si naturel que de laisser à un chacun (privativement aux forains) la jouissance des biens qui sont en la terre qu'il habite: & particulierement ici, où la cause est d'elle même si favorable, qu'elle ne devroit avoir besoin d'intercesseurs. Les causes principales de la revocation susdite, étoient la cherté des Castors, que l'on attribuoit audit sieur de Monts: item la liberté du commerce otée au sujets du Roy en une terre qu'ilz frequentent de temps immemorial: joint à ceci que ledit sieur ayant par trois ans jouï dudit privilege, il n'avoit encore fait aucuns Chrétiens. Je ne suis point aux gages d'icelui pour defendre sa cause. Mais je sçay qu'aujourd'hui depuis la liberté remise lédits Castors se vendent au double de ce qu'il en retiroit. Car l'avidité y a eté si grande qu'à l'envi l'un de l'autre les marchans en ont gaté le commerce. Il y a huit ans que pour deux gateaux, ou deux couteaux on eût eu un Castor, & aujourd'hui il en faut quinze ou vint: & y en a cette année mille six cens dix qui ont donné gratuitement toute leur marchandise aux Sauvages, afin d'empecher l'entreprise sainte du Sieur de Poutrincourt, tant est grande l'avarice des hommes: Tant s'en faut donc que cette liberté de commerce soit utile à la France, qu'au contraire elle y est extremement prejudiciable. C'est une chose fort favorable que la liberté du traffic, puis que le Roy ayme ses sujets d'un amour paternel: mais la cause de la religion, & des nouveaux habitans d'une province est encore plus digne de faveur. Tous ces Marchans ne donneront point un coup d'epée pour le service du Roy, & à l'avenir sa Majesté pourra trouver là de bons hommes pour executer ses commandemens. Le public ne se ressent point du profit de ces particuliers, mais d'une Nouvelle-France toute l'antique France se pourra un jour ressentir avec utilité, gloire, & honneur. Et quant à l'ancienneté de la navigation je diray qu'avant l'entreprise du sieur de Monts nul de noz mariniers n'avoit passé Tadoussac, fors le Capitaine Jacques Quartier. Et sur la côte de l'Ocean nul Terreneuvier n'avoit passé la bay de _Campseau_ avant nôtre voyage pour faire pécherie. Pour n'avoir fait des Chrétiens il n'y a sujet de blame. Le caractere Chrétien est trop digne pour l'appliquer de premier abord en une contrée inconuë, à des barbares qui n'ont aucun sentiment de religion. Et si cela eût été fait, quel blame & regret eût-ce été de laisser ces pauvres gens sans pasteur, ni autre secours, lors que par la revocation dudit privilege nous fumes contrains de quitter tout, & reprendre la route de France; le nom Chrétien ne doit estre profané, & ne faut donner occasion aux infideles de blasphemer contre Dieu. Ainsi ledit sieur de Monts n'a peu mieux faire, & tout autre homme s'y fût trouvé bien empeché. Trois ans se sont passez devant qu'avoir trouvé une habitation certaine où l'air fût sain, & la terre plantureuse. Il s'est veu en l'ile Sainte-Croix environné de malades de toutes pars parmi la rigueur de l'hiver, avec peu de vivres: chose qui n'étoit que trop suffisante pour étonner les plus resolus du monde. Et le printemps venu son courage le porta parmi cent perils à cent lieuës plus loin chercher un pour plus salutaire: ce qu'il ne trouva point, ainsi que nous avons dit ailleurs. En un mot je coucheray ici ce demi quatrain du Prince de noz Poëtes:

_Il est bien aysé de reprendre,_ _Et mal-aysé de faire mieux._

_Equipage du sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein. Conspiration chatiée. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Annedda. Defense pour Jacques Quartier._

CHAP. II

LE Sieur de Monts ayant obtenu prorogation du privilege sus-mentionné pour un an, quoy que ce fût une maigre esperance, toutefois pour les causes que j'ay dites au chapitre precedent, il resolut de faire encore un equipage, & avec quelques associés envoya trois vaisseaux garnis d'hommes & de vivres en son gouvernement. Et d'autant que le sieur de Poutrincourt a pris son partage sur la côte de l'Ocean: pour ne l'empecher, & pour le desir qu'a ledit Sieur de Monts de penetrer dans les terres jusques à la mer Occidentale, & par là parvenir quelque jour à la Chine, il delibera de se fortifier en un endroit de la riviere de _Canada_ que les Sauvages nomment _Kebec_, à quarante lieuës au dessus de la riviere de Saguenay. Là elle est reduite à l'étroit, & n'a que la portée d'un canon de large: & par ainsi est le lieu fort commode pour commander par toute cette grande riviere. Champlein print la charge de conduire & gouverner cette premiere colonie envoyée à _Kebec_: où état arrivé il fallut faire les logemens pour lui & sa troupe. Enquoy il y eut de la fatigue à bon escient, telle que nous nous pouvons imaginer à l'arrivée du Capitaine Jacques Quartier au lieu de la dite riviere où il hiverna: & du sieur de Monts en l'ile Sainte-Croix: d'où s'ensuivirent des maladies qui en emporterent plusieurs au dela de fleuve Acheron. Car on ne trouva point de bois prét à mettre en oeuvre, ni aucuns batimens pour retirer les ouvriers; Il falut couper le bois à son tronc, defricher le païs, & jetter les premiers fondements de l'oeuvre.

Or comme noz François se sont préque toujours trouvez mutins en telles actions, ainsi y en eut-il entre ceux-ci qui conspirerent contre ledit Champlein leur Capitaine.

Le chef de cette conspiration fut un serrurier Norman, dit Jehan du Val, qui avoit eté blessé par les Armouchiquois au voyage du sieur de Poutrincourt. Il s'étoit asseuré de trois qui ne valoient pas mieux que lui, & ceux-ci de plusieurs autres, pour faire mourir Champlein, leur suggerans des mécontentemens sur la nourriture, & le trop grand travail, & disans que Champlein mort ilz pourroient faire une bonne main par le pillage des provisions, & marchandises apportées de France, léquelles ayans partagées ilz se retireroient en Espagne dans des vaisseaux Basques & Hespagnols qui étoient à Tadoussac, pour y vivre heureusement. Cette entreprise fut découverte par un autre Serrurier dit Anthoine Natel plus timoré & conscientieux que les autres: lequel declara audit Champlein qu'ils avoient arreté de le prendre au dépourveu, & l'étouffer; ou luy donner de nuit une faulse alarme, & comme il sortiroit luy tirer un coup de mousquet, ce qui se devoit faire dans quatre jours: & ce pendant, que le premier qui en ouvriroit la bouche seroit poignardé. Ces choses venuës en evidence, les quatre chefs furent pris, & envoyés à Tadoussac à la garde du sieur du Pont de Honfleur. Tandis on informe, & cela fait on remene les prisonniers à Kebec pour étre confrontés. Pas un d'eux ne nie, ains implorent misericorde. Surquoy le Conseil assemblé, lédits complices furent condamnés à étre penduz & étranglés. Ce qui fut reelement executé en la personne dudit Du Val, & les trois autres envoyés en France avec leurs informations au Sieur de Monts pour en conoitre plus amplement: auquels il a fait grace. Champlein racontant ce fait se met au nombre des Juges, & dit que du Val en débaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en trouve que trois. Plus dit que les conspirateurs (qui devoient executer leur entreprise dans quatre jour) avoient proposé de livrer la place aux Hespagnols, laquelle toutefois n'étoit à peine commencée à batir.

Les autres manouvriers mélés en ladite conspiration aprés s'étre reconus, & avoir eu pardon, se trouverent en grand repos d'esprit, & de là en avant se comporterent fidelement, travaillans de courage aux logemens, & premierement au magazin pour y retirer les vivres, & decharger les barques. Ce pendant d'autres s'occupoient au labourage & semailles de blés & graines de jardin, & à replanter en ordre des vignes du païs. Pour la rapport de cette terre il a eté fort particulierement declaré ci-dessus par le Capitaine Jacques Quartier là où il parle de son arrivée au lieu qu'il nomma sainte-Croix prés Stadaconé, qui est aujourd'hui Kebec. Les animaux de cette terre sont tels que ceux du port Royal. Toutefois j'ay veu des peaux de renards de ce quartier à longs poils noirs meslez de quelque blancs, de si excellente beauté, qu'elles semblent faire honte à la Martre. Ainsi se continuerent les affaires jusques à la venuë de l'hiver, auquel commença à neger assez bonnement le dix-huitiéme Novembre, mais la nege se fondit en deux jours. La plus forte nege tomba le cinquiéme Fevrier, & dura jusques au commencement d'Avril, pendant lequel temps plusieurs furent saisis & affligez de cette maladie qu'on appelle Scorbut dont j'ay parlé ci-dessus. Quelques uns en moururent faute de remede prompt, quand à l'arbre _Annedda_ tant celebré par Jacques Quartier, il ne se trouve plus aujourd'hui. Ledit Champlein en a fait diligente perquisition, & n'en a sçeu avoir nouvelle. Et toutefois sa demeure est à Kebec voisine du lieu où hiverna ledit Quartier. Surquoy je ne puis penser autre chose, sinon que les peuples d'alors ont été exterminés par les Iroquois, ou autres leurs ennemis. Car de démentir icelui Quartier, comme quelques uns font, ce n'est point de mon humeur: n'étant pas croyable qu'il eût eu cette impudence de presenter le rapport de son voyage au Roy autrement que veritable, ayant beaucoup de gans notables compagnons de son voyage pour le relever s'il eut allegué faussement une chose si remarquable. Somme de vint-huit il en mourut vint, soit de cette maladie, soit de la dysenterie causée (à ce que l'on presumoit) pour avoir trop mangé d'anguilles.

_Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des Iroquois, Saut d'icelle. Comme vivent les sauvages allans à la guerre. Disposition de leur gendarmerie. Croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes és Iroquois._

CHAP. III

LE Printemps venu, Champlein dés long temps desireux de découvrir nouveaux païs delibera ou de tendre aux Iroquois, ou de penetrer outre saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant que les païs meridionaux sont toujours les plus agreables pour leur douce temperature, il se resolut de voir lédits _Iroquois_ (qui sont par les quarante trois degrez) la premiere année. Mais la difficulté gisoit à y aller. Car de nous mémes ne sommes capables de faire ces voyages sans l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas les plaines de nôtre Champagne, ou de Vatan: ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne. Tout y est couvert de hautes forets que menacent les nues. Comme il étoit sur ce discours voici arriver à _Kebec_ quelques deux ou trois cens Sauvages d'amont la riviere, partie _Algumquins_, partie _Ouchategins_ ennemis dédits Iroquois. Les premiers ont leur demeure au Nort dudit fleuve au dessus du grand saut. Ceux-ci en l'autre part vis à vis d'eux, _Iroquois_, mais ennemis des autres de méme nom: & partant sont appellés _Bons Iroquois_. Ils venoient partie pour troquer leurs pelleteries &s navires de Tadoussac, partie pour faire la guerre aux mauvais Iroquois s'ils étoient assistez des François, ainsi que Champlein leur avoit promis l'an precedent. Donc les voyant deliberés il print ceux qui étoient pour la guerre, avec quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques Quartier nomme Canadiens) & dix ou douze François, & partirent de Kebec le dix-huitiéme Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter ineptement à conter par le menu toutes les occurences du voyage, suffise de dire, qu'estans parvenus au premier saut de la riviere des Iroquois, la barque dudit Champlein ne peût passer outre, ains seulement les canots des Sauvages. Occasion qu'il retint seulement deux François avec lui, & renvoya les autres. Ce saut est large de six cens pas, & long de trois lieuës, la riviere tombant toujours là parmi les rochers. Ayans gaigné le dessus le deuxiéme Juillet ont fait reveuë des gens, & se trouverent seulement soixante hommes en vint quatre canots, à ce que dit Champlein, que ne seroit pas trois en chacun, ce qui ne semble croyable. Montants la riviere ils rencontrent plusieurs iles grandes & moyennes fort agreables à voir. Le païs neantmoins n'est aucunement habité à cause des guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage vive. Et sur ce je voy mon lecteur en peine de sçavoir comment: ce que je vay dire en un mot. Etans loin de l'ennemi ils se divisent en trois bandes: en avant coureurs, corps d'armée, & chasseurs. Les premiers devancent de trois lieuës & font la découverte sans bruit: tandis les autres reposent. Mais les Chasseurs demeurent derriere pour ne donner avis de leur venue à l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou journées du lieu où l'on veut aller ils ne chassent plus ains se joignent au corps, & tous vivent de la chasse prise & des farines de masis qu'ilz portent pour la necessité, dont ilz font de la bouillie.

D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, & le jour se retirent dans l'épais des bois, où ilz se reposent sans faire de bruit, ni feu, pour n'étre découvers. Ilz sont fort credules aux songes, & aprés le sommeil chacun s'enquiert de ce que son camarade a songé: de sorte que si le songe presage victoire, ilz la tiendront pour asseurée: si au contraire, ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent leurs demons sur l'avenement de l'entreprise, & s'ils promettent bien, & qu'il faille marcher: les Capitaines ficheront en terre autant de batons qu'il y a de soldats, & en l'ordre qu'ilz veulent qu'on tienne à la guerre: puis les appellant l'un aprés l'autre, les soldats garderont sans varier le rang qui leur aura eté donné selon la disposition dédits batons: & pour ne tomber en desordre à l'abord de l'ennemi ilz font plusieurs fois la faction militaire, se mélans confusément comme les danseurs d'un balet, & se trouvans au bout au méme lieu & rang qui leur a eté ordonné.

Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces exercices enfin arrivent au lac qu'ilz cherchoient, lequel Champlein dit étre long d'octante ou cent lieuës, & toutefois il ne l'a depeint, que de la longueur de trente-cinq lieuës. Ce lac est embelli de quatre grandes iles foretieres, & environné d'arbres de toutes parts, parmi léquels y a force chataigners & quantité de fort belles vignes que la nature y a plantées. Non loin du bord: à l'Orient y a des Alpes couvertes d'un manteau de neges au plus chaud de l'Eté: & au Midi d'autres qui les semblent égaler en hauteur, mais toutefois sans neges. Au dessouz sont de belles vallées fertiles en peuples, blés, & fruits, mais ce blé est celui qu'aucuns appellent blé sarazin, ou masis, & non blé de nôtre Europe.

_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Combat. Effect d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Traitement des prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs._

CHAP. IV.

LE vint-neufiéme Juillet la troupe guerriere des Sauvages cotoyant le lac à la faveur de la nuit, sur les dix heures eut en rencontre les Iroquois plustot qu'elle n'avoit pensé. Lors grans cris & huées d'une part & d'autre: chacun met pied à terre & arrenge ses canots le long de la rive: Les Iroquois pris à l'impourveu se barricadent, coupans de bois avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois à la guerre, & de pierres aiguës qui leur servent à méme effect. Les autres se parent aussi de leur côté, & s'avançans à la portée d'une fleche de l'ennemi en l'ordre qui avoit été dit, ils leur envoyent deux canots, sçavoir s'ils ont envie de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz ne sont venus que pour cela, mais que l'heure n'est propre, & sont d'avis d'attendre le jour. Ceci est trouvé bon par les autres. Cependant la nuit se passe en danses & chansons avec injures, deffis, & reproches de part & d'autre.