Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)

Chapter 21

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Le lendemain, penultiéme jour dudit mois nous fimes courir à Ouest pour avoir conoissance d'autres iles qui nous demouroient environ douze lieuës & demie: entre léquelles iles se faict une couche vers le Nort, toutes iles & grandes bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons hables. Nous les nommames les Iles saincte Marte, hors léquelles environ une lieuë & demie à la mer y a une basse bien dangereuse, où il y a quatre ou cinq téte qui demeurent le travers dédites bayes en la route d'Est & Ouest dédites Iles sainct Guillaume, & autres iles qui demeurent à Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ sept lieuës: léquelles iles nous vimmes querir ledit jour environ une heure apres midi. Et depuis ledit jour jusques à l'orloge virante fimes courir environ quinze lieuës jusques le travers du Cap d'iles basses que nous nommames Les iles sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ trois lieuës y a une autre basse fort dangereuse: & pareillement entre lédits Cap sainct Germain & saincte Marte y a un banc hors dédites iles environ deux lieuës, sur lequel n'y a que quatre brasses: & pour le danger de ladite côte mimmes les voiles bas, & ne fimes porter ladite nuit.

Le lendemain dernier jour de Juillet fimes courir le long de ladite côte, qui git Est & Ouest quart de Suest, laquelle est toute rangée d'iles & basses, & côte fort dangereuse: laquelle contient d'empuis ledit Cap des iles sainct Germain jusques à la fin des iles environ dix-sept lieuës & demie: & à la fin dédites iles y a une moult belle terre basse pleine de grands arbres & hauts: & est icelle côte toute rangée de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable jusques au Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest, qui est à environ sept lieuës dédites iles: lequel Cap conoissions du voyage precedent: pource fimes porter toute la nuit à Ouest-Norouest jusques au jour que le vent vint contraire, & allames chercher un havre où mimes nos navires, qui est un bon petit havre outre ledit Cap Tiennot environ sept lieuës & demie, & est entre quatre iles sortantes à la mer, nous le nommames _Le havre sainct Nicolas_, & sur la plus prochaine ile plantames une grande Croix de bois pour merche (_il veut dire_, marque) il faut amener ladite Croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort (_mot de marine signifiant_, à droite) & trouverez de profond six brasses, posez dedans ledit hable à quatre brasses: & se faut donner de garde de quatre basses qui demeurent des deux côtez à demie lieue hors. Toute cette-dite côte est fort dangereuse, & pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y avoir plusieurs hables, n'y a que basses & plateis. Nous fumes audit hable d'empuis ledit jour jusques au Dimanche huictiéme d'Aoust, auquel nous appareillames, & vimmes querir la terre de Su vers le Cap de Rabast, qui est distant dudit hable environ vint lieues, gisant Nort-nordest, & su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire: & pource que ne trouvames nuls hables à la dite terre du Su, fimes porter vers le Nort outre le precedent hable d'environ dix lieuës, où trouvames une fort belle & grande baye pleine d'iles & bonnes entrées & posage de tous les temps qu'il pourroit faire, & pour conoissance d'icelle bay y a une grande ile comme un cap de terre, qui s'avance dehors plus que les autres, & sur la terre environ deux lieues y a une montagne faite comme un tas de blé. Nous nommames ladite bay _La baye saint Laurent._

Le quatroziéme dudit mois nous partimes de ladite bay saint Laurent, & fimes porter à Ouest, & vimmes querir un cap de terre devers le Su qui gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit hable saint Laurent environ vint-cinq lieues. Et par les deux Sauvages qu'avions prins le premier voyage, nous fut dit que c'étoit de la terre devers le Su, & que c'étoit une ile, & que parle Su d'icelle étoit le chemin à aller de _Hongnedo_ où nous les avions prins le premier voyage, à _Canada_: & qu'à deux journées de là dudit Cap & ile commençoit le _Saguenay_ à la terre de vers le Nort allant vers ledit _Canada_. Le travers dudit Cap environ trois lieuës y a de profond cent brasses & plus, & n'est memoire de jamais avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle journée le travers dudit Cap.

Le lendemain jour nôtre Dame d'Aoust quinziéme dudit mois nous passames le détroit: la nuit devant, & le lendemain eumes conoissance des terres qui nous demeuroient vers le Su, qui est une terre à hautes montagnes à merveilles, dont le cap susdit de ladite ile que nous avons nommée _l'Ile de l'Assumption_, & un cap dédites hautes terres, gisent Est-nordEst, & Ouest Surouest, & y a entre eux vint-cinq lieuës, & voit-on les terres du Nort encore plus hautes que celle du Su à plus de trente lieuës. Nous rangeames lédites terres du Su d'empuis ledit jour jusques au Mardi midi que le vent vint Ouest, & mimes le cap au Nort pour aller querir lédites hautes terres que voyions: & nous étans là trouvames lédites terres unies & basses vers la mer & les montagnes de devers le Nort par-sus lédites basses terres, gisantes icelles Est & Ouest un quart de Surouest: & par les Sauvages qu'avions, nous a eté dit que c'étoit le commencement du _Saguenay_, & terre habitée, & que de là Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent _Caquetdazé_. Il y a entre les terres du Su & celles du Nort environ trente lieues, & plus de deux cens brasses de parfond. Et nous ont lédits Sauvages certifié étre le chemin & commencement du grand fleuve de _Hochelaga_ & chemin de _Canada_, lequel alloit toujours en étroicissant jusques à _Canada_: & puis, que l'on trouve l'eau douce audit fleuve, qui va si long que jamais hommes n'avoit été au bout, qu'ils eussent ouï, & qu'autre passage n'y avoit que par bateaux. Et voyans leur dire, & qu'ils affermoient n'y avoir autre passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre jusques à avoir veule reste & côte de vers le Nort, qu'il avoit obmis à voir depuis la baye saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour voir s'il y avoit aucun passage.

_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay sainct Laurent: Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada, _jusques à la riviere de_ Saguenay, _qui sont cent lieuës._

CHAP. VIII

LE Mercredy dix-huictiéme jour d'Aoust ledit Capitaine fit retourner les navires en arriere, & mettre le cap à l'autre bord, & rangeames ladite côte du Nort, qui gist Nordest & Surouest, faisant un demi arc, qui est une terre fort haute, non tant comme celle du Su, & arrivames le Jeudy en sept iles moult hautes, que nommames _Les iles rondes_, qui sont environ quarante lieuës des terres du Su, & s'avancent hors en la mer trois ou quatre lieuës: le travers déquelles y a un commencement de basses terres pleines de beaux arbres, léquelles terres nous rangeames le Vendredy avec noz barques, le travers déquelles y a plusieurs bancs de sablon plus de deux lieues à la mer fort dangereux, léquels demeurent de basse mer: & au bout d'icelle basses terres (qui contiennent environ dix lieues) y a une riviere d'eau douce sortante à la mer, tellement qu'à plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que eau de fontaine. Nous entrames en ladite riviere avec noz barques, & ne trouvames à l'entrée que brasse & demie. Il y a dedans ladite riviere plusieurs poissons qui ont forme de chevaux léquels vont à la terre de nuit, 7 de jour à la mer ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages: & de cesdits poissons vimmes grand nombre dedans ladite riviere.

Le lendemain vint-uniéme jour dudit mois au matin à l'aube du jour fimes voile, & porter le long de ladite côte tant que nous eumes conoissance de la reste d'icelle côte du Nort que n'avions veu, & de l'ile de l'Assumption que nous avions eté querir au partir de ladite terre: & lors que nous fumes certains que ladite côte étoit rangée, & qu'il n'y avoit nul passage, retournames à nos navires qui étoient édites sept iles, où il y a bonnes rades à dix-huit & vint brasses, & sablon: auquel lieu avons eté sans pouvoir sortir, ni faire voiles pour la cause des bruines & vens contraires, jusques au vint-quatriéme dudit mois, que nous appareillames, & avons eté par la mer chemin faisans jusques au vint-neufiéme dudit mois, que sommes arrivés à un hable de la côte du Su, qui est environ quatre-vint lieuës dédites sept Iles, lequel est le travers de trois iles petites, qui sont par le parmi du fleuve, & environ le mi-chemin dédites iles, & ledit hable devers le Nort, y a une fort grande riviere, qui est entre les hautes & basses terres, laquelle fait plusieurs bancs à la mer à plus de trois lieuës, qui est un païs fort dangereux, & sonne de deux brasses & moins, & à la choiste d'iceux bancs trouverez vint-cinq & trente brasses bort à bort. Toute cette côte du Nort git Nor-nordest, & Su-Surouest.

Le hable devant-dit où posames, qui est à la terre du Su est hable de marée, & de peu de valeur. Nous le nommames _Les ileaux saint Jean_, parce que nous y entrames le jour de la Decollation dudit saint. Et auparavant qu'arriver audit hable y a une ile à l'Est d'icelui, environ cinq lieuës, où il n'y a point de passage entre terre & elle que par bateaux. Ledit hable des ileaux saint Jean asseche toutes les marées, & y marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu à mettre navires est vers le Su d'un petit ilot qui est au parmi dudit hable bord audit ilot.

Nous appareillames dudit hable le premier jour de Septembre pour aller vers _Canada_. Et environ quinze lieuës dudit hable à l'Ouest-Surouest y a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers déquelles y a une riviere fort profonde & courante, qui est le riviere & chemin du Royaume & terre de _Saguenay_, ainsi que nous a eté dit par nos hommes du païs de _Canada_: & est icelle riviere entre hautes montagnes de pierre nuë, & sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croit grande quantité d'arbres, & de plusieurs sortes, qui croissent sur ladite pierre nuë, comme sur bonne terre. De sorte que nous y avons veu tel arbre suffisant à master navire de trente tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel étoit sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre.

A l'entrée d'icelle riviere, trouvames quatre barques de _Canada_, qui étoient là venuës pour faire pécheries de Loups-marins, & autres poissons. Et nous étans posez dedans ladite riviere, vindrent deux dédites barques vers noz navires, léquelles venoient en une peur & crainte, de sorte qu'il en ressortit une, & l'autre approcha si prés, qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages, qui se nomma & fit sa conoissance, & les fit venir seurement à bord.

Or maintenant laissons le Capitaine Jacques Quartier deviser avec ses sauvages au port de la riviere de _Saguenay_, qui est _Tadoussac_, & allons au devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus laissé à _Anticosti_ (qui est l'ile de l'Assumption) car il nous décrira _Tadoussac, & Saguenay_, selon le rapport des hommes du païs, au pardessus de ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception que leur auront fait les Sauvages à leur arrivée. En quoy si, rapportant les mots de l'Autheur, on trouve quelquefois un langage moins orné & poli, le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien voulu changer: bien ay-je retrenché quelque chose de moins necessaire. Voici donc comme il continue le discours que nous avons laissé au chapitre sixiéme.

_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti, _jusques à_ Tadoussac: _Description de Gachepé, riviere de_ Mantane, _port de_ Tadoussac, _bayes des Moruës, Ile percée, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en allant à la riviere de_ Saguenay _Description du port de_ Tadoussac, _& de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de Champlein._

CHAP. IX

APRES avoir découvert _Anticosti_, le lendemain nous eumes conoissance de _Gachepé_, terre fort haute. C'est une baye du coté du Su, laquelle contient quelque sept ou huit lieuës de long & à son entrée quatre lieuës de large. Là y a une riviere qui va quelques trente lieues dans les terres. Ici est le commencement de la grande riviere de _Canada_, sur laquelle à la bande du Su y a la riviere _Mantanne_, laquelle va quelques dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite & à soixante lieuës dudit _Gachepé_. Mais les Sauvages étans au bout d'icelle portent leurs canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ une lieuë par terre, & se viennent rendre en la Baye de Chaleur: par où ilz font des grans voyages. De ladite riviere de _Mantanne_ on vient vers le Pic où il y a vint-lieuës: & delà en traversant la riviere on vient à _Tadoussac_, d'où il y a quinze lieuës. C'est le chemin que nous suivimes en allant. Mais comme nous eumes là sejourné quelque temps, & aprés que nous fumes allé au saut de ladite grande riviere de _Canada_, nous retournames quelque nombre de _Tadoussac_ à _Gachepé_, & de là nous allames à la _Baye des Moruës_, laquelle peut tenir quelque trois lieuës de long, & autant de large à son entree: Puis vimmes à _l'ile percée_, qui est comme un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il y a un trou par où les chaloupes & bateaux peuvent passer de haute mer, & de basse mer on peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en est qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ d'icelle y a une autre ile dite _l'ile de Bonaventure_, & peut tenir de long demie lieuë: En tous léquels lieux se fait gran'pécherie de poisson sec & verd. Et passé ladite ile percée on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme à l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint lieuës dans les terres, contenant au large en son entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages qu'en icelle baye il y a une riviere qui va quelque vint lieuës dans les terres, au bout dequoy est un lac qui peut tenir quelques vint lieuës, auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Eté il asseche: auquel ilz trouvent (environ un pié dans la terre) une maniere de metal, qui ressemble à l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit lac il y a une autre mine de cuivre. Ayans trouvé ceux que nous cherchions à l'ile percée, nous retournames derechef à _Tadoussac_. Mais comme nous fumes à quelques trois lieuës du cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit relacher dedans une grande ance en attendant le beau temps. Le lendemain nous en partimes & fumes encores contrariez d'une autre tourmente: Ne voulans relacher, & pensans gaigner chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme jour de Juillet mouiller l'ancre à une ance qui est fort mauvaise, &-cause des bancs de rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme degrés & quelques minutes. Le lendemain nous vimmes mouiller l'ancre proche d'une riviere qui s'appelle _Saincte Marguerite_, où il y a de pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demie de basse mer; elle va assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté de l'Est il y a un saut d'eau qui entre dans ladite riviere, & vient de quelques cinquante ou soixante brasses de haut, d'où procede la plus grande part de l'eau qui descend dedans: A son entrée il y a un banc de sable, où il peut avoir de basse eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est est sable mouvant, où il y a une pointe à quelque demie lieuë de ladite riviere, qui avance une demie lieuë en la mer: & du côté de l'Ouest il y a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante degrez. Toutes ces terres sont tres-mauvaises remplies de sapins: la terre est quelque peu haute, mais non tant que celle du Su. A quelques trois lieuës de là nous passames proche d'une autre riviere laquelle sembloit estre fort grande, barrée neantmoins la pluspart de rochers. A quelques huit lieuës de là il y a une pointe qui avance une lieuë & demie à la mer, où il n'y a que brasse & demie d'eau. Passé cette pointe il s'en trouve une autre à quelque quatre lieues où il y a assez d'eau: Toute cette côte terre basse & sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y a une ance où entre une riviere, il y peut aller beaucoup de vaisseaux du côté de l'Ouest, c'est une pointe basse qui avance environ une lieuë en la mer. Il faut ranger la terre de l'Est comme de trois cens pas, pour pouvoir entrer dedans: Voila le meilleur port qui est en toute la côte du Nort, mais il fait fort dangereux y aller pour les basses, & bancs de sable qu'il y a en la pluspart De la côte pres de deux lieuës à la mer. On trouve à quelque six lieuës de là une bay, où il y a une ile de sable. Toute la dite bay est fort baturiere dans ladite baye & quelque quatre lieuës de là, il y a une belle ance où entre une riviere: Toute cette côte est basse & sabloneuse, il y descend un saut d'eau qui est grand. A quelques cinq lieuës de là il y a une pointe qui avance environ demie lieuë en la mer où il y a une ance, & d'une pointe à l'autre y a trois lieuës; mais ce n'est que batures où il y a peu d'eau. A quelque deux lieues il y a une plage où il y a un bon port, & une petite riviere, où il y a trois iles, & où des vaisseaux se pourroient mettre à l'abry. A quelques trois lieues de là il y a une pointe de sable qui avance environ une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis allant à Lesquemin vous rencontrez deux petites iles basses, & un petit rocher à terre. Cesdites iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin qui est un fort mauvais port, entourné de rochers, & asseché de basse mer, & faut variser pour entrer dedans au derriere d'une petite pointe de rocher, où il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques font la péche des baleines. Pour dire verité le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes de là audit port de _Tadoussac_. Toutes cédites terres ci-dessus sont basses à la côte, & dans les terres fort hautes. Elle ne sont si plaisantes ni fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient plus basses.

Ayans mouillé l'ancre devant le port de _Tadoussac_ à notre premiere arrivée, nous entrames dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May. Il est fait comme une ance, gisant à l'entrée de la riviere de _Saguenay_, en laquelle il y a un courant d'eau & marée fort étrange, pour sa vitesse & profondité, où quelque fois il vient des vents impetueux léquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques au premier saut, & vient du côté de Nor-norouest. Ledit port de _Tadoussac_ est petit, où il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere de _Saguenay_ le long d'une petite montagne, qui est préque coupée de la mer: le reste ce sont montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sables remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres d'arbres de peu: il y a un petit étang proche dudit port renfermé de montagnes couvertes de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes, l'une du côté d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la poincte de sainct Matthieu; & l'autres du côté de Suest, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe de tous les diables, il y a prés d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.

Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut, d'où descent un torrent d'eau d'une grande impetuosité; mais l'eau qui en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-là, & faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie de large au plus & un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles, terre fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une lieuë de terre pleine, tant d'un côté que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & iles en ladite riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce sont de vrays desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont comme rossignols & hirondelles, léquels y viennent en Eté; car autrement je croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid qu'il y fait, cette riviere venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages me firent rapport, qu'ayant passé le premier saut d'où vient ce torrent d'eau, ilz passent huit autres sauts, & puis vont une journée sans en trouver aucun, puis passent autres six sauts, & viennent dedans un lac, où ilz peuvent faire à leur aise quelques douze à quinze lieuës. Audit bout du lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis on entre dans trois autres rivieres, quelques trois ou quatre journées dans chacune, où au bout dédites riviere, il y a deux ou trois manieres de lacs, d'où prend sa source le _Saguenay_, de laquelle source jusques audit port de _Tadoussac_, il y a dix journées de leurs Canots. Au bord dédites rivieres, il y a quantité de cabanes, où il vient d'autres nations du côté du Nort troquer avec les Montagnais qui vont là, des peaux de castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux François audits Montagnés. Lédits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient une mer qui est salée.

Voila ce qu'a écrit Champlein dés l'an six cens cinq, de la riviere de Saguenay. Mais depuis il dit en sa derniere relation que le port de _Tadoussac_, jusques à lamer que les Sauvages de _Saguenay_ decouvrent au Nort, il y a de quarante à cinquante journées; ce qui est bien éloigné des dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze à quinze lieuës par jour, voila plus de six cens lieuës tirant au nort: D'où je collige qu'il a eu tort de nous bailler une charte geographique de la Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu suivre celle que les Anglois ont publiée de leur derniere découverte de l'an mille six cens onze, il s'est tout contrarié à ce qu'il écrit. Car depuis _Tadoussac_ jusques à cette mer (qui n'est point au Nort, mais à l'ouest du _Saguenay_) il n'y a pas deux cens lieuës. Et si on y veut aller par la riviere dite _Les trois rivieres_ en sa charte, il ne s'en trouve que six-vints. Et toutefois je ne voudrois aisement croire lédits Anglois, disans qu'il se trouve une mer dans les terres au cinquantiéme. Car il y a long temps qu'elle seroit découverte étant si voisine de _Tadoussac_, & en méme élevation.

_Bonne reception faite aux François par le grand Sagamo des Sauvages de Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois._

CHAP. X