Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)

Chapter 18

Chapter 183,839 wordsPublic domain

EN l'année mille cinq cens trente-trois Jacques Quartier excellent pilote Maloin, desireux de perpetuer son nom par quelque action signalée, fit sçavoir à Monsieur l'admiral (qui étoit pour lors Messire Philippe Chabot Comte de Burensais, & de Chargni Seigneur de Brion) la bonne volonté qu'il avoit de découvrir des terres ainsi que les Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales, & méme douze ans auparavant Jean Verazzan par commission du Roy François I, lequel Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit aucunes colonies és terres qu'il avoit découvertes, ains seulement remarqué la côte depuis environ le trentiéme degré de la Terre-neuve qu'on appelle aujourd'huy la Floride jusques au quarantiéme. Pour lequel dessein continuer il offroit ce qui étoit de son industrie s'il plaisoit au Roy luy fournir les moyens à ce necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de bonne part ces paroles, il les representa à sa Majesté, et fit en sorte que ledit Quartier eut la charge de deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux garnis de soixante & un hommes pour l'execution de ce qu'il avoit proposé. Et moyennant ce il fit un voyage à la Terre-neuve du Nort, là où il découvrit les iles de ladite Terre-neuve, qui sont comme un Archipelague, en nombre infini, & les côtes jusques à l'embouchure de la grande riviere de _Canada_ tant à la bende du Nort, que du su, & ne cessa de rechercher les ports & havres dédites terres, & reconoitre leur assiette, utilité, & nature, jusques à ce que la saison se passant, & les vens contraires à la route de France venans à s'élever, il print avis de retourner, & attendre à une autre année à faire plus ample découverte, comme il fit incontinent aprés, & penetra en son second voyage jusques au grand saut de ladite riviere de _Canada_, en laquelle il avoit deliberé de donner commencement à une habitation Françoise au lieu dit Sainte Croix décrit en la relation qu'il a fait de son second voyage: auquel lieu il hiverna, & y a encore presentement des meules à moulin qu'il y avoit portées comme instrumens principalement necessaires à la nourriture d'un peuple. Mais comme les plantes hors de leur province & en leur propre province souvent transplantées ne profitent point tant qu'en leur lieu natures: Et comme il y a des païs en la France méme où plusieurs forains & étrangers ne peuvent vivre (du moins en bonne santé) comme Narbonne en Languedoc, & à Yres en Provence, d'où j'entens que les habitans sont contraints de rebatir leur ville en un autre endroit, pource qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect de ce ont presenté requéte au Roy: surquoy y a des oppositions par les Marseillois & les habitans de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs des gens dudit Quartier n'ayans la disposition du corps bien sympathisante avec la temperature de l'air de ce païs là, furent saisis de maladies inconuës qui en emporterent un bon nombre, y eussent pis fait sans le secours du remede que Dieu leur envoya, duquel nous r'apporterons en son lieu ce que ledit Quartier en a écrit.

Apres que l'hiver fut passé les gens dudit Quartier se facherent de cette demeure & voulurent retourner en France, méme d'autant que les vivres commençoient à leur defaillir: de maniere qu'ilz donnerent de cette étrange maladie, l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut refroidie jusques à ce qu'en l'an mille cinq cens quarante, se presenta le sieur de Roberval Gentil-homme Picard pour étre conducteur de l'oeuvre delaissé, & souz luy ledit Quartier fut constitué capitaine general sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette entreprise: pour laquelle je trouve que grande depense fut faite sans que nous en voyons étre reussi aucun fruit: ainsi que plus particulierement se reconoitra par le contenu au trentiéme chapitre ci-dessous.

Or ayans dorenavant à parler des païs de la Terre-neuve, de _Bacalos_, & de _Canada_, il est bon avant qu'y entrer d'éclaircir le lecteur de ces trois mots, déquels tous les Geographes ne conviennent entr'eux. Quant au premier il est certain que tout ce païs que nous avons dit se peut appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute memoire, & dés plusieurs siecles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & autres mariniers du Havre de Grace, de Honfleur & autres lieux, ont les voyages ordinaires en ces païs-là pour la pécherie des Moruës dont ilz nourrissent préque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer. Et quoy que tout païs de nouveau découvert se puisse appeller Terre-neuve, comme nous avons rapporté au quatriéme chapitre du premier livre que Jean Verazzan appela la Floride Terre-neuve, pource qu'avant lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier aux terres plus voisines de la France és Indes Occidentales, léquelles sont depuis les quarante jusques au cinquantiéme degré. Et par un mot plus general on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe de Canada, où les Terre-neuviers indifferemment vont tous les ans faire leur pécherie: ce que j'ay dit étre dés plusieurs siecles; & partant ne faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la découverte. Outre que cela est tres-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, & Basques, léquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques Quartier y allat; Je mettray encore ici le témoignage de Postel que J'ay extrait de sa Charte geographique en ces mots: _Terra hacob lucrosissimam piscationis utilitatem summa litterarum memoria à Gallis adiri solita, & ante mille sexentos annos frequentari solita est sed eo quod sit urbibus inculta & vasta spreta est._ De maniere que nôtre Terre-neuve étant du continent de l'Amerique, c'est aux François qu'appartient l'honneur de la premiere découverte des Indes Occidentales, & non aux Hespagnols.

Quant au nom de _Bacalos_ il est de l'imposition de noz Basques, léquels appellent une Moruë _Bacaillos_, & à leur imitation nos peuples de la Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la Moruë _Bacaillos_, quoy qu'en leur langage le nom propre de la moruë soit _Apegé_. Et ont dés si long-temps la frequentation dédits Basques, que le langage des premieres terres est à moitié de Basque. Or d'autant que toute le pécherie des Moruës (passé le Banc) se fait au Golfe de Canada, ou en la côte y adjacente que est au Su hors ledit Golfe, és Ports des Anglois, & de _Campseau_: pour cette cause toute cette premiere terre que nous avons dite Terre-neuve en general, se peut dire Terre de _Bacaillos_, c'est à dire Terre de Moruës.

Et pour le regard du nom de _Canada_ tant celebré en l'Europe, c'est proprement l'appellation de l'une & de l'autre rive de cette grande riviere, à laquelle on a donné le nom de _Canada_, comme au fleuve de l'Inde, le nom du peuple & de la province qu'il arrouse. D'autres ont appellé cette riviere _Hochelaga_ du nom d'une autre terre que cette riviere baigne au dessus de sainct Croix, où Jacques Quartier hiverna. Or jaçoit que la partie du Nort au dessus de la riviere de _Saguenay_, soit le Canada dudit Quartier; toutefois les peuples de _Gachepé_, & de la baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitiéme degré de latitude au Su de ladite grande riviere se disent _Canadoquea_ (ilz prononcent ainsi) c'est à dire Canadaquois, comme nous disons Souriquois, & Iroquois, autres peules de cette terre. Cette diversité a fait que les Geographes ont varié en l'assiette de la province de _Canada_, les uns l'ayant située par les cinquante, les autres par les soixante degrez. Cela presupposé, je dy que l'un & l'autre côté de ladite riviere est _Canada_, & par ainsi justement icelle riviere en porte le nom, plutot que de _Hochelaga_, ou de saint Laurent.

Ce mot donc de _Canada_ étant proprement le nom d'une province, je ne me puis accorder avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie Terre; ni à peine avec le Capitaine Jacques Quartier, lequel écrit que _Canada_ signifie ville. Je croy que l'un & l'autre s'est abusé, & est venuë la deception de ce que (comme il falloit parler par signes avec ces peuples) quelqu'un des François interrogeant les Sauvages comment s'appelloit leur païs, lui montrans leurs villages & cabanes, ou un circuit de terre, ils ont répondu que c'étoit _Canada_, non pour signifier que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi, mois toute l'étenduë de la province.

Le méme Belle-foret parlant des peuples qui habitent environ la baye (ou Golfe) de Chaleur, les appelle peuples de _Labrador_, contre tous les Geographes universelement. En quoy il s'est equivoqué, veu que le païs de _Labrador_ est par les soixante degrez, & ledit Golfe de Chaleur n'est que par les quarante-huit & demi. Je ne sçay quel est son autheur. Mais quant au Capitaine Jacques Quartier il ne fait nulle mention de _Labrador_ en ses relations. Et vaudroit mieux que ledit Bell-foret eût situé le païs de _Bacalos_ là où il a mis _Labrador_, que de l'avoir mis par les soixante degrez. Car de verité la plus grande pécherie des Moruës (ce que nous avons dit étre appellées _Bacaillos_) se fait és environs de la baye de Chaleur, comme à _Tregat, Misamichi_, & la baye qu'on appelle des Moruës.

_Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve du Nort jusques à l'embouchure de la grande riviere de_ Canada. _Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de May._

CHAP. II

APRES que Messire Charles de Moüy, sieur de la Milleraye, & Vic'admiral de France eut fait jurer les Capitaines, Maitres & Compagnons des navires, de bien & fidelement se comporter au Service du Roy Tres-Chrétien, souz la charge du Capitaine Jacques Quartier; Nous partimes le vintiéme d'Avril en l'an mille cinq cens trente-quatre du port de saint Malo avec deux navires de charge chacun d'environ soixante tonneaux, & armé de soixante & un hommes: Et navigames avec tel heur que le dixiéme de May nous arrivames à la Terre-neuve, en laquelle nous entrames par le Cap de _Bonne-veuë_, lequel est au quarante-huitiéme degré & demi de latitude. Mais pour la grande quantité de glaces qui étoit le long de cette terre, il nous fut besoin d'entrer en un port que nous nommames de _Saincte Catherine_, distant cinq lieuës du port susdit vers le Su-Suest, là nous arretames dix jours attendans le commodité du temps, & ce-pendant nous equippames & appareillames noz barques.

Le vint-uniéme de May fimes voile ayant vend d'Ouest, & tirames vers le Nort depuis le _Cap de Bonne-veuë_ jusques à _l'ile des oyseaux_, laquelle étoit entierement environée de glace, qui toutefois étoit rompuë & divisée en pieces, mais nonobstant cette glace noz barques ne laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, déquels y a si grand nombre que c'est chose incroyable à qui ne le void, par-ce que combien que cette ile (laquelle peut avoir une lieuë de circuit) en soit si pleine qu'il semble qu'ils y soient expressement apportés & préque comme semez: Neantmoins il y en a cent fois plus à l'entour d'icelle, & en l'air que dedans, déquels les uns sont grands comme Pies, noirs & blancs, ayans le bec de Corbeau: ilz sont toujours en mer, & ne peuvent voler haut, d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moitié de la main, avec léquelles toutefois ilz volent de telle vitesse à fleur d'eau, que les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement grans, & étoient appellez par ceux du païs _Appenath_, déquelz noz deux barques se chargerent en moins de demie heure, comme l'on auroit peu faire de cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fimes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeames frais.

En outre il y a une autre espece d'oyseau qui volent haut en l'air, & à fleur d'eau, léquels sont plus petits que les autres, & sont appellez _Godets._ Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile, & se cachent souz les ailes des grans. Il y en a aussi d'une autre sorte (mais plus grans & blancs) separez des autres en un canton de l'Ile, & sont tres-difficiles à prendre, par-ce qu'ilz mordent comme chiens, & les appelloient _Margaux_: Et bien que cette Ile soit distante de quatorze lieuës De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent à nage, pour y manger ces oyseaux, & les nôtres y en trouverent un grand comme une vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en mer devant eux, & le lendemain de Pâques qui étoit en May, voyageans vers la terre, nous le trouvames à moitié chemin nageant vers icelle aussi vite que nous qui allions à la voile; mais l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le moyen de noz barques, & le primmes par force. Sa chair étoit aussi bonne & delicate à manger que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant qui étoit le vint-septiéme dudit mois de May, nous arrivames à la bouche du _Golfe des Chateaux_, mais pour la contrarieté du temps, & à cause de la grande quantité de glaces, il nous fallut entrer en un port qui étoit aux environs de cette emboucheure, nommé _Carpunt_, auquel nous demeurames sans pouvoir sortir, jusques au neufiéme de Juin, que nous partimes de là pour passer outre ce lieu de _Carpunt_, lequel est au cinquante uniéme degré de latitude.

La terre de puis le _Cap Razé_ jusques à celui de _Degrad_ fait la pointe de l'entrée de ce Golfe qui regarde de cap à cap vers l'Est, Nort, & Su. Toutefois cette partie de terre est faite d'Iles situées l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a que comme de petits fleuves, par léquels l'on peut aller & passer avec petits bateaux, & là y a beaucoup de bons ports, entre léquels sont ceux de _Carpunt & Degrad_, en l'une de ces iles la plus haute de toutes, l'on peut étant debout clairement voir les deux iles basses pres le _Cap Razé_, duquel lieu l'on conte vint-cinq lieuës jusques au port de _Carpunt_, & là y a deux entrées, l'une du côté d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre garde du côté d'Est, parce qu'on n'y void que bancs & eaux basses, & faut aller à l'entour de l'Ile vers Ouest, la longueur d'un demi cable ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit _Carpunt_, & aussi l'on se doit garder de trois bancs qui sont sous l'eau, & dans le canal, & vers l'Ile du côté d'Est y a fond au canal de trois ou quatre brasses, l'autre entrée regarde l'Est, & vers l'Ouest l'on peut mettre pied à terre.

Quittant la pointe de _Degrad_, à l'entrée du Golfe susdit, à la volte d'Ouest, l'on doute de deux Iles qui restent au côté droit, déquelle l'une est distante trois lieuës de la pointe susdite, & l'autre sept, ou plus ou moins, de la premiere, laquelle soit de la grande terre. J'appellay cette ile du nom de _saincte Catherine_, en laquelle vers Est, y a un païs sec & mauvais terroir environ un quart de lieuë, pource est-il besoin de faire un peu de circuit. En cette ile est le _Port des Châteaux_ qui regarde vers le Nord-Nordest & le Su-Suroest, & y a distance de l'un à l'autre environ quinze lieuës. Du susdit port des Chasteaux, jusques au _Port des Gouttes_, qui est la terre du Nort du Golfe susdit qui regarde l'Est-Nordest & l'Ouest-Surouest, y a distance douze lieues & demie, & est à deux lieuës du _Port des Balances_, & se trouve qu'en la tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses de fond à plomb. Et de ce _Port des Balances_ jusques au _Blanc-sablon_ l'on void par trois lieues un banc qui paroit dessus l'eau ressemblant à un bateau.

Blanc-sablon est un lieu où n'y a aucun abry du Su, ni du Suest, mais vers le Su-Surouest de ce lieu y a deux iles, l'une déquelles est appellée _l'ile de Brest_, & l'autre _l'Ile des Oyseaux_, en laquelle y a grande quantité de _Godets & Corbeaux_ qui ont le bec & les piés rouges, & font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Passé un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon, l'on trouve un port & passage appellé les Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, & où la pécherie est fort grande. De ce lieu des Ilettes jusques au _Port de Brest_ y a dix-huit lieuës de circuit: & ce Port est au cinquante-uniéme degré cinquante-cinq minutes de latitude. Depuis les Ilettes jusques à ce lieu y a plusieurs iles, & le _Port de Brest_ est méme entre les iles, léquelles l'environnent de plus de trois lieuës, & les iles sont basses, tellement que l'on Peut voir pardessus icelles les terres susdites.

_La navigation & découverte du mois de Juin._

CHAP. III

LE dixiéme du susdit mois de Juin, entrames dans le _Port de Brest_ pour avoir de l'eau & du bois, & pour nous apréter de passer outre ce Golfe: Le jour de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe, nous tirames outre ce port vers Ouest, pour découvrir les ports qui y pouvoient étre: Nous passames par le milieu des iles, léquelles sont en si grand nombre qu'il n'est possible de les compter, par-ce qu'elles continuent dix lieues outre ce port: Nous demeurames en l'une d'icelle pour y passer la nuit, & y trouvames grande quantité d'oeufs de Canes, & d'autres Oyseaux qui y font leurs nids, & les appellames toutes en general, _les iles_.

Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames un bon port, que nous appellames de _saint Antoine_, & une ou deux lieues plus outre découvrimes un petit fleuve fort profond vers le Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a là un bon port. Nous y plantames une croix, & l'appellames _le Port saint Servain_: & du côté du Surouest de ce port & fleuve se trouve à environ une lieuë une petite ile ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d'autres petites, léquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos péchames beaucoup de Saumons, & l'appellames le _fleuve de saint Jacques_. Etans en ce fleuve nous avisames une grande nave qui étoit de la Rochelle, laquelle avoit la nuit precedente passé outre le port de Brest, où ils pensoient aller pour pécher, mais les mariniers ne sçavoient où était le lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port, qui est plus vers Ouest, environ une lieuë plus outre que le susdit fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du monde, & fut appellé le _Port de Jacques Quartier_. Si la terre correspondoit à la bonté des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages, & lieux propres aux bétes farouches, d'autant qu'en toute la terre devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un benneau: & là toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites épines & buissons ça & là sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de belle taille & grandeur, mais indomtés & sauvages. Ilz portent les cheveux liés au sommet de la téte, & étreints comme une poignée de foin, y mettans au travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux, aussi bien les hommes que les femmes, léquelles sont toutes fois percluses & renfermées en leurs habits, & ceintes par le milieu du corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'écorce d'arbre de Boul, qui est un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz chénes, avec léquelles ilz péchent grande quantité de Loups-marins: Et depuis mon retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure, mais qu'ilz y viennent des païs plus chauds par terre, pour prendre de ces Loups, & autres choses pour vivre.

Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames à nos navires, pour faire voile, pource que le temps étoit beau, & le Dimanche fimes dire la Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme, partimes outre le port de _Brest_, & primmes nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance des terres que nous avions apperceuës, qui sembloient faire deux Iles. Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit terre ferme, où étoit un gros cap double l'un dessus l'autre, & à cette occasion l'appellames _Cap double_. Au commencement du Golfe nous sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous côtez. De Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieuës, & à cinq lieues de là, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses. Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit le seiziéme de ce mois, nous navigames le long de la côte par surouest & quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames des montagnes tres-hautes & sauvages, entre léquelles l'on voyoit je ne sçay quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames _Les montagnes des Cabannes_: les autres terres & montagnes sont taillées, rompues, & entre-coupées, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour precedent pour la grand brouillas & obscurité du temps, nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une ouverture de terre ressemblante à une emboucheure de riviere, qui étoit entre ces monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers Surouest éloigné de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout à l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut appellé le _Cap pointu_. Du côté du Nort de ce Cap, y a une ile plate. Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y passer la nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit mois, nous courumes fortune à cause du vent de Nordest, & fumes contraints mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques au Jeudy matin, &fimes environ trente lieuës & nous nous trouvames au travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur donnames le nom de _Colombaires_.

Le _Golfe saint Julien_ est distant sept lieuës d'un _Cap_ nommé _Royal_, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout entre-rompu, & est rond dessus. Du côté du Nort y a une ile basse à environ demi-lieuë: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir des fleuves. A deux lieuës du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint brasses, & y a la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il est possible de voir, déquelles nous en primes plus de cent en moins d'une heure, en attendant la compagnie.

Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du mois, le vent devint contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames découvrir ce qui étoit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a quelques iles, & ce Golfe est clos & fermé du côté du Su. Ces terres basses font un des côté de l'entrée, & le Cap Royal est de l'autre côtez, & s'avancent lédites terres basses plus de demie lieuë dans la mer. Le païs est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de l'entrée y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: & pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprés avoir tourné le Cap à l'Ouest.

Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme du mois qui étoit la féte de saint Jean, fumes battus de la tempéte & du vent contraire: & survint telle obscurité que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre jusques audit jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap qui restoit vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieuës: mais en ce jour le brouillas fut si épais, & le temps si mauvais, que nous ne peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la féte de saint Jean Baptiste, nous le nommames _Cap de sainct Jean_.