Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617)
Chapter 17
Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres affligés, & les amena à la veuë de la basse Bretagne le vint-quatriéme jour de May, mille cinq cens cinquante-huit, étans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là où ce n'étoit que des nuées, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui étoit à la hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit dessus, tôt aprés ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces à Dieu. Aprés quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz fussent demeurés encor vint-quatre heures en cet état, il avoit deliberé & resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux autres.
Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne, acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent là leurs coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient peur de r'entrer au païs de famine. Tandis il y eut quelques pécheurs qui s'étans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz se voulurent reculer, pensans que ce fût mocquerie, & que souz ce pretexte on leur voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux & se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres pécheurs pensoient tous étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux que de gré à gré: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier de pain bis qui ne valoit pas un liart au païs.
Or ceux qui étoient descendus à terre étans retournés avec pain, vin, & viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz leverent donc l'ancre pour aller à la Rochelle, mais avertis qu'il y avoit des pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent droit au grand, beau & spacieux havre de Blaver païs de Bretagne, là où pour lors arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups d'artillerie, & faisans les bravades accoutumées en entrant victorieux dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont quelques-uns vindrent à propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se grader de trop manger, mais d'user peu à peu de bouillons pour le commencement, de vieilles poullailles bien consomméees, de lait de chevre, & autres choses propres pour leur élargir les Boyaux, léquelz par le long jeune étoient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la moitié, qui furent crevez subitement pour s'étre voulu remplir le ventre du premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un degoutement si grand, que plusieurs abhorroient toutes viandes & méme le vin, lequel sentant ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enflés depuis la plante des piés jusques au sommet de la téte, d'autre tant seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à tous un cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir du jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel oté de dessus le feu il faut faire étouffer dans le pot, avec force vieux drappeaux à l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & méler le tout ensemble dans un plat sur un rechaut. Ayant di-je mangé cela avec des culleres en forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis.
Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprés tant de maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit pardonné, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut arrivée au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de navire un coffret plein de lettres qu'il envoyoit à diverses personnes, parmi léquelles y avoit aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu, avec mandement au premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance à quelques gens de justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve, le coffret avec les lettres & le procez leur fut baillé & delivré, lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure, qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut possible, offrans de l'argent à ceux qui en avoient à faire: ce qui fut accepté par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut necessaire.
Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme si leurs sens eussent été entierement renversés: ilz furent environ huit jours oyans si dur & ayans la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles; ceci causé, à mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui la force s'étendant par les veines & conduits du corps chassoit les mauvaises vapeurs, léquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les oreilles, & n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter là. Ilz furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent envers eux ce qui étoit de leur art & science: puis chacun prit parti où il avoit affaire.
Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté au debarquement du Bresil r'envoyés à terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux & heretiques, léquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs martyrs.
Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna quelque temps aprés le Fort de Colligni pour revenir en France, y laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon envers ceux de la Religion pretenduë reformée le disgracierent du sieur Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea qu'il ne faisoit plus bon là pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple, étant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos, & de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et davantage, si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obeir, méme en un païs éloigné de secours: beaucoup moins obeira on à un Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée és coeurs des sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses considerées, ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de resider là. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce qu'il ne s'est addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire dés l'entrée, & ayant païs découvert semer abondamment, & avoir des grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en quatre ans ou environ qu'il y a été, puis que c'étoit pour posseder la terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile, que cette terre produit en toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu méler de dissimuler il devoit attendre qu'il fût bien fondé pour découvrir son intention: & en cela git la prudence. Il n'appartient pas à tout le monde de conduire des peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire & de tous métiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit doux & affable, & éloigné de cruauté.
TROISIÉME LIVRE DE L'HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE
Contenant les navigations & découvertes des François faites dans les Golfe & grande riviere de Canada.
AVANT-PROPOS
L'HISTOIRE _bien décrite est chose qui donne beaucoup de contentement à celui qui prent plaisir à la lecture d'icelle, mais principalement cela avient quand l'imagination qu'il a conceuë des choses y deduites, est aidée par la representation de la peinture: C'est pourquoy en lisant les écrits des Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la delectation ou de l'utilité sans les Tables geographiques. Or ayans en ce livre ici à recueillir les voyages faits en la Terre-neuve & grande riviere de_ Canada _tant par le Capitaine Jacques Quartier, que de freche memoire par Samuel Champlein (qui est une méme chose) & les découvertes & navigations faites souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant que les descriptions dédits Capitaine Quartier & Champlein sont des iles, ports, caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, léquels estans en grand nombre apporteroient plutot un degout au lecteur, qu'un appetit de lire, ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet passé par dessus les descriptions des provinces que Pline fait és livres III, IV, V, & VI, de son Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse eu la Charte geographique presente: J'ay pensé étre à propos de representer avec le discours, le pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de ladite riviere de_ Canada _jusques à son premier saut, qui sont de quatre & cinq cens lieuës de païs, avec les noms des lieux plus remarquables, afin qu'en lisant le lecteur voye la route suivie par noz François en leurs découvertes. Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été possible, aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation & hauteur: enquoy se sont equivoqué tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present._
_Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en volonté de l'abbreger, mais j'ay consideré que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire méme aux mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres geographes n'estiment point étre hors de leur sujet d'écrire de cette façon, jusques à particulariser les distances des lieux & provinces. Ainsi j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit Capitaine Jacques Quartier: le premier déquels étoit imprimé: mais le second je l'ai pris sur l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert en satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose, c'est qu'au premier voyage il est mentionné que ledit Quartier ne passa point plus de quinze lieuës par delà le cap Mont-morency: & en la relation du second il dit qu'il remena en la terre de_ Canada _qui est au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints lieuës dudit cap de Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay donc mis au front de ce troisiéme livres la charte de ladite grande riviere, & du Golfe de_ Canada _tout environné de terres & iles, sur léquelles le lecteur semblera étre porté quant il y verra les lieux désignéz par leurs noms._
_Au surplus ayant trouvé en téte du premier voyage du Capitaine Jacques Quartier quelques vers François qui me semblent de bonne grace, je n'en ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se fût donné à conoitre._
SUR LE VOYAGE DE DE CANADA.
QUOY? _serons-nous toujours esclaves des fureurs? Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs? Le Soleil a roulé quarante entiers voyages, Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages: D'un desastre mourant un autre pire est né, Et n'appercevons pas le destin obstiné (Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde Qui és humides mois culbutant vagabonde Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus, Entreine les rochers, & les chénes branchus: Ou comme puissamment une tempéte brise, Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté De meurtres fraternels, & tout puant de crimes, Crimes qui font horreur aux infernaux abymes, Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux: Afin de r'aviver aux actes valeureux Des renommez François la race abatardie: Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie, Au changement de place alaigre s'éveiller, Et de plus riches fleurs le parterre émailler. Ainsi France Alemande en Gaule replantée: Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée: Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans, Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans: Faisans voir que la mer qui les astres menace, Et les plus aspres mons à la vertu font place. Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang, Et auquels la vertu esperonne le flanc, Allois où le bonheur & le ciel nous appelle; Et provignons au loin une France plus belle. Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur, A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur, Au vice, au desespoir, cette campagne usee, Haine des gens de bien, du monde la risee. C'est pour vous que reluit cette riche toison Deuë aux braves exploits de ce François Jason, Auquelle le Dieu marin favorable fait féte, D'un rude cameçon arrétant la tempéte. Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux; Jà caressent leur prouë, & balient les eaux De leurs paumes d'y voire en double rang fendues, Comme percens les airs les voyageres Grues, Quand la saison severe & la gaye à son tour Les convie à changer en troupes de sejour. C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres; Que maçonnent és troncs les mouches menageres: Que le champ volontaire en drus épics jaunit: Que le fidele sep sans peine se fournit D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse, Ains enclot innocent la vermeille liesse. La marâtre n'y sçait l'aconite tremper: Ni la fievre altérées És entrailles camper: Le favorable trait de Proserpine envoye Aux champs Elysiens l'ame soule de joye: Et mille autres souhaits que vous irez cueillans, Que reserve le ciel aux estomachs vaillans. Mais tous au demarer sermons cette promesse: Disons, plustot la terre usurpe la vitesse Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux: Les prez hument plustot les montagnes fondues: Sans montagnes les vaux foulent les basses nues: L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air: Dans les flots allumez la Baleine voler Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure: Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure. O quels rempars je voy! quelles tours se lever! Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver! Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes! Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes! Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs, Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers, De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone._
AU LECTEUR
AMI Lecteur, n'ayant peu bonnement arrenger en peu d'espace tant de ports, iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, & rivieres déquels est fait mention és voyages que j'ay d'orenavant à te representer en ce troisiéme livre, j'ay estimé meilleur & plus commode de te les indiquer par chiffres, ayant seulement chargé la Charte que je te donne des noms les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve & grande riviere de Canada.
_Lieux de la terre-neuve._
1 _Cap de Bonne-veuë_ premier abord du Capitaine Jacques Quartier. 2 _Port de sainte Catherine._ 3 _Ils aux Oyseaux._ en cette ile y a telle quantité d'oyseaux, que tous les navires de France s'en pourroient charger sans qu'on s'en apperceût: ce dit le Capitaine Jacques Quartier. Et je le croy bien pour en avoir veu préque de semblables. 4 _Golfe des Chateaux._ 5 _Port de Carpunt_. 6 _Cap Razé_, où il y a un port dit _Rougueusi_. 7 _Cap & Port de Degrad_. 8 _Ile sainte Catherine_, & là méme le _Port des Chateaux_. 9 _Port des Gouttes_. 10 _Port des Balances_. 11 _Port de Blanc-sablon._ 12 _Ile de Brest_. 13 _Port des ilettes._ 14 _Port de Brest._ 15 _Port saint Antoine._ 16 _Port saint Servain._ 17 _Fleuve saint Jacques, & Port de Jacques Cartier._ 18 _Cap Tiennot._ 19 _Port saint Nicolas._ 20 _Cap de Rabast._ 21 _Baye de saint Laurent._ 22 _Iles saint Guillaume._ 23 _Ile sainte Marthe._ 24 _Ile saint Germain._ 25 _Les sept iles._ 26 _Riviere dite Chischedec,_ où y a grande quantité de chevaux aquatiques dits hippopotames. 27 _Ile de l'Assumption,_ autrement dite _Anticosti_, laquelle a environ trente lieuës de longueur: & est à l'entrée de la grande riviere de _Canada_. 28 _Détroit saint Pierre_.
Ayant indiqué les lieux de la Terre-neuve qui regardent à l'Est, & ceux qui sont le long de la terre ferme du Nort, retournons à ladite Terre-neuve, & faisons le tour entier. Mais faut sçavoir qu'il y a deux passages principaux pour entrer au grand Golfe de _Canada_. Jacques Quartier en ses deux voyages alla par le passage du Nort. Aujourd'huy pour eviter les glaces & pour le plus court plusieurs prennent celuy du Su par le détroit qui est entre le Cap Breton & le Cap de Raye. Et cette route ayant eté suivie par Champlein, la premiere terre en son voyage fut:
29 _Le Cap sainte Marie._ 30 _Iles saint Pierre_ 31 _Port du saint Esprit._ 32 _Cap de Lorraine._ 33 _Cap saint Paul._ 34 _Cap de Raye_, que je pense étre le _Cap pointu_ de Jacques Quartier. 35 _Le mons des Cabanes._ 36 _Cap double._
Maintenant passons à l'autre terre vers le Cap sainct Laurent, laquelle j'appellerois volontiers l'ile de _Bacaillos_, c'est à dire de Moruës (ainsi qu'à peu pres l'a marquée Postel) pour lui donner un propre nom, quoy que tout l'environ du Golphe de _Canada_ se puisse ainsi nommer: car jusques à _Gachepé_, tous les ports sont propres à la pécherie desdits poissons, voire méme encore les ports qui sont au dehors & regardent vers le Su, comme le port aux Anglois, de _Campseau_, & de Savalet. Or en commençant au détroit d'entre le Cap de Raye & le Cap sainct Laurent (lequel a dix-huit lieuës de large) on trouve:
37 _Les iles saint Paul._ 38 _Cap saint Laurent._ 39 _Cap saint Pierre._ 40 _Cap Dauphin._ 41 _Cap saint Jean._ 42 _Cap Royal._ 43 _Golfe saint Julien_ 44 _Passage_, ou _Détroit_ de la baye de _Campseau_, qui separe l'ile de _Bacaillos_ de la terre ferme.
Depuis tant d'années ce détroit n'est point à peine reconu, & toutesfois il sert de beaucoup pour abbreger chemin ou du moins servira à l'avenir, quant la Nouvelle-France sera habitée pour aller à la grande riviere de _Canada_. Nus le vimes l'année passée étant au port de _Campseau_, allans chercher quelque ruisseau pour nous pourvoir d'eau douce avant nôtre retour. Nous en trouvames un petit que j'ay marqué vers le fond de la baye dudit _Campseau_, auquel lieu se fait grande pécherie de moruës. Or quant je considere la route de Jacques Quartier en son premier voyage, je la trouve si obscure que rien plus, faute d'avoir remarqué ce passage. Car nos mariniers se servent le plus souvent des noms de l'imposition des Sauvages, comme _Tadoussac, Anticosti, Gachepé, Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec, Batiscan, Saguenay, Chischedec, Mantanne_, & autres. En cette obscurité j'ay pensé que ce qu'il appelle les Iles Colombaires sont les iles dites Ramées qui sont plusieurs en nombre, ayant dit en son discours qu'une tempéte les avoit portez du Cap pointu à trente sept lieuës loin: car il étoit ja passé de la bende du Nort vers le Su.
45 _Iles Colombaires,_ alias _Iles Ramées._ 46 _Iles des margaux._ Il y a trois iles remplies de ces oiseaux comme un pré d'herbes, ainsi que dit Jacques Quartier. 47 _Ile de Brion_, où y a des Hippopotames, ou Chevaux marins. 48 _Ile d'Alezay_. De là il dit qu'ils firent quelques quarante lieuës, et trouverent: 49 _Le Cap d'Orleans._ 50 _Fleuve des Barques_, que je prens pour _Misamichis_. 51 _Cap des Sauvages._ 52 _Golfe saint Lunaire_, que je prens pour _Tregate_. 53 _Cap d'Esperance._ 54 _Baye_, ou _Golfe de Chaleur_, auquel Jacques Quartier dit qu'il fait plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray volontiers jusques à ce qu'il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut faire que par accident il y faisoit fort chaud quand il y fut, qui étoit au mois de Juillet. 55 _Cap du Pré._ 56 _Saint Martin._ 57 _Baye des Morues._ 58 _Cap saint Louis._ 59 _Cap de Montmorency._ 60 _Gachepé._ 61 _Ile percée._ 62 _Ile de Bonnaventure._
Entrons maintenant en la grande riviere de _Canada_, en laquelle nous trouverons peu de ports en l'espace de plus de trois cens cinquante lieuës: car elle est fort pleine de rochers & battures. A la bende du Su passé _Gachepé_ il y a:
63 _Le Cap de l'Evesque._ 64 _Riviere de Mantane._ 65 _Les ileaux saint Jean_, que je prens pour _Le Pic_. 66 _Riviere des Iroquois._
A la bende du Nort, apres _Chischedec_ mis ci-dessus au numero 27.
67 _Riviere sainte Marguerite._ 68 _Port de Lesquemin_, où les Basques vont à la pécherie des Baleines. 69 _Port de Tadoussac_, à l'emboucheure de la riviere De _Saguenay_, où se fait le plus grand traffic de pelleterie qui soit en tout le païs. 70 _Riviere de Saguenay_ à cent lieuës de l'emboucheure de la riviere de _Canada_. Cette riviere est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le fond. Ici la grande riviere de _Canada_ n'a plus que sept lieuës de large. 71 _Ile du Liévre._ 72 _Ile aux Coudres_. Ces deux iles ainsi appellées par Jacques Quartier. 73 _Ile d'Orleans_, laquelle Jacques Quartier nomma _l'ile de Bacchus_, à-cause de la grande quantité de vignes qui y sont. Ici l'eau de la grande riviere est douce, & monte le flot plus de quarante lieuës par-dela. 74 _Kebec_. C'est un détroit de la grande riviere de Canada, que Jacques Quartier nomme _Achelaci_, où le sieur De Monts a fait un Fort & habitation de François, auprés duquel lieu y a un ruisseau qui tombe d'un rocher fort haut & droit. 75 _Port de sainte Croix_ où hiverna Jacques Quartier, & dit Champlein qu'il ne passa point plus outre, mais il se trompe: & faut conserver la memoire de ceux qui ont bien fait. 76 _Riviere de Batiscan._ 77 _Ile saint Eloy._ 78 _La riviere de Foix_, nommée par Champlein _Les trois rivieres._ 79 _Hochelaga_, ville des Sauvages, du nom de laquelle Jacques Quartier a appellé la grande riviere que nous disons _Canada_. 80 _Mont Royal_, montagne voisine de _Hochelaga_, d'où l'on découvre la grande riviere de _Canada_ à perte de veue au dessus du grand Saut. 81 _Saut_ de la grande riviere de _Canada_, qui dure une lieue, tombant icelle riviere parmi des rochers en bas avec un bruit étrange. 82 _La grande riviere de Canada_, de laquelle on ne sçait encore l'origine, & a plus de huit cens lieues de conoissance, soit pour avoir veu, soit par le rapport des Sauvages. Je trouve au second voyage de Jacques Quartier qu'elle a trente lieues de large à son entrée, & plus de deux cens brasses de profond. Cette riviere a esté appellée par le méme Jacques Quartier _Hochelaga_, du nom du peuple qui de son temps habitoit vers le Saut d'icelle.
_Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve: Golfe & grande riviere de Canada: Eclaircissement des noms de Terre-neuve, Bacalos, Canada: & Labrador: Erreur du sieur de Belle-foret._
CHAP. I