Histoire De La Nouvelle France Relation Derniere De Ce Qui S Es

Chapter 2

Chapter 23,340 wordsPublic domain

Mais puis que nous sommes sur le propos des maladies & mortuaires, je ne veux passer souz silence chose que je ne sçavoy pas, & laquelle pour ne l'avoir veu pratiquer, je n'ay point écrite en mon Histoire de la Nouvelle France. C'est que noz Sauvages voyans une personne languissante de vieillesse ou de maladie maladie par une certaine compassion ilz lui avancent ses jours, lui remonstrent qu'il faut qu'il meure pour acquerir un repos, que c'est chose miserable de toujours languir, qu'il ne leur sert plus que de fardeau, & autres choses semblables, par lesquelles ils font resoudre le patient à la mort. Et lors ilz ôtent tous les vivres, luy baillent sa belle robbe de Castors, ou d'autres pelleterie, & le mettent comme un homme qui est demi couché sur son lict, lui chantans des louanges de sa vie passée, & de sa constance à la mort: A quoy il s'accorde, & repond comme le Cygne fais sa derniere chanson: Cela fait, chacun le laisse, & l'estime heureux de mourir plustot que de languir. Car ce peuple estant vagabons, & ne pouvant toujours vivre en une place, ils ne peuvent trainer apres eux leurs peres, ou amis, viellars, ou malades. C'est pourquoy ilz les traitent ainsi. Se ce sont malades ilz leur font premierement des incisions au ventre, desquelles les Pilotois, ou devins sucent le sang. Et en quelque façon que ce soit, s'ilz voyent qu'un homme ne se puisse plus trainer, ilz le mettent en l'estan que dessus, & lui jettent contre le nombril tant d'eau froide, que la Nature se debilite peu à peu, & meurent ainsi fort resolument & sonstamment.

Ainsi en avoit-on fait à Henri Membertou, qui se trouvait indisposé. Mais il manda au sieur de Poutrincourt qu'il le vinst voir ce jour là, autrement qu'il estoit mort. Au mandement ledit Sieur va trouver Membertou au fond du Port Royal à quatre lieuës loin de son fort, auquel ledit Membertou conte son affaire, disant qu'il n'avoit point encore envie de mourir. Ledit Sieur le console, & le fait enlever de la pour le mener avec lui. Ce qu'ayant fait, & arrivé audit fort, il lui fait preparer un bon feu, le couche aupres sur un bon lict, le fait frotter, dorlotter & bien penser, lui fait prendre medecine, d'où s'ensuivit qu'au bout de trois jours voila Membertou debout, prest à vivre encore cinquante ans.

On ne peut arracher tout d'un coup les coutumes & façons de faire invetérées d'un peuple quel que ce soit. Les Apôtres ni plusieurs siecles apres eux ne l'ont pas fait, témoins les ceremonies des chandeles de la Chandeleur, les Processions des Rogations, les Feuz de joye de la sainct Jehan Baptiste, l'Eau benite, & plusieurs autres traditions que nous avons en l'Eglise, lesquelles ont esté introduites è bonne fin, pour tourner en bon usage ce que l'on faisoit par abus. Ainsi bien que la famille de Membertou soit Chrétienne, toutefois elle n'avoit esté encore enseignée qu'il n'est pas loisible aux hommes d'abbreger les jours aux vieillars, ou malades, quoy qu'ilz pensent bien faire, mais faut attendre la volonté de Dieu & laisser faire son office à la Nature. Et de vérité un Pasteur est excusable qui manque à faire chose dont il n'a connoissance.

Une chose de méme merite avint en la maladie de Martin. Car on lui jeta de l'eau semblablement, pour ne le voir languir: & estant malade comme ledit Patriarche, & un nommé de Montfort lui eussent pris à la chasse & fait manger quelques tourtres, lesquelles il trouva bonnes, il demandoit lors qu'on luy parloit de Paradis, si l'on y en mangeoit: A quoy on lui répondit qu'il y avoit chose meilleure, & qu'il y seroit content. Voila la simplicité d'un peuple plus capable de posseder le royaume des cieux que ceux qui sçavent beaucoup, & font des oeuvres mauvaises. Car ce qu'on leur propose, ilz le croyent & gardent soigneusement, voire reprocher aux notres leurs fautes, quand ilz ne prient point Dieu avant & apres le repas: ce qu'a fait plusieurs fois ledit Henri Membertou, lequel assiste volontiers au service divin, & porte toujours le signe de la Croix au devant de sa poitrine. Méme ne se sentant assez capable de former des prieres convenables à Dieu, il prioit le Pasteur de se souvenir de lui, & de tous les freres Sauvages baptizés. Depuis le dernier bapteme duquel nous avons fait mention, il y en a eu plusieurs autres du 14 & 16 d'Aoust, 8 & 9 d'Octobre, 1 de Décembre 1610. Et en somme ledit Pasteur fait estat d'en avoir baptizé sept vingts en un an, ausquels ont esté impozés les noms de plusieurs personnes signalées de pardeça, selon l'affection de ceux qui faisoient l'office de parins, ou marines, lesquels ont baillé des filleuls à ceux & celles qui ensuivent.

_ET PREMIEREMENT,_

Monsieur le Prince de M. le Prince de Tingry. Condé. M. de Praslain. Monsieur le Prince de M. Roger Baron de Conty. Chaource fils dudit sieur M. le Comte de Soissons. de Praslain. M. le Duc de Nevers. M. de Grieu Conseiller au M. le Duc de Guise. Parlement de Paris. M. Le Prince de Joinville. M. Megard Chanoine & M. Servin Advocat general Thresorier de sainct du Roy audit Parlement. Urbain audit Troyes. M. de la Gueste Procureur M. Megard Licentié és general du Roy audit Droicts Chanoine en Parlement. l'Eglise sainct Estienne M. le Comte de Tonnerre. audit Troyes. Messire Jeslé de Fleuchey, M. Fombert Chanoine en Patriarche de Canada. l'Eglise de Vienne. M. Belot, dit de Monfort. M. Guiller Chanoine audit M. de Jouy. Vienne. M. Bertrand natif de Sesane, M. Bourguignon curé de presens & assistans sainct Estienne au mont ausdits baptesmes. à Paris. M. de Villars Archevesque M. Daviau Vicaire & receveur de Vienne en Daulphiné. audit S. Estienne. M. Descars Evesque & Duc M. Rouvre curé de Lantage. de Langres. M. de Marquemont auditeur M. de Gondy Evesque de Paris. de Rothes à Rome. M. Dormy Evesque de Boulogne. M. de Savarre Conseiller M. de Braslay Evesque de Troyes au Parlement de Paris. M. l'Abbé de saincte Geneviesve M. Vigor Conseiller au fils de M. de Beauvais grand Conseil. Nangis. M. de saint Just. M. l'Abbé de Clernaux. M. de Lantage-baratier M. de Vausemain Baron de sieur dudit Lantage. Chapleine, bailly de Troyes. M. Edme baratier son fils. Frere Claude de Vauvillier M. de Lantage Montleliart. Penitencier de Molesme M. de Sainct Simon. M. Bareron Chanoine grand M. de la Berge. Archidiacre & official M. Auguste du Boullot, de Troyes. sieur de l'estain. M. Dovynet Chanoine & M. Regnard Secretaire de Promoteur audit Troyes. la chambre du roy, & M. Fombert Procureur en de Monsieur le procureur Parlement general. M. Davant President & M. Simony Sieur de rouelle Lieutenant general à Advocat à langres. Troyes. M. Belot Procureur au M. de Bobus Lieutenant grand Conseil. Criminel audit Troyes. M. Hardy Receveur des M. Bazin Procureur du tailles au Mans. Roy audit lieu. M. Matteau Secretaire du M. Parmentier Lieutenant sieur Prevost Mores. de robbe courte audit M. Bajouë Greffier au Troyes. bailliage de Monfort M. Jacquinet maistre des Lamaury. eaux & forest audit M. de Cresse Commis de Troyes. Monsieur Estienne M. Megard Lieutenant des Controleur des bastimens Chirurgiens audit Troyes. du Roy. M. Martin Lieutenant general M. du Val Juge & Garde au Marquisat d'Isle. de la Justice de Lantage. M. l'Evesque Procureur M. Jamin Greffier audit audit lieu. lieu. M. de la Rue Vicaire de M. de la Crause Secretaire Vitey soubs Bar. de Monsieur de Chastille. M. Belot Thresorier Jean, Mathieu & Gregoire extraordinaire des guerres de Fleuchey freres dudit en Guienne. Patriarche. M. Belot Commissaire des Pierre Roussel son beau guerres. frere. M. Belot Sieur du Pontor. Robert Roy Sergent Royal Ferry Roussel fils de Gabriel Forestier de la forest Roussel dudit Lantage de Romilly Claude Jouguelat.

_Quand aux femmes on a donné des filleules à celles qui ensuivent._

Madame la Princesse de Mad. la Duchesse de Nevers. Condé. Mad. de Guise. Madame la Princesse de Mad. de Longueville Conty. Madam. Regnard femme Mad. la Comtesse de Soissons. dudit sieur Regnard. Mad. de Praslain mere du Mad. Belot Thresorier. Sieur de Praslain Mad. de Praslain Mesdamoiselles Catherine Madame Simony veusve Blanche & Claude filles de Monsieur Simony dudit sieur de Praslain. Procureur en Parlement. Mad. la Comtesse de Tonnerre. Mad. de Beaulieu. Mad. Anne de la Val Dame Mad. Marguerite Simony. de Ricey. Mad. Hardy. Mad. Françoise de Faulch Mad. Belot femme de femme du sieur Delantage Monsieur Belot Procureur. Baratier. Mad. Bajouë. Mad. Charlotte leur fille. Mad. Jeanne des Marets. Mad. de Grieu. femme du sieur Megard Mad. de la Berge. Chirurgien à Troyes. Mad. de Savare. Mad. Ramin mere dudit Mad. Anne Arlestain femme Patriarche. du sieur de l'Estain. Barbe de Fleuchey sa soeur. Mesd. Philippes & Charlotte Jeanne Clemence Roussel & de Arlestain ses Valentine Drouin femmes soeurs. desdits Fleuchey freres dudit Patriarche.

Voila ce que j'ai extrait d'un ordre confus des parins & marines, lesquels j'ay voulu coucher icy pour les inviter à faire du bien à ceux qui ont été baptizez soubs leurs noms, dont je veux bien esperer méme de ceux de basse condition. Que si la conversion de ces peuples ne va par milliers, il faut considerer l'estat du païs qui n'est si frequent en hommes que noz villages de France. On pourroit faire plus grande moisson qui voudroit passer plus outre: mais il faut vouloir ce que l'on peut, & pre Dieu qu'il vueïlle faire le reste, puisque les hommes ont cette entreprise tant à mépris.

_EXERCICES._

La pieté du sieur de Poutrincourt veut que le premier exercice de la journée en ce païs là soit de prier Dieu, à l'imitation d'Abel, lequel (ce dit Philon) offrit au matin son sacrifice. Ce que ne fit Cain. Et les sages remarquent par la comparaison de Jacob qui receut la premiere benediction d'Isaac, laquelle fut plus forte que celle qui fut donnée à Esaü: que ceux qui prient du matin, recevans la premiere benediction de Dieu, ont aussi plus grande part en ses graces. C'est pourquoy un illustre personnage de notre temps entre ses preceptes moreaux & sentences vrayement dorées, a écrit:

_Avec le jour commence ta journee_ _De l'Eternel le sainct nom benissant:_ _Le soir aussi ton labeur finissant,_ _Loue-le encor, & passe ainsi l'annee._

C'est ainsi que ledit Sieur en a fait, ayant exprés mené à ses dépens le susdit Patriarche, lequel je voy par les memoires que j'ay ne s'estre jamais épargné à ce que estoit de sa charge s'estant transporté quelquefois quatre, quelquefois douze lieuës loin pour baptizer des enfans de Sauvages, au mandement qu'ilz lui en faisoient, disans qu'ils vouloient estre comme Membertou, c'est à dire Chrétiens. Quelquefois aussi il a conduit sa troupe en procession sur une montagne que est au Nord de leur habitation, sur laquelle y a un roc quarré de toutes parts, de la hauteur d'une table, couvert d'une mousse épesse où je me suis quelquefois couché plaisamment: j'ay appellé ce lieu le mont de la Roque au pourtraict que j'ay fait du Port Royal en mon Histoire, en faveur du mien amy nommé de la Roque Prevost de Mimeu en Picardie, qui desiroit prendre là une terre, & y envoyer des hommes.

Le second exercice c'est de pourvoir aux necessitez de la vie, à quoy il employa ses gens chacun selon sa vacation, estant arrivé à la terre, qui au labourage, qui aux batimens, qui à la forge, qui à faire des ais, &c. Le Patriarche susdit s'empara de mon étude, & de mes parterres & jardinages, où il dit avoir trouvé arrivant là, quantite de raves, naveaux, carottes, panais, pois, fèves, & toutes sortes d'herbes jardinieres bonnes & plantureuses. A quoy s'estant occupé, il y a laissé à son retour (qui fut le 17 de Juin dernier) un beau champ de blé à beaux épics, & bien fleuri.

Plusieurs autres se sont occupés à la terre, comme estant le premier métier & le plus necessaire à la vie de l'homme. Ils en ont (comme je crois) maintenant recuilli les fruicts, hor-mis des arbres fruitiers qu'ils ont plantés, lesquels ne sont si prompts à cela.

Quant aux Sauvages ils ne sçavent que c'est du labourage, & ne s'y peuvent adonner, courageux seulement & penibles à la chasse & à la pécherie. Toutefois les Armouchiquois & autres plus esloignés plantent du blé & des feves, mais ils laissent faire cela aux femmes.

Nos gens outre le labourage & jardinage, avoient l'exercice de la chasse, de la pécherie, & de leurs fortifications. Ils ne manquerent aussi d'exercice à remettre & couvrir les batimens & le moulin delaissez depuis notre retour en l'an 1607. Et d'autant que la fonteine estoit un peu eloignée du Fort, ils firent un pui dans icelui fort, de l'eau duquel ils se sont fort bien trouvez. De sorte que (chose emerveillable) Ils n'ont eu aucunes maladies, quoy qu'il y ait eu beaucoup de sujet d'en avoir par la nécessité qu'ils ont soufferte. Car le Sieur de Sainct Just fils du dit Sieur de Poutrincourt ayant eu mandement de retourner dans quatre mois (comme nous avons dit ci-dessus) on l'attendoit dans la fin de Novembre pour avoir du rafraichissement, & toutefois il n'arriva que le jour de Pentecoste, qui fut le 22 de May ensuivant. Cela fut cause qu'il fallut retrencher les vivres qu'ils avoient en assez petite quantité. De manger toujours du poisson (s'il n'est bon & ferme) ou des coquillages seuls sans pain, cela est dangereux, & cause la dysenterie, comme nous avons rapporté ci-dessus de quelques Sauvages qui en sont morts, & pouvons en avoir autre temoignage par les gens du Sieur de Monts, qui moururent en nombre de vingt la premiere année qu'ils hivernerent à Kebec, tant pour la nouveauté de la demeure, que pour avoir trop mangé d'anguilles & autres poissons. La chasse aussi ne se trouve pas à foison en un lieu où il faut vivre de cela, & où l'on fait une demeure arrestée. C'est ce qui rend les Sauvages vagabons, & fait qu'ilz ne peuvent vivre en une place. Quand ils ont esté six semaines en un lieu il faut changer de demeure. Ilz prindrent au terroir de Port Royal six Grignaces ou Ellans, cet hiver, dont ils en apportoient un quartier ou moitié aux notres. Mais cela ne va gueres loin à tant de gens. Le jour de Pasques fleuries le fils ainé de Membertou dit Louis, en poursuivoit un, que n'estant venu rendre au Port Royal passoit l'eau, quand la femme dudit Louis vint faire une alarme en criant plusieurs fois, _Ech'pada, Ech'pada_, c'est à dire, Aux épées, Aux épées. On pensoit que ce fussent quelques ennemis, mais il fut le bien venu. Se Sieur de Poutrincourt se mit dans une chaloupe pour aller au devant, & avec un dogue il le fit tourner en arriere d'où il venoit. Il y avoit de plaisir à le cotoyer si proche de sa ruine. Si-tost qu'il approcha de terre, ledit Louïs le transperça d'une fleche, le Sieur de Jouy luy tira une arquebusade à la téte, mais _Ætaudinech_ dit Paul fils puisné de Membertou lui coupa dextrement une veine au col, que l'atterra du tout. Ceci donna une curée & consolation stomachale aux notres. Mais cela ne dura pas toujours. Il fallut revenir àl'ordinaire. Et faut penser qu'en ce retranchement de vivres dont nous avons parlé il y eut de grandes affaires pour le chef, car des mutineries & conspirations survindrent, & d'un costé le cuisinier déroboit une partie de la portion des autres, & tel crioit à la faim, qui avoit abondance de pain & de chair dans sa cellule, ainsi que s'est veu par experience. Ceux qui portoient le blé au moulin, de quinze boisseaux n'en rendoient que douze de farine au lieu de dix-huict. Et de la necessité d'autrui ils troquoient avarement des Castors avec les Sauvages. Néantmoins (par trop de bonté) tant de fautes leur furent pardonnées apres visitation faite. Pauvre sots que font des conseils si legers, & ne voyent point ce qu'ils deviendront par apres, & que leur vie ne peut estre asseurée que par un perpetuel exil de leur patrie, & de tout ce qu'ils ont de plus cher au monde.

En cette disette on eut avis que quelques racines que les Sauvages mangent au besoin, lesquelles sont bonnes comme Truffes. Cela fut cause que quelques paresseux se mirent avec les diligens à fouiller la terre, & firent si bien par leurs journées qu'ils en defricherent environ quatre arpens, là où on a semé des segles & legumes. C'est ainsi que Dieu sçait tirer du mal un bine; il chastie les siens, & neantmoins les soutient de sa main.

Quand l'hiver fut passé, & que la douceur du temps allecha le poisson à rechercher les eaux douces, on dépecha des gens le 14 Avril pour faire la quéte de cela. Il y a nombre infini de ruisseaux au Port Royal, entre lesquels sont trois ou quatre où vient à foison le poisson au renouveau. L'un apporte l'Eplan en Avril en quantité infinie. L'autre le Haren, l'autre l'Esturgeon & Saumon, &c. Ainsi furent lors deputez quelques uns pour aller voir à la riviere qui est au profond du Port Royal, si l'Eplan estoit venu. Ils y allerent, & leur fit Membertou (qui estoit cabanné là) bonne chere, de chair & de poisson. Delà ils allerent au ruisseau nommé Liesse par le Sieur des Noyers Advocat en Parlement, là où ils trouverent tant de poisson, qu'il fallut envoyer querir du sel pour en faire bonne provision. Ce poisson est fort savoureux & delicat, & ne fait point de mal comme pourroient faire les coquillages: & vient environ l'espace de six semaines en ce ruisseau: lequel temps passé il y a un autre ruisseau audit Port Royal, où vient le Haren, item un autre où vient la Sardine en méme abondance. Mais quant à la riviere dudit Port, que est la riviere de l'Equille, depuis nommée la riviere du Dauphin, au temps susdit elle fournit d'Eturgeons & Saumons à qui veut prendre la peine d'en faire la chasse. Quand le Haren fut venu, les Sauvages (selon leur bon naturel) firent des feuz & fumées en leur quartier, pour en donner avis à nos François. Ce qui ne fut negligé. Et est cette chasse beaucoup plus certaine que celle des bois.

_RETOUR EN LA NOUVELLE France._

IL estoit le 10 de May quand la derniere cuisson de pain faite, on tint conseil de retourner en France si dans le mois n'arrivoit secours. Ce qui fut prest d'estre executé. Mais le jour de la Pentecoste Dieu envoya son esprit consolateur à cette compagnie ja languissante, qui lui survint bien à propos, par l'arrivée du Sieur de Sainct Just, duquel il nous faut dire quelque chose: car ci-devant nous l'avons laissé au port de Dieppe, sans avoir veu ce qu'il a fait depuis. S'estant presenté à la Royne; elle fut merveilleusement rejouie d'entendre la conversion de plusieurs Sauvages qui avoient esté baptizés avant le depart dudit sieur de Sainct Just, dont je fis un recit public que je presentay à sa Majesté. La dessus les Jesuites se presentent pour aller au secours. La Royne le trouve bon. Elle les recommande, l'eusse desiré qu'avant de partir quelqu'un eust remontré À sa Majesté chose qu'elle n'eust fait que trop volontiers: C'est d'envoyer quelque present de vivres & d'habits à ces Neophytes & nouveaux Chrétiens qui portent les noms du feu Roy, de la Royne Regente, & de Messeigneurs & Dames les enfants de France. Mais chacun regarde à son profit particulier. Ledit sieur de Sainct Just apres son rapport fait, pretendois obtenir quelques defenses pour le commerce des Castors, cuidant que la consideration de la religion lui pourroit faire aisément accorder cela. Ce qu'il ne peut toutefois obtenir. Et voyant que cette affaire tiroit en longueur, & qu'il falloit aller secourir son Pere, ayant mandement de faire en sorte d'estre de retour dans quatre mois, il print congé de la Royne, laquelle luy bailla de compagnie deux Jesuites pour la conversion des peuples Sauvages de delà. Mais puisque le sieur de Poutrincourt avoit pris un homme capable à son partement, il me semble que ceux-ci (qui peuvent estre plus utiles par-deça) se hasterent trop pour le profit dudit Sieur. Car le retardement écheu à leur occasion lui a prejudicié de beaucoup, & causé la rupture de son association. Et faut en telles affaires fonder la Republique premierement, sans laquelle l'Eglise ne peut estre, ainsi que j'ay desja écrit ci-dessus. J'en avoy dit mon avis audit sieur de Sainct Just, & qu'il falloit asseurer la vie avant toutes choses, faire une cuillette de bledz, avoir des bestiaux, & des volatiles domestics, devant que pouvoir assembler ces peuples. Or ceste precipitation pensa, outre la perte susdite, reduire la troupe qui estoit par dela à une miserable necessité, n'y ayant plus que la cuisson de pain ja faite & distribuée.