Part 3
Ledit Sieur de Poutrincourt s'estoit associé de deux marchans de Dieppe, lesquels voyans les susdits Jesuites, sçavoir le Pere Biard homme fort sçavant Gascon de nation duquel Monsieur le premier President de Bordeaux m'a fait bon recits; & le Pere Nemon prest à s'embarquer, s'opposerent à cela, & ne voulurent permettre qu'ils fussent du voyage, disant qu'ils nourriroient volontiers toute une sorte d'hommes, Capucins, Minimes, Cordelier, Recollets, &c. mais quant à ceux-ci qu'ils n'en vouloient point, & ne pouvoient tenir leur bien asseuré en leur compagnie. Que si la Royne vouloit qu'ils y allassent, on leur rendist leur argent, & qu'ils fissent ce que bon leur sembleroit. Là dessus voila un retardement. Il faut écrire en Cour, remontrer à sa Majesté l'occasion de cela, demander de l'argent pour rembourser lesdits Marchans, faire des allées & venuës: cependant la saison se passe. La Royne leur ordonna deux mille escus, outre lesquels ils firent des collectes par les maisons des Princes, Seigneurs, & personnes devotes, d'où ils tirent aussi bon argent. Bref ilz remboursent lesditz Marchans de chacun deux milles livres, & se mettent en fin à la voile le 26 de Janvier 1611. Le temps estoit difficile, la plus rude saison de l'hiver. Ils furent quelque temps en mer pensans combattre le vent, mais ils furent contraints de relacher en Angleterre, là où ils furent jusques au 16 de Février. Et le 19 Avril ils furent sur le grand Banc des Moruës, où il trouverent des Navires de Dieppe & de Sainct Malo. Et le 29 estans entre ledit Banc & l'ile de sable, ils cinglerent l'espace de douze lieuës, parmi des glaces hautes comme montagnes, sur lesquelles ils descendirent pour faire de l'eau douce avec icelles, laquelle se trouva bonne. Au sortir desdites glaces, fut rencontré un Navire du Sieur de Monts, auquel commandoit le Capitaine Champlein, duquel nous attendons le retour, pour entendre quelque nouvelle découverte. Depuis lesdites glaces, ils en rencontrerent d'autres continuellement l'espace de cinquante lieuës, lesquelles ils eurent beaucoup de peines à doubler. Et le cinquiéme de May, ils découvrirent la terre & port de Campseau, duquel on peut voir l'assiette dans grande Table geographique de mon Histoire. Là le dit Pere Biard chanta la Messe. Et depuis ils allerent cotoyans la terre, en sorte que le 21 de May ils mouillerent l'ancre à l'entrée du passage du Port Royal.
Le sieur de Poutrincourt avoit cedit jour fait assembler ses gens pour prier Dieu, & se preparer à la celebration de la féte de Pentecôte. Et comme chacun s'estoit rangé à son devoir, voici environ trois heures apres le coucher une canonade, & et une trompette, qui réveille les dormans. On envoye au devant. On trouve que ce sont amis. La dessus allegresse & Rejouïssance, & actions de graces à Dieu en procession sur la montagne que j'ay mentionné ci-dessus. La premiere demande que fit ledit Sieur à son fils, ce fut de la santé du Roy. Il luy fit réponse qu'il estoit mort. Et interrogé de quelle mort, il lui en fit le recit selon qu'il l'avoit entendu en France. Là dessus chacun se print à pleurer, méme les Sauvages apres avoir entendu ce desastre, dont ils ont fait le dueil fort long temps, ainsi qu'ils eussent fait d'un de leurs plus grands Sagamos.
A peine fut arrivé le dit sieur de Sainct Just, que les Sauvages Etechemins (qui ayment le sieur de Poutrincourt) lui vindrent annoncer qu'il y avoit en leurs cotes trois Navires, tant Maloins que Rochelois, lesquels se vantoient de le devorer ainsi que feroit le Gougou un pauvre Sauvage. Ce qu'entendu par ledit sieur de Poutrincourt, il n'eut la patience de faire descharger la vaisseau nouvellement arrivé ains à l'instant méme alla ancrer au-devant desdits trois Navires,& fit venir tous les Capitaines parler à lui, qui preterent obeïssance, & leur fit ledit sieur renonoitre l'authorité de son fils, comme Vice Admiral esdictes terres du Ponant. Un Navire Maloin voulant faire quelque rebellion, fut prins, mais ledit sieur selon sa debonnaireté accoustumée, le relacha, apres lui avoir remontré de ne plus venir en mer sans sa Charte partie. Là le pere Briard dit la Messe, & fit ce qu'il peut pour ranger un chacun è ce qui estoit du devoir. Et particulierement il fit reconoitre sa faute à un jeune home qui avoit passé l'hiver parmi les hommes & les femmes Sauvages, & receut la Communion de sa main. Cela fait chacun revint au Port Royal en grande rejouïssance.
Le retardement susdit est cause que lesditz navire & autres estans arrivés devant ledit sieur de Sainct Just, ils ont enlevé tout ce qui estoit de bon au païs pour le commerce des Castors & autres pelleteries, lesquelles fussent venuës és marins du Sieur de Poutrincourt si son fils fust retourné par-dela au temps qui lui avoit esté enjoint. Et davantage one en eust sauvé pour plus de six mille escus que les Sauvages ont mangées durant l'hiver, lesquelles ilz fussent venus troquer audit Port Royal s'il y eust eu les choses qui leur sont necessaires. Un faute aussi fut commise avant le partement de Dieppe par l'infidelité du Contre-maistre de navire lequel ayant charge d'entuner (c'est à dire mettre dedans) le blé, le détournoit à son profit. Ce qui ayda à la disette que noz François ont par-dela soufferte. Et neantmoins Dieu les a tellement sustentés, qu'il n'y a eu aucun malade: voire ceux qui en sont de retour se plaignent à cela, & n'y en a pas un qui ne soit en volonté d'y retourner.
_EFFET DE LA GRACE de Dieu en la Nouvelle-France._
Nous pouvons mettre ce qui je viens de dire entre les effects de la grace de Dieu: comme aussi les racines qu'il leur envoya au besoin, dont nous avons parlé, & sur ce l'exercice des paresseux qui ne s'estoient voulu occuper à la terre, lesquels sans y penser en cultiverent un beau champ en cherchant desdites racines. Mais particulierement encore l'exemption de maladies, qui est un miracle tres-evident. Car és voyages precedens il ne s'en est jamais passé un seul sans mortalité, quoy qu'on fust bien à l'aise. Et en cetui-ci non seulement les sains ont esté preservez, mais aussi ceux qui estoient affligez de maladie en France ont la receu guarison. Tesmoin un honnete personnage nommé Bertrand, lequel à Paris estoit journellement tourmenté de la goutte, de laquelle il a esté totalement exempt pardela. Mais depuis qu'il est de retour, le méme mal est retourné avec plus d'effects de douleurs qu'auparavant, quoy qu'il se garde sans aucun exercice.
Mais qui ne recognoistra une speciale grace de Dieu en la personne dudit Sieur de Poutrincourt & les gens, lors qu'il fut porté par un vent de terre à la haute mer en danger d'aller voir la Floride, ou d'estre accablé des ondes, au retour de la conduite de son fils, ainsi que nous avons rapporté ci-dessus.
J'appelle aussi miracle de voir que les pauvres peuples de delà ont conceu telle opinion de la Religion Chrétienne, que si-tost qu'ilz sont malades ilz demandent estre baptizez, voire encore qu'ilz soient sains, ils y vont avec une grande Foy, & disent qu'ilz veulent estre semblables à nous recognoissans fort bien leur defaut en cela. Membertou grand Sagamos exhorte un chacun des Sauvages à se faire Chrétiens. Et tesmoignent tous que depuis qu'il ont receu le baptéme ils ne craignent plus rien, ilz vont hardiment de nuict, le diable ne les tourmente plus.
Quand le Sieur de Sainct Just arriva à Campseau, les Sauvages non baptizez s'enfuioient de peur. Mais les baptizés en nombre d'environ cinquante s'approcherent hardiment disans, Nous sommes tes freres Chrétiens comme toy, & tu nous aymes. C'est pourquoy nous ne fuyons point, & n'avons point de peur: Et porterent ledit Sieur sur leurs bras & épaules jusques en leurs cabannes.
Sur la fin du Printemps les enfans de Membertou estans allés à la chasse, en laquelle ilz firent long sejour, avint que ledit Membertou fut pressé de necessité de vivres, & en cette disette il se souvint de ce qu'il avoit autrefois oui dire à noz gens que Dieu qui nourrit les oiseaux du ciel, & les bétes de la terre, ne delaisse jamais ceux qui ont esperance en lui, selon la parolle de notre sauveur.
En cette necessité donc il se met à prier Dieu, ayant envoyé sa fille voir au ruisseau du moulin s'il y auroit point apparence de pouvoir faire pecherie. Il n'eust esté gueres long temps en prieres que voici sadite fille arriver criant à haute vois, _Nouchich', Beggin pech'kmok Beggin ëta pech'kmok_: c'est à dire: Pere, le haren est venu; le haren certes est venu. Et vit par effect le soin que Dieu a des siens, à son contentement. Ce qu'il avoit une autrefois eprouvé, ayant eu (ou les siens) à tel besoin la rencontre d'un Ellan, & encore une autrefois une Baleine échouée.
Qui voudra nier que ce ne soit un special soin de la providence de Dieu envers les siens, quand il envoya au Sieur de Poutrincourt le secours désiré le jour de la Pentecoste derniere, duquel nous avons fait mention cy-dessus?
Je ne veux rememorer ce que j'ay écrit en mon Histoire dela Nouvelle-France, livre 4, chap. 4, de la merveille avenuë au premier voyage du Sieur de Monts en la personne de Maitre Nicolas Aubri Prestre d'une bonne famille de Paris, lequel fut seze jours perdu dans les bois, & au bout dudit temps fut trouvé fort extenué, à la verité, mais encore vivant, & vit encore à present, aymant singulierement les entreprises qui se font pour ce païs là, où le defit le porte plus qu'il ne fit jamais, comme aussi tous autres qui y ont fait voyage, lesquels j'ay presque tous veux desireux d'y hazarder leur fortune, si Dieu leur ouvrait le chemin pour y faire quelque chose. A quoy les grans ne veulent point entendre, & les petits N'ont les ailes assez fortes pour voler jusques là. Neantmoins c'est chose étrange & incroyable de la resolution tant dudit Sieur de Monts, que dudit Sieur de Poutrincourt, le premier desquels a toujours continué depuis dix ans d'envoyer par delà: & le second, nonobstant les difficultez que nous avons récitées ci-dessus, n'a laissé d'y renvoyer nouvellement, attendant ici le renouveau pour aller revoir les gens. Dieu donna à l'un & à l'autre le moyen de faire chose qui reüsisse à la gloire de son nom, & au bien des pauvres peuples que nous appellons Sauvages.
A DIEU SEUL HONNEUR ET GLOIRE.
End of Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle France, by Marc L'escarbot