Part 16
Mort à trente-neuf ans, jouissant d'une fortune considérable, distrait par mille occupations mondaines, par de nombreux voyages et par ses travaux de chef d'orchestre, Mendelssohn n'a pas laissé un bagage aussi considérable que les maîtres allemands de la même époque. Cependant son répertoire est encore suffisamment riche et varié. On y compte des symphonies, comme les deux en _la mineur_ et _majeur_, la symphonie _Écossaise_, la symphonie _Italienne_, la _Réformation, symphonie_; de la musique de drame et de féerie, d'un caractère romantique, comme _le Songe d'une nuit d'été_; des tableaux fantastiques comme _la Nuit de Walpürgis_; de magnifiques ouvertures, comme celles de _la Grotte de Fingal_, de _la Mer calme_, de _la Belle Mélusine_, de _Ruy Blas_; des compositions, qui tiennent du drame sans en être, comme _Antigone_ et _Athalie_; des concertos, parmi lesquels celui de violon, si original et si coloré. Dans la musique religieuse, Mendelssohn a donné libre cours à son culte pour Bach et Hændel; citons, dans le style ancien, les _Psaumes_, l'oratorio de _Paulus_ (1835) et celui d'_Élie_ (1847); sa musique de chambre se compose de quatuors et de quintettes; enfin, dans le genre élégiaque et léger, il a laissé des mélodies, des chœurs, des morceaux de toute espèce, et surtout ces petits poèmes pour piano, intitulés _Lieder_ ou _Romances sans paroles_. Dans ce genre dont il fut le créateur, Mendelssohn n'a trouvé qu'un rival: Schumann; mais dans les mélodies, les _lieder_, pour piano et chant, il avait déjà son maître; j'ai nommé Franz Schubert (1797 † 1828) (fig. 100).
A en juger par le bagage musical que Schubert a laissé à la postérité, ce musicien serait peu digne de figurer au rang des grands maîtres que nous venons de nommer. En effet, que sont en apparence des mélodies, à côté des œuvres de Beethoven, des opéras de Weber, des symphonies et du répertoire de Mendelssohn? Mais, outre que Schubert, mort à trente et un ans, a été d'une incroyable fécondité, ayant écrit des symphonies, des pièces de piano et des opéras, ses mélodies composent à elles seules une œuvre de telle importance que le maître qui les a écrites peut compter parmi ceux qui ont place prépondérante dans l'art moderne. Qui les connaît bien les retrouve plus d'une fois dans la poétique musicale de Weber et de Mendelssohn.
Le _Lied_, ce court poème, est tout particulier au génie allemand, dont il traduit la poétique rêverie, sous une forme narrative, sentimentale et quelquefois mystique. Franz Schubert en a été comme l'interprète musical le plus complet et le plus idéal à la fois; musicien instruit, d'une imagination féconde, il possède une richesse de mélodie, une originalité et une variété de rythmes qui rendent son œuvre encore inimitable et pour toujours inoubliable. Quelques mesures lui suffisent pour fixer en musique une poétique figure de Goethe, comme _Marguerite au rouet_ ou _Mignon_. Veut-il décrire? une légère formule d'accompagnement nous peindra d'un trait les bonds capricieux de la truite; suivez avec lui un récit dramatique, et voici la ballade du _Roi des aulnes_ qui se déroule sombre et terrible devant nous, avec ses mélodies variées, son accompagnement obstiné qui, à lui seul, est un tableau. Plus loin, voilà le rêve mystique avec _la Jeune fille et la Mort_, _la Jeune religieuse_, chef-d'œuvre d'une admirable puissance romantique, avec le _Calme plat_, avec _la Plainte de la jeune fille_, avec _l'Ave Maria_, hymne pieux, pur et enthousiaste; plus loin, il exprime l'amour avec _Je pense à toi!_ d'une chaleur puissante et communicative, avec _la Sérénade_, élégante et coquette.
Bien que les plus grands maîtres aient écrit de nombreux _lieder_, depuis le commencement de ce siècle, Schubert n'a été surpassé par aucun, ni par Mendelssohn, ni par Weber, ni même par Beethoven; cependant nous devons nommer à côté de lui Robert Franz, que le poète des _mélodies_ a fait oublier, mais qui, lui aussi, trouva des accents d'un charme pénétrant et d'une poésie rêveuse.
Avant de parler des maîtres qui, précédant immédiatement l'école contemporaine, ont eu sur elle une certaine influence, nommons quelques musiciens de second ordre; ils ont tenu grande place dans leur temps en Allemagne. Spohr (Ludwig) (1784 † 1859), dont les deux opéras de _Faust_, et surtout _Jessonda_, contiennent des pages remarquables; Marschner (Heinrich) (1795 † 1861), dont l'opéra romantique _le Vampire_ est encore cité; l'abbé Vogel, organiste, qui fut le maître de Meyerbeer et de Mendelssohn; dans le genre léger, nous trouvons Otto Nicolaï (1809 † 1849), un Allemand très italianisé, qui est l'auteur d'un joli opéra-comique, _les Joyeuses commères de Windsor_.
Avec Weber, Schubert, Mendelssohn, nous sommes entrés dans la série des musiciens romantiques; mais en voici un autre, Frédéric Chopin, sentimental jusqu'à la souffrance, qui réclame, pour la musique de piano, une place dans l'art moderne.
Français par son père, Polonais par sa mère, Allemand par son éducation musicale, et assez Italien par goût, Chopin (Zelazowa-Wola, 1809 † Paris, 1849), subit ces diverses influences. Il prit à l'un la netteté et la justesse des proportions, à l'autre la sensibilité et la rêverie poétique; à ses maîtres allemands il emprunta la richesse et la plénitude de son style; enfin les Italiens lui donnèrent la souplesse et l'élégance de la ligne mélodique. En lui-même il trouva cette sensibilité maladive, caractère de son harmonie comme de son chant, qu'il sut allier aux caprices rythmiques les plus originaux. Si sa musique nous laisse une forte et profonde impression, quel effet devait-elle produire, lorsque le maître exécutait lui-même ses œuvres, en incomparable artiste, avec les mille nuances que l'on ne peut décrire, les mille délicatesses que l'on ne peut deviner!
Empreintes d'une élégance un peu précieuse, mais charmante, d'un sentiment délicat et tendre, les œuvres de Chopin sont variées de style et d'inspiration. Ici ce sont les _Nocturnes_, rêveries douces et tristes; là, les _Études_, _Préludes_, _Impromptus_, _Ballades_, où le maître semble avoir groupé avec amour ses innovations de rythme et d'harmonie; enfin, dans les _mazurkas_, _valses_ et _polonaises_, le souvenir des rythmes slaves vient se mêler à la fantaisie capricieuse. Avec la marche funèbre, qui fait partie de la magnifique sonate en _si bémol mineur_, Chopin s'est élevé jusqu'à la plus haute poésie. Généralement ses compositions sont désignées par des numéros, et non par des titres; en effet, le maître n'a pas besoin d'instruire d'avance l'auditeur: il sait bien le guider lui-même.
Venu après Schubert, Weber et Mendelssohn, Chopin est moins génial que ces grands maîtres; mais il est de leur famille; il est avec eux, plus qu'eux peut-être, le chantre délicat de la mélancolie et de la douleur.
Il annonce, en quelque sorte, un maître moderne par excellence, Robert Schumann (1810 † 1856). Celui-ci, dont chaque accent mélodique est une expression, chaque accord une pensée, est le traducteur musical de Byron, de Goethe et du mystique Jean-Paul Richter. Son art a mille délicatesses qui révèlent, à qui sait écouter, un artiste d'une nature exquise; aussi bien a-t-il été en musique le chantre des enfants et des jeunes filles. Schumann est mort de bonne heure, et cependant son œuvre est considérable et varié.
Les compositions de Schumann sont des tableaux dans lesquels il introduit les passions presque sous forme de personnages, se mettant lui-même quelquefois en scène. Les _Feuilles d'album_, le _Carnaval_ (scènes mignonnes), les _Scènes d'enfants_, les _Scènes de bal_, les _Études symphoniques_, sont tout à la fois profondes, neuves et pittoresques.
La même puissance d'imagination se retrouve dans les œuvres d'orchestre, comme le magnifique concerto en _la bémol_, les six ouvertures de _Manfred_, de _Geneviève_, la _Fest Ouverture_, _Julius Cæsar_, _Hermann et Dorothée_, et les quatre symphonies. Malheureusement l'instrumentation de ces pages, un peu grise et terne, n'est pas toujours à la hauteur de la pensée.
C'est dans ses grandes compositions, comme le _Paradis et la Péri_, la _Vie d'une Rose_, _Manfred_, les _Scènes de Faust_, le _Requiem de Mignon_, et dans ses _lieder_ et _mélodies_ que Schumann a donné libre essor à la puissance de son génie; le mysticisme du second _Faust_ de Goethe ne l'a pas effrayé. Lorsque le temps aura jeté sur les œuvres de Schumann ce voile qui adoucit les couleurs trop vives, on verra de quelle valeur était ce musicien, que certains font gloire de mépriser, et qui est un des maîtres de l'école moderne. Peut-être notre éloge semble-t-il aujourd'hui exagéré; mais, si le plus doux de nos rêves se réalise, si, dans quelques années, on lit encore ce livre, puissions-nous paraître alors être resté au-dessous de la vérité[18]!
[18] Le lecteur est peut-être étonné de ne pas rencontrer Meyerbeer avec l'école allemande de cette époque; nous avons groupé dans un seul chapitre les maîtres qui semblent avoir écrit dans le même esprit et sous la même inspiration; Meyerbeer, par certains côtés, tient à l'école de Weber; mais, par son éclectisme, il appartient aux écoles d'Italie et de France; c'est en France qu'il a remporté ses plus grands succès; c'est là que nous le retrouverons.
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CHAPITRE II
L'ÉCOLE ITALIENNE DE ROSSINI A VERDI (1813-1850)
Les prédécesseurs de Rossini.—Rossini et ses imitateurs.—Bellini, Donizetti, Verdi.—Les chanteurs.
Notre admiration et, faut-il le dire franchement, notre préférence pour l'école poétique de Beethoven, de Weber, de Mendelssohn, de Schubert et de Schumann ne doit pas nous faire oublier les maîtres italiens du commencement de ce siècle, à la tête desquels Rossini brille d'un éblouissant éclat.
On aime en général à montrer les hommes de génie sortant tout armés, comme Minerve, du front de Jupiter. Il n'en a jamais été ainsi: toujours un homme de génie a eu ses précurseurs; inconsciemment il a profité de leurs travaux et de leurs découvertes. Le public ingrat oublie ces premiers pionniers de l'art, pour ne se souvenir que du maître qui l'éblouit; mais l'historien ne doit pas se faire complice de ces indifférences et de ces injustices. Entre Mozart, Cimarosa et Rossini, on trouve plusieurs musiciens de second ordre, mais d'un réel talent, qui ont eu grand succès à leur époque et dont les noms doivent prendre place ici.
Quelques-uns, comme Francesco Basily (1766 † 1850), Bonifazio Asioli (1779 † 1832), professeur habile et écrivain élégant; comme Giuseppe Farinelli (1769 † 1836), l'imitateur le plus heureux de Cimarosa, continuèrent les traditions de l'illustre école de Naples. Un des compositeurs les plus célèbres de cette période de transition fut Valentino Fioravanti (1770 † 1837). Cimarosa disait de lui: «Je ne le crains pas pour l'inspiration musicale; mais pour la sveltesse, l'élégance et la légèreté, il est toujours sûr de sa victoire.» On ne peut faire un plus bel éloge du spirituel auteur des _Cantatrice villane_ (1803), des _Virtuosi ambulanti_ (1807). Au même rang que Fioravanti, nous devons compter Ferdinand Paër (1771 † 1839), le plus brillant élève italien de l'école de Mozart, qui fut le compositeur préféré du premier empire. Paër savait surtout trouver la note touchante et émue, comme on peut le voir dans la _Camilla_ (1801) et dans l'_Agnese_ (1810). _Le Maître de chapelle_ (1821) nous le montre homme de goût et musicien mélodique, dans le style tempéré.
Carlo Coccia (1782 † 1875), Pietro Generali (1783 † 1832), Pietro Raimondi (1786 † 1853), Nicolas Vaccaj (1790 † 1848), que nous connaissons encore par la scène finale de son chef-d'œuvre, _Giulietta e Romeo_ (1825), furent en même temps des prédécesseurs et des imitateurs de Rossini. Prédécesseur malgré lui fut aussi ce Michel Carafa, prince de Colobrano (1787 † 1872), qui renia ses dieux, Cimarosa et Mozart, et se perdit volontairement dans les rayons du soleil éblouissant de Rossini. Carafa avait écrit en Italie de nombreux opéras, comme la _Gelosia corretta_ (1820), _Gabriella di Vergy_ (1816), _I due Figaro_ (1820), qui avaient eu le plus grand succès. Il vint en France, où il composa _le Solitaire_, aimable opéra-comique (1822), _le Valet de chambre_, enfin _Masaniello_ (1827), son chef-d'œuvre, que la _Muette_ d'Auber a fait oublier, mais qui contient des pages de premier ordre.
Avant de parler de Rossini, nommons encore deux musiciens, François Morlacchi (1784 † 1841) et Simon Mayer ou Mayr (1763 † 1845). Avec _I Saraceni in Italia_ (1728), avec _Il Barbiere di Siviglia_, qui fut représenté à Dresde, l'année même où celui de Rossini était joué à Rome, l'œuvre la plus importante de Morlacchi est la _Messe de Requiem_ écrite pour les funérailles du roi Frédéric-Auguste II de Saxe (1827). Simon Mayer, par la puissance de son orchestre, par la beauté et l'expression des idées mélodiques, est le plus remarquable prédécesseur de Rossini; ses opéras de _Saffo_ (1794) et de _Lodoïska_ (1800) méritent encore d'être lus.
Tous ces compositeurs de talent, mais non de génie, doivent s'effacer devant Rossini (1792 † 1868), le plus applaudi, sinon le plus grand des musiciens des premières années de ce siècle. Rossini fut, dans toute la force du terme, ce que l'on appelle enfant de la balle. Son père jouait du cor dans les troupes ambulantes de théâtre, et sa mère était chanteuse. Il eut, pour ainsi dire, en naissant, l'instinct de la scène, c'est-à-dire qu'il sut, presque sans l'apprendre, l'art de faire marcher et vivre des personnages entre les deux portants d'un décor. Il y parut bien, dès ses débuts, lorsqu'après avoir fait des études assez hâtives au lycée musical de Bologne, sous le savant père Mattei, il donna sa première partition d'opéra en 1810, la _Cambiale di matrimonio_, et surtout l'_Inganno felice_ en 1812; mais la première œuvre digne de lui fut _Tancrède_, en 1813. Là il montra qu'il serait un maître; il acheva la révolution que ses prédécesseurs avaient commencée depuis Cimarosa; il voulut faire de l'opéra un drame musical, au lieu d'un concert pour virtuoses (fig. 101).
Bientôt il revint au genre bouffe avec l'_Italienne à Alger_ (1813). Il avait moins de tendresse et de charme que Cimarosa, mais plus d'éclat. A partir d'_Aureliano in Palmira_ (1813), il prit le parti de ne plus laisser le chanteur improviser à son gré sur sa musique, innovation que Cimarosa avait tentée sans réussir, et qui porta un terrible coup au _virtuosisme_ pur. Enfin, le 5 février 1816, on entendait au théâtre Argentina à Rome _Il Barbiere di Siviglia_. Quelques accidents ridicules rendirent tumultueuse la première représentation; mais, dès la seconde, le succès était assuré et devait être formidable. _Il Barbiere_ est l'œuvre dominante du génie de Rossini, dans le style comique; un incomparable éclat, un esprit pétillant de verve et de saillies, un merveilleux sentiment de la scène, une recherche de l'effet à tout prix, une certaine sécheresse dans les idées, dissimulée sous les ornements les plus touffus, un caquetage persistant d'orchestre, brillant, il est vrai, mais souvent inutile, tels sont les qualités et les défauts de cette œuvre charmante. Après _Il Barbiere_ venaient la _Cenerentola_, en 1817, et, dans la même année, la _Gazza ladra_, plutôt de demi-genre que bouffe.
A partir de 1816, le jeune maître sembla se tourner vers l'opéra _seria_ avec _Otello_ (1816), avec _Mosé_ (1818), avec la _Semiramide_ (1823), opéra brillant, éclatant, orné entre tous, je dirais presque flamboyant.
Le génie de Rossini, progressant chaque jour, était dans toute sa force, lorsque le maître fut appelé à Paris. En arrivant sur le théâtre qui avait vu Glück, Spontini, etc., Rossini devait, non point changer sa manière, mais entrer plus avant dans le genre élevé et expressif qu'il avait inauguré avec _Otello_, _Mosé_, _Semiramide_. Sa première œuvre en France fut _Il Viaggio à Reims_, opéra de circonstance, pour le couronnement de Charles X; puis, ne voulant pas aborder de front l'Opéra par une partition nouvelle, il refit quelques-uns de ses anciens opéras: _Maometto II_ devint ainsi le _Siège de Corinthe_ en 1826, _Mosé in Egitto_, _Moïse_, en 1827. En même temps il reprenait la musique du _Viaggio à Reims_ et en faisait une sorte d'opéra ou d'opéra-comique, sur un vaudeville de Scribe, le _Comte Ory_ (1828). Ce fut l'année suivante que parut le chef-d'œuvre de Rossini, l'opéra qui permet de le placer à côté des plus grands maîtres, _Guillaume Tell_ (3 août 1829). Il faut connaître Bach, Hændel, Glück, Mozart, _Alceste_, _Don Juan_, les symphonies de Beethoven; mais il faut aussi connaître les deux premiers actes de _Guillaume Tell_, si l'on veut comprendre jusqu'à quel point de puissance et d'expression peut arriver le noble art de la musique.
A la fois pittoresque et dramatique, l'ouverture de _Guillaume Tell_ est la seule de Rossini qui réponde véritablement au sujet de l'opéra. Les autres ouvertures du maître ont été longtemps célèbres; ce sont en effet des pages de musique éclatante et sonore; mais à mesure que l'on se familiarise avec les ouvertures de Mozart, de Beethoven, de Weber et des maîtres modernes, les ouvertures rossiniennes, à peu près toutes tracées sur le même plan, avec le _crescendo_ qui les termine, avec leurs longues répétitions de phrases, avec leur orchestration papillotante et vide, paraissent aujourd'hui plus brillantes que réellement belles, plus ornées que véritablement riches. Citons parmi les principales, outre celle du _Barbier_, qui fut écrite d'abord pour un opéra _seria_, _Élisabeth_, celles d'_Othello_, de la _Gazza ladra_, de l'_Italienne à Alger_, pétillante et vive, de _Semiramide_, tout hérissée de traits, de trilles et de broderies, et celle de la _Cenerentola_, gracieuse et spirituelle.
On a beaucoup parlé de l'influence de Rossini; elle a été immense en effet, et l'auteur du _Barbier_ et de _Guillaume Tell_ a laissé dans la première moitié de ce siècle une trace lumineuse et éblouissante. Mais, faut-il le dire, cette influence a été plus néfaste qu'utile. Rossini a eu des imitateurs et des copistes, il n'a pas eu d'école, et c'est justement l'imitation du maître de Pesaro qui a nui aux œuvres de ses contemporains, surtout en France. Ce qui chez lui était éclat et brio est devenu faux clinquant chez ses successeurs; la recherche de l'effet à tout prix a fait tomber bien des musiciens dans l'exagération du son et du chant. Ne pouvant lui prendre son génie, plus d'un lui a pris ses défauts.
Après _Guillaume Tell_ (1829), Rossini cessa d'écrire, du moins pour le théâtre; car il faut encore compter au premier rang de ses œuvres son _Stabat Mater_, composition plus dramatique que religieuse, mais qui renferme de belles pages, et sa _Messe_ (1869).
Par une sorte de réaction singulière, le cygne de Pesaro put compter parmi ses successeurs un musicien faible, il est vrai, mais qui eut en partage, et à un haut degré, ce qui manquait au «puissant monarque de la musique», comme disait Boïeldieu: la sensibilité. Vincenzo Bellini naquit en 1801 à Catane et mourut à Puteaux en 1835. Son œuvre est peu nombreux, sa musique est pauvre et plus pauvrement encore accompagnée par l'orchestre, comme par l'harmonie; mais il faut garder le souvenir de ce musicien touchant, qui eut le culte de la vérité et de l'expression. Il débuta en 1826 par _Bianca et Fernando_; mais _Il Pirata_ le rendit célèbre, en 1827. Cette célébrité n'eut plus de bornes après la _Straniera_ (1829). La _Sonnambula_ (1831), _Norma_ (1831), montrèrent tout ce qu'il y avait de tendresse, de larmes, d'émotion vraie et d'intelligence artistique dans ce doux poète. Sa dernière œuvre, _I Puritani_, fut exécutée à Paris (janvier 1835), l'année même de sa mort. On a comparé Bellini à Pergolèse, comme lui mort jeune, un siècle juste avant lui, comme lui âme tendre et émue; mais on ne peut nommer l'auteur de la _Sonnambula_ et de la _Norma_ sans penser aussi à un autre musicien, non moins poète, non moins tendre, non moins exquis, mais plus instruit, Frédéric Chopin, mort comme lui avant quarante ans (fig. 102).
Moins délicat, moins expressif, moins poète, en un mot, que Bellini, Gaetano Donizetti (1798 † 1848) était plus habile que lui dans le sens spécial du mot. Doué d'une prodigieuse richesse mélodique, ayant acquis une grande adresse et une grande sûreté de main dans la science du style vocal et instrumental, Donizetti sembla prodiguer comme à plaisir tous les trésors de son exubérante imagination. Musique sérieuse et légère, il aborda tout, tantôt avec bonheur, tantôt avec une désolante faiblesse. On a de lui plus de trente partitions; il n'en est pas une qui ne contienne au moins une page de valeur; il n'en est pas une, même parmi les meilleures, qui soit complète. Sa réputation commença en 1819, avec _Pietro il Grande_; mais _Anna Bolena_ (1830) fut la première œuvre digne de lui. Bientôt parurent l'_Elisire d'amore_ (1832), opéra bouffe tout de grâce et d'élégance; puis la _Parisina_, qui eut plus de succès que de mérite (1833). _Lucrezia Borgia_ (1833) fit enthousiasme; mais le maître ne connut plus de rivaux après _Lucia di Lammermoor_ (1835). _Lucia_ compte, avec raison, parmi les meilleurs opéras de Donizetti, et le sextuor est un chef-d'œuvre de style vocal dramatique, à la manière italienne. Il écrivit encore en Italie _Poliuto_, qui fut joué à Paris, sous le titre: _les Martyrs_, et dont le sextuor égale presque celui de _Lucie_.
Donizetti vint en France en 1840, et, comme tous les maîtres italiens, il sentit grandir son talent en arrivant dans notre pays. En effet, ce fut à l'Opéra-Comique, à l'Opéra et au Théâtre-Italien qu'il donna les œuvres qui sont ses plus belles et ses plus gracieuses, après l'_Elisire d'amore_ et _Lucie_. La _Fille du régiment_, à l'Opéra-Comique, et la _Favorite_, à l'Opéra, datent de 1840. En 1843, il faisait jouer sur notre première scène lyrique _Don Sébastien de Portugal_, et au Théâtre-Italien, sa dernière œuvre, _Don Pasquale_, partition fine, spirituelle et charmante de tous points.