Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7)
Part 12
En entrant dans la presse, Louis Blanc s'était engagé dans le parti républicain extrême, se posant en radical, en jacobin, nullement libéral et faisant ses dévotions à Robespierre. Mais, bien qu'il parût alors principalement préoccupé de poursuivre une révolution politique, il se distinguait de la plupart des hommes à côté desquels il écrivait, par un accent et un tour d'idées socialistes. Avec le temps, ce caractère devint de plus en plus marqué, et fut tout à fait dominant dans les articles de la _Revue du progrès_. Il n'était pas jusqu'à l'_Histoire de dix ans_, parue en 1840, où ne se trahît le parti pris de changer la société: sans doute, ce pamphlet historique était avant tout une machine de guerre contre la monarchie de Juillet; mais derrière cette monarchie l'écrivain poursuivait, avec une singulière âpreté de haine et de dénigrement, la bourgeoisie, envisagée comme la personnification des idées économiques régnantes, de la concurrence, du laisser-faire, du crédit individuel, de la féodalité financière, de l'«individualisme», de toutes ces «doctrines sans entrailles» qui ne songent qu'«à augmenter la masse des biens, sans tenir compte de leur répartition», qui «éloignent l'intervention de tout pouvoir tutélaire dans l'industrie», qui «protègent le fort et laissent l'existence du faible à la merci du hasard[116]».
[Note 116: _Passim_ dans l'introduction de l'_Histoire de dix ans_.]
Ce fut surtout par sa brochure sur l'_Organisation du travail_, publiée en septembre 1840[117], que Louis Blanc prit rang parmi les théoriciens du socialisme. L'auteur débutait par poser vivement cette question: «Le pauvre est-il un membre ou un ennemi de la société? Qu'on réponde. Il trouve, tout autour de lui, le sol occupé. Peut-il semer la terre pour son propre compte? Non, parce que le droit de premier occupant est devenu droit de propriété. Peut-il cueillir les fruits que la main de Dieu fait mûrir sur le passage des hommes? Non, parce que, de même que le sol, les fruits ont été appropriés.» Louis Blanc poursuivait ses interrogations; il montrait le pauvre ne pouvant pas même tendre la main ou s'endormir sur le pavé des rues, parce qu'il y a des lois contre la mendicité ou le vagabondage; puis il ajoutait: «Que fera donc ce malheureux? Il vous dira: «--J'ai des bras, j'ai une intelligence... Tenez, prenez tout cela, et en échange, donnez-moi un peu de pain.» C'est ce que font et disent aujourd'hui les prolétaires. Mais, ici même, vous pouvez répondre au pauvre: «--Je n'ai pas de travail à vous donner.» Que voulez-vous qu'il fasse alors? Vous voyez bien qu'il ne lui reste plus que deux partis à prendre: se tuer ou vous tuer.» L'auteur concluait que l'État devait «assurer du travail au pauvre»; non que cette conclusion lui parût satisfaire pleinement aux exigences de la «justice»; il faudrait davantage pour établir véritablement «le règne de la fraternité»; mais du moins, ce travail une fois assuré, «la révolte ne serait plus rendue nécessaire». Ce résultat, si modeste qu'il fût, Louis Blanc constatait qu'il n'était pas atteint. Pourquoi? À cause de la concurrence; là est, selon lui, tout le mal, le vice capital de l'organisation sociale. La liberté du travail n'est qu'un mensonge: elle aboutit à une guerre sauvage, non seulement entre le capital et le travail, mais entre le travail et le travail, entre le capital et le capital; elle amène, par suite, la baisse continue des salaires, l'écrasement des faibles, l'asservissement des pauvres et la constitution d'une féodalité industrielle. Suivait un tableau tragique des misères du prolétariat ouvrier, des vices et des crimes qui en sont la conséquence, de la famille dissoute, de l'enfance atrophiée et pervertie, etc. Que tout fût imaginaire dans ce tableau, nul ne pourrait l'affirmer; mais l'auteur exagérait violemment le désordre, envenimait et exaspérait perfidement les souffrances; et puis, n'était-il pas arbitraire d'imputer à la seule concurrence un mal qui avait beaucoup d'autres causes économiques et surtout morales?
[Note 117: On a souvent imprimé que cette brochure avait été publiée en 1839. C'est une erreur. La première ébauche du travail parut sous forme d'article, dans la livraison d'août 1840 de la _Revue du progrès_. Ce furent les grèves survenues au commencement de septembre qui donnèrent à Louis Blanc l'idée de transformer cet article de revue en une brochure de propagande.]
Où Louis Blanc cherchait-il le remède? Tout d'abord, resté factieux en devenant utopiste, il combattait ceux qui, comme les fouriéristes et les saint-simoniens, se bornaient à rêver le changement de la société sans vouloir bouleverser le gouvernement. Pour lui, si la révolution sociale est le but final, la révolution politique est le moyen nécessaire. L'émancipation du prolétariat lui paraît d'ailleurs une oeuvre trop compliquée pour s'accomplir par des efforts individuels. Il y faut appliquer «la toute-puissance de l'État». Donc les prolétaires doivent commencer par s'emparer du pouvoir. «Prenez-le pour instrument, leur dit-il, sous peine de le rencontrer comme obstacle.» Cet État, dont Louis Blanc ne craint pas de développer sans mesure l'autorité et l'intervention, sera «le régulateur suprême de la production»; à lui de prévenir les crises qui naissent de la libre concurrence. Comment, d'après quels principes, sur quelles données? L'auteur néglige de l'indiquer. L'État doit être en outre le «banquier des pauvres» et leur «fournir les instruments de travail». Sur ce point, Louis Blanc veut bien préciser son système. Le gouvernement fera un grand emprunt dont le produit servira à créer des «ateliers sociaux» affectés aux diverses branches de l'industrie. Les statuts de ces ateliers, rédigés par les pouvoirs publics, auront force de loi. Les salaires y seront égaux, par cette raison qu'ils doivent être réglés non d'après la capacité ou les oeuvres, mais d'après les besoins. Il paraît que le vieux mobile de l'intérêt personnel sera heureusement remplacé, chez l'ouvrier émancipé, par le sentiment de l'honneur collectif, et par une disposition, présumée permanente, à la fraternité et au dévouement. La hiérarchie des fonctions, dans l'intérieur de chaque atelier, sera constituée par le gouvernement, la première année; par l'élection, les années suivantes. Les hommes ainsi appelés à remplir l'office des patrons, des ingénieurs, des chefs d'usines et de comptoirs, ceux qui devront apporter la science, l'expérience, la direction, l'esprit d'initiative ou de prévoyance, si essentiels au succès de l'entreprise industrielle, n'auront pas un salaire plus considérable que le moindre ouvrier; ils n'auront non plus aucune responsabilité. Quant aux capitalistes, ils sont autorisés, invités même à apporter leur argent; on leur servira un intérêt garanti par l'État, qui prend ainsi à sa charge tous les risques de la gestion; mais ils ne toucheront rien des bénéfices. Ces bénéfices seront divisés en trois parts: l'une, répartie également entre tous les membres de l'atelier; l'autre, destinée à l'entretien des vieillards, des malades, et à l'allègement des crises industrielles; la troisième, consacrée à fournir des instruments de travail à ceux qui voudraient faire partie de l'association, de telle sorte que celle-ci pourra s'étendre indéfiniment, même au delà des possibilités de la consommation. Chaque membre aura le droit de disposer de son salaire, mais l'auteur compte bien que l'association des travaux conduira à «l'association des besoins et des plaisirs», c'est-à-dire au communisme complet, qui est en effet le dernier mot du système. Il compte aussi que les ateliers nationaux feront une concurrence mortelle à l'industrie privée, ainsi réduite, avant peu, à capituler aux mains de l'État; au besoin, on s'arrangerait pour qu'il en fût ainsi: c'est ce que Louis Blanc appelle «se servir de la concurrence pour tuer la concurrence». Révolution complète qu'il nous affirme devoir s'accomplir facilement, rapidement et pacifiquement. Ce ne sera du reste qu'une transition, et il nous laisse entrevoir, dans les brumes de l'horizon, un règne plus complet de la «fraternité».
Cette périlleuse et absurde chimère ne supporte pas un moment l'examen. Un tel régime, en admettant qu'il y eût moyen de l'établir, serait la ruine de notre industrie, qui ne pourrait soutenir la concurrence avec l'industrie étrangère, et ne garderait même plus un seul entrepreneur capable, un seul ouvrier laborieux; il serait la ruine de l'État, devenu le banquier de toutes ces entreprises condamnées à la faillite; il serait la ruine de la liberté, qui n'aurait plus aucune place en face de cet État omnipotent, omnifaisant et omnipayant; il serait enfin la ruine de la dignité humaine, disparaissant sous le niveau et dans la confusion de ce communisme égalitaire. Rien d'original dans ces erreurs économiques et morales; on pourrait indiquer celle qui est empruntée au saint-simonisme, celle qui vient de Fourier, celle qui a été ramassée dans les écrits de Cabet ou de Buonarotti. Encore Louis Blanc a-t-il, par rapport à ses devanciers, notamment à Saint-Simon et à Fourier, l'infériorité de ne pas nous offrir un système complet, ayant une réponse telle quelle à toutes les questions de l'âme humaine. Il ne voit dans la société que le travail industriel, dans le travail industriel que le problème de la concurrence, et, pour guérir les abus de cette concurrence, il n'a pas d'autre remède que de la supprimer. Ce n'est donc plus l'oeuvre complexe et longuement méditée d'un esprit philosophique, mais l'improvisation d'un journaliste qui, cherchant un moyen d'agitation et de popularité, a rassemblé à la hâte quelques idées fausses, prises de-ci et de-là. Il n'y a de nouveau et appartenant vraiment à Louis Blanc que la forme éloquente donnée à ces idées, et le ferment redoutable de passion révolutionnaire qui y est introduit.
Le succès fut considérable, plus considérable que celui de toutes les autres publications socialistes. Plusieurs éditions se succédèrent. Ces mots: «organisation du travail», qui n'étaient pas d'ailleurs de l'invention de Louis Blanc et que M. Arago avait déjà portés à la tribune de la Chambre, le 16 mai 1840[118], devinrent la formule des revendications du prolétariat. La faiblesse scientifique du système facilitait sa diffusion; ce remède si sommaire, dont quelques pages suffisaient à donner la recette, cette vue si restreinte et si superficielle de tant de graves problèmes étaient, beaucoup plus que la complication touffue de Fourier ou la profondeur abstraite de Pierre Leroux, à la portée des lecteurs populaires. Seule l'imagination sensible de «papa Cabet» pouvait leur plaire autant; encore Louis Blanc, parce qu'il tendait à la constitution d'une secte moins étroite, moins délimitée que celle de l'Icarie, trouvait-il un public plus étendu. Le beau langage du rhéteur, loin d'éveiller la méfiance des ouvriers, semblait les flatter d'autant plus qu'il était moins conforme à leur tour habituel d'esprit et à leur façon de s'exprimer. Et surtout, avec quelle âpre jouissance les mécontents et les malheureux se répétaient ces déclamations passionnées, où ils trouvaient à la fois la vengeance et l'exaspération de leurs souffrances! Nul écrivain ne contribua davantage à rendre la démocratie laborieuse impatiente de son sort, à lui souffler la haine de la société personnifiée dans la bourgeoisie; nul surtout ne travailla plus efficacement à lui faire croire qu'un changement de législation et de gouvernement pouvait faire disparaître tous ses maux, et qu'il lui suffirait de mettre la main sur le pouvoir pour effectuer ce changement, de rendre quelques décrets pour en recueillir aussitôt l'immense bénéfice. Pendant un temps, Louis Blanc n'a eu qu'à jouir de la popularité ainsi conquise, et c'est grâce à celle-ci qu'il a pu s'imposer, le 24 février 1848, comme membre du gouvernement provisoire. Mais, par un châtiment mérité, il s'est vu aussitôt sommé d'apporter au prolétariat la réalisation de l'immense et trompeuse espérance par laquelle il avait avivé ses convoitises. On sait à quelle lamentable banqueroute le parlement ouvrier du Luxembourg a promptement abouti, et comment, pour faire diversion aux embarras et aux humiliations de cette banqueroute, l'auteur de l'_Organisation du travail_ s'est jeté et perdu dans les émeutes démagogiques.
[Note 118: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]
VII
Il est un homme qu'on ne peut omettre dans la galerie des socialistes de ce temps, et qu'il serait cependant malaisé de rattacher à quelqu'une des écoles déjà étudiées; c'est Proudhon. Pour connaître son oeuvre, il faut, avant tout, le connaître lui-même: il s'agit ici bien plus de l'analyse d'un tempérament que de celle d'un système, de l'histoire d'une passion que de celle d'une doctrine. Né à Besançon, en 1809, d'un ouvrier et d'une fille de campagne servante pour les gros ouvrages, employé, dans son enfance, à garder les vaches ou à faire le métier de garçon de cave, Pierre-Joseph Proudhon avait obtenu, par l'entremise de quelques personnes charitables, d'être admis au collège en qualité d'externe non payant. Ce fut donc encore un boursier, comme Pierre Leroux, comme Cabet, comme Louis Blanc. Écolier ardent et opiniâtre au travail, mais sans cesse entravé et humilié par sa misère, venant au collège en sabots et sans chapeau, puni maintes fois pour avoir «oublié» des livres qu'il n'avait pas le moyen d'acheter, ne trouvant pas de quoi dîner chez ses parents, au retour d'une distribution de prix où il avait remporté les premières couronnes, il se montrait déjà sombre, farouche, irritable[119]. Un jour que, suivant son instinct d'âpre curiosité, il avait, dans la bibliothèque de la ville, demandé à la fois un grand nombre d'ouvrages, le bibliothécaire, savant fort obligeant qui devait être un de ses protecteurs, s'approcha de lui et lui demanda en souriant: «Mais, mon petit ami, qu'est-ce que vous voulez faire de tous ces livres?» L'enfant leva la tête, toisa l'interrogateur et, pour toute réponse, lui jeta brusquement un: «Qu'est-ce que cela vous fait[120]?» L'obligation de gagner sa vie ne lui permit pas de terminer complètement ses études. Successivement correcteur, typographe, prote, il acquit, en 1836, une petite imprimerie dans laquelle il fit de mauvaises affaires. En 1838, il brigua et obtint de l'Académie de Besançon la _pension Suard_; cette pension de 1,500 francs était accordée, pour trois ans, au jeune homme sans fortune qui montrait d'heureuses dispositions dans les lettres, les sciences, le droit ou la médecine.
[Note 119: Il écrivait lui-même, peu après, à l'Académie de Besançon: «Je poursuivis mes humanités, à travers les misères de ma famille et tous les dégoûts dont peut être abreuvé un jeune homme sensible et _du plus irritable amour-propre_.» (_Correspondance de P.-J. Proudhon_, t. I, p. 26.)]
[Note 120: _P.-J. Proudhon_, par M. SAINTE-BEUVE.]
C'était, pour ce fils d'ouvrier, une occasion de s'ouvrir une carrière bourgeoise, d'autant mieux que l'honnête Académie paraissait prendre au sérieux et exercer avec sollicitude le patronage qu'elle avait assumé à son égard. Elle lui avait désigné, à Paris, pour correspondant et protecteur, un de ses membres qui faisait aussi partie de l'Académie française, M. Droz. Proudhon, bien que peu porté à la reconnaissance, a dû plusieurs fois rendre témoignage des bontés qu'avait eues pour lui ce moraliste aimable et bienveillant[121]. D'autres personnages considérables, M. Jouffroy, M. Cuvier, lui faisaient également favorable accueil. Mais, chagrin, défiant, misanthrope, il repoussait ces avances et restait dans son coin[122]. Était-ce modestie? C'était plutôt orgueil du plébéien qui a peur de ne pas faire assez bonne figure dans un salon[123]. Le rôle de protégé lui paraissait humiliant. Et puis n'attendez pas de lui la patience de suivre la filière, de prendre la queue des candidats; mieux valait, à son avis, tenter, à un moment donné, de sortir des rangs et de brusquer la renommée. Enfin, sans avoir encore toutes les opinions qu'il affichera bientôt, il se proclamait déjà républicain, égalitaire, il avait répudié toutes les croyances chrétiennes de son enfance et surtout possédait, au moins en germe, toutes les haines, toutes les amertumes qui feront plus tard explosion dans ses divers écrits. En recevant sa pension, il s'était fait le serment de ne pas abandonner ses frères du prolétariat, de ne pas se laisser attirer dans la hiérarchie sociale, mais, bien au contraire, de demeurer hors de cette hiérarchie pour la combattre[124]. «Je pourrais, écrivait-il le 17 décembre 1838, choisir d'autres voies de me pousser et de me faufiler; je ne le veux pas. Je refuse d'aller aux soirées de M. Droz, de voir M. Nodier, M. Baguet, M. Jouffroy, etc., et je n'y mettrai pas le pied... Ma nomination par l'Académie n'a pas effacé mes souvenirs, et ce que j'ai haï, je le haïrai toujours. Je ne suis pas ici pour devenir un savant, un littérateur homme du monde; j'ai des projets tout différents. De la célébrité, j'en acquerrai, j'espère; mais ce sera aux frais de ma tranquillité et de l'amour des gens.» Et, l'année suivante, le 15 octobre 1839, il ajoutait: «Je n'attends rien de personne; je rentrerai dans ma boutique, l'année prochaine, armé, contre la civilisation, jusqu'aux dents, et je vais commencer, dès maintenant, une guerre qui ne finira qu'avec ma vie[125].» Le bon M. Droz ne comprenait pas grand'chose à la manière d'être d'un si incommode pupille, et ne savait comment l'apprivoiser.
[Note 121: _Correspondance de P.-J. Proudhon_, t. I, p. 73, 218.]
[Note 122: _Ibid._, p. 84, 188, 256.]
[Note 123: Il écrivait, quelques années auparavant: «J'éprouve encore cette sotte honte d'un berger que l'on veut faire entrer dans un salon. Je crains, comme des bêtes effrayantes, les visages que je n'ai jamais vus; je recule toujours à voir les gens même qui peuvent m'être utiles et me vouloir du bien; je n'ai de présence d'esprit et d'aplomb que lorsque je me vois seul et que c'est ma plume qui parle. Mérite fort commun, mais que voulez-vous? je sais que je ne brille ni par les dehors, ni par l'élocution; j'aime mieux n'être vu ni connu de personne.» (_Ibid._, t. I, p. 10.)]
[Note 124: _Correspondance_, t. I, p. 59, 60.]
[Note 125: _Ibid._, p. 76 et 154.]
Si Proudhon se refuse à prendre rang dans la vieille société, ce n'est pas pour s'enrôler dans quelqu'un des partis révolutionnaires. Dès le premier jour, il se vante de «n'appartenir à aucune opinion[126]», et il gardera cette attitude jusqu'au bout. Il se dit républicain, mais proclame son mépris et son aversion pour toutes les coteries qui prennent cette étiquette; leur conduite lui paraît «stupide», leur programme absurde[127]. Il sera bientôt en état de guerre continuelle, implacable, avec les hommes du _National_, et ne se sentira jamais plus heureux que quand, par quelque «attaque effroyable», il les aura fait «pleurer et grincer des dents[128]»; il traite fort mal ceux qu'il appelle les «séides de Robespierre» et les «dévots à Marat[129]». Il n'est pas davantage disposé à s'affilier à l'une des sectes socialistes. «Je ne suis, écrit-il le 29 mai 1840, ni saint-simonien, ni fouriériste, ni babouviste, ni d'aucune entreprise ou congrégation réformiste.» Un autre jour, après avoir parlé de tous les prédicateurs d'évangiles nouveaux: «Je n'ai pas envie, ajoute-t-il, d'augmenter le nombre de ces fous[130].» Individualiste à outrance, il ne pardonne pas aux communistes de détruire la personnalité et la dignité humaines[131]. Et surtout, il se révolte contre les impuretés de la réhabilitation de la chair, de l'amour libre et autres divagations érotiques[132]. S'il est donc révolutionnaire et socialiste, c'est à sa manière, qui n'est celle de personne autre; il n'éprouve le besoin de se ranger sous aucun drapeau, et la conspiration qu'il se dispose à poursuivre est, comme il le dit lui-même, une «conspiration solitaire[133]».
[Note 126: _Ibid._, p. 142.]
[Note 127: «La conduite du parti républicain, écrit Proudhon, le 15 novembre 1840, a été, comme toujours, stupide depuis deux ou trois mois.» Ou bien encore: «Les radicaux sont annihilés par leur ineptie et leur incapacité.» (_Correspondance_, t. I, p. 254, 313.) Il n'a pas assez du sarcasmes pour le «dada réformiste» ou pour les velléités belliqueuses de la gauche.]
[Note 128: _Ibid._, t. I, p. 333; t. II, p. 6.]
[Note 129: _Ibid._, p. 13, et _Confessions d'un révolutionnaire_, § I.--Pas un homme important de l'extrême gauche qu'il ne déteste. «Je souscrirais volontiers pour une couronne civique, écrivait-il, à celui qui nous délivrerait de Lamennais, de Cormenin et d'A. Marrast.» (_Correspondance_, t. I, p. 255.) Lamennais surtout lui est antipathique. «Quoi qu'un dise de cet homme, écrit-il, je répondrai toujours que je n'aime pas les apostats. Il pouvait changer d'opinion, mais il ne devait jamais faire la guerre à ses confrères dans le sacerdoce ni au christianisme.» (_Ibid._, t. I, p. 333.) Et plus tard: «Le plus grand bonheur qui pourrait arriver au peuple français, ce serait que cent députés de l'opposition fussent jetés à la Seine, avec une meule au cou; ils valent cent fois moins que les conservateurs, car ils ont, de plus que ceux-ci, l'hypocrisie.» (_Ibid._, t. II, p. 277.) Des journalistes de gauche, il ne pense pas plus de bien: «Ils ne comprendront jamais de moi autre chose, dit-il, sinon que je les hais et les méprise.»]
[Note 130: Proudhon écrira, un jour, de Fourier, que son système est «le dernier rêve de la crapule en délire»; de Pierre Leroux, dont cependant il avait paru un moment se rapprocher, que «la sottise le dispute à la méchanceté dans ses élucubrations»; de Louis Blanc, qu'il est «le plus ignorant, le plus vain, le plus vide, le plus impudent, le plus nauséabond des rhéteurs». Cabet ne sera pas mieux traité.]
[Note 131: Dans la théorie communiste, les hommes lui paraissent «attachés comme des huîtres, côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher de la fraternité».]
[Note 132: Quand il lui faudra discuter cette partie de la doctrine socialiste, il se plaindra d'être «obligé de remuer ce fumier», et il s'écriera: «Loin de moi, communistes! Votre présence m'est une puanteur, et votre vue me dégoûte.»]
[Note 133: Plus il va, plus il semble trouver une sorte d'âpre jouissance à se voir seul en guerre contre tous: «J'aurai raison contre tout le monde, écrit-il, ou je succomberai à la peine... Le nombre des adversaires vous épouvante; il m'anime, au contraire. Car je crois que, dans la carrière antireligieuse, antipropriétaire, antimonarchique, où je suis entré, s'il y avait une seule opinion avec laquelle je ne fusse pas en désaccord, je ne serais plus d'accord avec moi-même.» (_Correspondance_, t. II, p. 241.)]
Proudhon ne voulut pas se dévoiler tout d'un coup. En 1839, il publia un _Discours sur la célébration du dimanche_, sujet mis au concours par l'Académie de Besançon. Un peu d'attention suffit sans doute pour y découvrir en germe presque toutes les idées du socialisme égalitaire qui seront développées dans ses ouvrages ultérieurs; mais il tâchait de les couvrir du nom de Moïse, et les entourait d'amplifications inoffensives ou même presque édifiantes. La menace existait, seulement elle était dissimulée; et s'adressant au lecteur qu'il supposait intrigué par le mystère, l'auteur s'écriait: «Infortuné, comment me comprendriez-vous si vous ne me devinez pas?» Le public ne chercha ni à comprendre ni à deviner. Le _Discours_ passa inaperçu, et personne ne s'arrêta à déchiffrer l'énigme qu'il pouvait contenir. L'Académie de Besançon seule s'en occupa; bien qu'un peu effarouchée, elle accorda une médaille à son pensionnaire, et se borna à faire quelques réserves par l'organe de son rapporteur, l'abbé Doney, qui devait être plus tard évêque de Montauban.