Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)

Part 8

Chapter 83,650 wordsPublic domain

[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_, t. VI, p. 376.)]

[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M. de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée». (_Documents inédits._)]

[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.» (_Ibid._, p. 376.)]

[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]

[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août, M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]

Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois», c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche, de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris, et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines, prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et, après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe, n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère; mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi, et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il faisait fausse route. La politique française s'engageait donc décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant ambassadeur.

[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 117: _Ibid._]

VIII

Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas, était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich, pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.

M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal, unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et, comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar, personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]». Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte. La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].

[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839. (BULWER, t. II, p. 263)]

[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122], fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés à côté de nous[123].»

[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]

[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 122: Même dépêche.]

[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.]

Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe. Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter l'accord.

[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance; que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p. 264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date du 23 septembre.]

[Note 125: «Cela m'est égal.»]

Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier, le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il, ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre, sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le dernier[127].»

[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.]

Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement, brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération; l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier; nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer, faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte.

Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français, de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national, soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres, dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée d'impuissance[129].»

[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.]

[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._]

Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses premières déterminations relativement aux bases de la transaction à intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement, monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections; lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le concours d'une puissante flotte égyptienne[132].

[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]

[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]

L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet, et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre, pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135]. De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa «neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie: «Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre. Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment. Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].» M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance. Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui: «Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos adversaires[139].»

[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 139: _Ibid._]