Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)
Part 7
Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27 juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant, l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions; force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de décisions qui engageaient gravement la politique de leurs gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs, il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha. L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar? Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain, lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.
[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il lui semblait que ce refus était effacé par la signature de l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»; toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.
[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
VII
Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire. Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où, en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale, comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas. J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas; mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre... Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15 avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque, quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].
[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui diminuât la liberté de la France.]
[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]
[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents inédits._)]
Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche, l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution, les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité, absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance, qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie; M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97], et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir, dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»
[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie, aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M. Guizot.)]
[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839. (_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages, directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._) L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]
Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements, il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences, se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille, par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter une perturbation déplorable dans la marche de la politique générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston. Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].
[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]
[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du _Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre pacifiquement la question d'Orient[101].»
[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France. Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103]. Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt; tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan, notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles, qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais procédés[106].»
[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]
[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents inédits._)]
[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents inédits._)]
S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais? Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas, disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an, pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir aucun scrupule à les accepter.
[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17 septembre 1839, citée par M. Guizot.]
Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère, préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris, écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France, ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que, le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.