Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)

Part 3

Chapter 33,574 wordsPublic domain

Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout, soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du _Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés. «Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque malgré lui, la formation[39].

[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le général Sébastiani, en congé pour cause de santé.]

[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t. II, p. 258.)]

[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le salut de l'empire turc.»]

À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort. C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait _turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question _européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs, au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui donnassent une impulsion vigoureuse[45].

[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839. (_Ibid._)]

[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents inédits._)]

[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839. (_Documents inédits._)]

À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères, répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière «il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46].

[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)]

À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»; loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale», il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune», et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe, demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la conférence projetée à Vienne[47].

[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition, et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant, à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères, de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha, nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler, reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].»

[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet 1839. (_Documents inédits._)]

[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17 et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]

[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]

[Note 54: _Documents inédits._]

III

Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien, concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les difficultés du dehors.

À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé; pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment, ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de supprimer toutes les subventions aux journaux.

Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public, sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait, pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs, étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner, trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.

M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment «parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs. Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments, semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires; celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence: peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres! Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.

[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)]

[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril 1840. (_Documents inédits._)]

Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices, rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui, malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M. Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].»

[Note 57: 14 mai 1839.]

[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés eussent voté pour M. Sauzet.]

[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]