Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7)
Part 28
[Note 392: «Le Roi vous ayant fait l'honneur de vous parler de l'attitude de Mgr le duc l'Orléans, je crois pouvoir supplier Sa Majesté de vouer tous ses efforts au soin de faire entrer Son Altesse Royale au conseil. Ce n'est pas là que les héritiers présomptifs du trône courent le risque de se compromettre: c'est dans les Chambres, ou quand ils se trouvent en pleine liberté d'appréciation. Circonscrire cette liberté, c'est rendre aux princes et à l'État qui vit du présent et de l'avenir, un service certain. Si les premiers restent exclus de la connaissance des affaires, ils deviennent, pour le moins, des critiques fort dangereux et la pâture des intrigants.» (Lettre du 28 janvier 1837. _Ibid._, p. 193, 194.)]
[Note 393: M. de Metternich écrit, le 3 janvier 1838, au comte Apponyi, au sujet de M. de Sainte-Aulaire: «Il est, jusqu'à un certain point, dans le secret de mes rapports avec le roi Louis-Philippe, et il les regarde, _aujourd'hui_, comme un bienfait pour la France.»]
[Note 394: Lettre du 26 janvier 1837. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 189, 190.)]
Cette intimité n'était pas cependant sans nuages et sans intermittences. Tantôt, c'était une parole prononcée à Paris, qui détonnait aux oreilles des hommes d'État du continent, comme une fausse note révolutionnaire; tantôt, c'était un procédé discourtois des vieilles monarchies, montrant qu'elles n'avaient pas encore pris tout à fait leur parti de traiter le gouvernement de Juillet sur un pied d'égalité. Le 14 janvier 1837, dans un discours sur l'Espagne, M. Molé avait, sans penser à mal, inséré cette phrase: «Nous détestons l'absolutisme et nous plaignons les nations qui connaissent assez peu leurs forces pour le subir.» Aussitôt, grand émoi chez les ambassadeurs d'Autriche et de Russie, qui voyaient là «un appel à la rébellion, adressé à tous les peuples». De là, pendant quelque temps, un peu de froideur dans les relations diplomatiques. À la cour de Berlin, où l'on avait fait preuve de si amicales dispositions, lors du mariage, on se refusait cependant, malgré les insinuations indirectes de notre représentant, à échanger, avec Louis-Philippe, les ordres de Prusse et de France, comme il était d'usage entre souverains. Frédéric-Guillaume, personnellement, l'eût fait volontiers, mais il n'osait braver le sentiment contraire de son entourage où dominait l'influence du Czar. «On nous tient encore en dehors du droit commun, écrivait à ce propos M. Bresson à M. Molé, le 31 décembre 1837. C'est l'ouvrage de l'empereur de Russie. On lui fait ce genre de concession pour l'apaiser. Le roi de Prusse craint de se mettre en avant seul, d'attirer exclusivement sur lui l'attention, de sembler faire parade de ses bons rapports avec nous et de son influence à Paris. C'est un miracle que, dans l'affaire du mariage, nous ayons pu le conduire si loin. Le prince Wittgenstein en est encore lui-même dans l'étonnement[395].»
[Note 395: _Documents inédits._]
Mais ces vieux restes des anciennes dissidences ne produisaient que des ombrages passagers. Le rapprochement n'en continuait pas moins, et chaque jour on était plus content les uns des autres. M. de Metternich, bien que continuant à voir très en noir l'avenir de la France, et tout en disant que «la barque de 1830 faisait eau de toutes parts[396]», «chantait les louanges» de M. Molé, et déclarait «le préférer à tous les autres ministres que le Roi avait eus depuis sept ans[397]»; il aimait à répéter que «le cabinet était composé des hommes les plus honnêtes qui se fussent trouvés au timon des affaires depuis 1830[398]». «Si le bon Dieu, disait-il encore à M. de Sainte-Aulaire en 1838, me donnait à choisir un ministre des affaires étrangères pour la France, je lui demanderais avec les plus ferventes prières de conserver celui qui y est[399].» Le chancelier surtout ne tarissait pas en éloges de l'«expérience», de la «haute intelligence», de l'«habileté» de Louis-Philippe, «le seul homme, disait-il, qui, au milieu des sots, n'a pas été un sot». Et il ajoutait: «Le Roi n'a pas trouvé, en Europe, un cabinet qui l'ait mieux compris que le nôtre et qui l'ait même deviné, lui et sa pensée gouvernementale, comme nous les avons devinés[400].» La princesse de Metternich, si prévenue qu'elle fût, était obligée de reconnaître l'«esprit» de Louis-Philippe[401]. Mêmes impressions à Berlin. «La confiance est grande au dehors, écrivait de cette ville M. Bresson, et notre position s'en ressent.» Et encore: «Nous n'avons jamais été mieux placés ici que depuis que M. Molé est au pouvoir.» Dans une autre lettre du 31 décembre 1837, ce diplomate racontait que le prince Wittgenstein, confident du roi de Prusse, lui avait défini ainsi les sentiments de son gouvernement: «En 1830, nous avons vu avec regret la révolution. En 1837, nous ne verrions pas avec un moindre regret une révolution en France. Nous désirons ardemment le maintien de la dynastie.» Et notre ambassadeur ajoutait: «Ces paroles résument la situation en Prusse[402].» Il n'était pas jusqu'en Russie, où notre gouvernement n'eût gagné en considération. M. de Barante écrivait de Saint-Pétersbourg, le 22 octobre 1837: «Au dehors, du moins du côté où je suis, la réputation de sagesse et de fermeté du Roi fait, de jour en jour, du progrès... Il y a satisfaction à représenter la France[403].» Le Czar lui-même se prenait de goût pour M. Molé[404]; événement plus nouveau et plus extraordinaire encore, il faisait l'éloge de Louis-Philippe. «Sa conduite, disait-il au ministre de Prusse, est aussi bonne que le permettent des circonstances difficiles. C'est évidemment un souverain fort habile; il est plus fin que nous tous[405].» Avec Nicolas, il est vrai, ces justices n'étaient que passagères; la passion reprenait bientôt le dessus, mais sans pouvoir nous nuire beaucoup, car toutes les fois que, dans sa haine contre le gouvernement de 1830, ce prince faisait mine de passer des paroles aux actes, l'Autriche et la Prusse l'obligeaient de s'arrêter en refusant de le suivre. Leurs ambassadeurs à Saint-Pétersbourg, M. de Ficquelmont et M. Libbermann, avaient même pour instruction «d'amener le Czar à une meilleure appréciation de l'état de la France[406]».
[Note 396: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 195; cf. aussi p. 276 à 279.]
[Note 397: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, du 11 septembre 1837. (_Documents inédits._)]
[Note 398: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 195, 276.]
[Note 399: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, du 9 septembre 1838.--Seulement notre spirituel ambassadeur, quelques semaines plus tard, après avoir transmis à M. Molé de nouveaux compliments de M. de Metternich, ajoutait: «Je vous garantis les paroles; mais quant aux sentiments, je vous prie de croire encore un peu plus à la sincérité de ceux que je vous porte.» Lettre du 22 décembre 1838. (_Documents inédits._)]
[Note 400: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 161, 162, 185.]
[Note 401: _Ibid._, p. 347.]
[Note 402: _Documents inédits._]
[Note 403: _Ibid._]
[Note 404: Lettre de M. de Barante à M. Bresson. (_Ibid._)]
[Note 405: Lettre du même à M. Molé, 30 décembre 1837. (_Ibid._)]
[Note 406: Dépêche de M. Molé à M. de Barante, du 17 novembre 1837, et lettre de M. Bresson à M. Molé, du 31 décembre 1837. (_Documents inédits._)]
II
Ces bons rapports avec les puissances continentales n'étaient pas faits pour adoucir la mauvaise humeur avec laquelle l'Angleterre avait vu M. Molé arriver au ministère des affaires étrangères. Il était d'usage à peu près constant, depuis 1830, que les discours de la Couronne, en France et en Angleterre, fissent mention spéciale de l'union existant entre les deux États occidentaux. Le discours du roi des Français, prononcé le 27 décembre 1836, n'y avait pas manqué[407]. Au contraire, le discours du roi d'Angleterre, lu le 31 janvier suivant, se tut complétement sur la France[408]. Cette omission fut très-remarquée. Lord Palmerston avait écrit, le 27 janvier, à lord Granville, son ambassadeur à Paris: «Notre discours ne dira pas un mot de la France ou de l'alliance française. Nous ne pouvons rien dire à son éloge, et par conséquent le silence est la façon la plus polie dont nous puissions en user avec elle.» Le 3 février, après la discussion de l'Adresse où il n'avait pas non plus été question de notre pays, il ajoutait: «Si, comme vous le dites, la France doit avoir été mortifiée de n'être pas mentionnée dans le discours, elle ne trouvera pas probablement plus agréable d'avoir été si complétement oubliée dans le débat[409].» Même silence à l'ouverture de la session de 1838. Lord Palmerston était personnellement fort animé contre M. Molé, qu'il accusait d'avoir des «sentiments anti-anglais[410]». À chaque instant, nous nous heurtions à la mauvaise volonté du chef du _Foreign Office_ et de ses agents. À Saint-Pétersbourg, tandis que les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse s'efforçaient d'amener le Czar à de meilleurs sentiments pour la France, l'ambassadeur anglais «ne négligeait aucune occasion de lui en parler dans un sens d'ironie et de malveillance[411]». Dans l'été de 1837, le nouveau roi de Hanovre ayant aboli, par un véritable coup d'État, la constitution de son royaume, le gouvernement du roi Louis-Philippe, fidèle à la tradition de la politique française, décida de «protéger les libertés allemandes» et de faire des représentations à la diète de Francfort; l'Angleterre lui dénia vivement le droit de s'occuper de ces affaires.
[Note 407: Le Roi disait: «Toujours intimement uni avec le roi de la Grande-Bretagne, je continue à faire exécuter le traité de la Quadruple-Alliance...»]
[Note 408: Le roi de la Grande-Bretagne se contentait de dire qu'il «continuait à recevoir de toutes les puissances étrangères les assurances les plus positives de leurs dispositions amicales...» L'année précédente, après une déclaration à peu près identique, il avait ajouté: «L'union intime qui existe entre ce pays et la France est une garantie pour l'Europe du maintien de la paix générale.»]
[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 214, 215.]
[Note 410: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 213.]
[Note 411: Dépêche de M. Molé à M. de Barante, du 17 novembre 1837. (_Documents inédits._)]
C'était surtout en Espagne que la dissidence éclatait. Lord Palmerston eût attribué volontiers à notre refus d'intervention l'état misérable de la Péninsule. Lui aussi, comme les ministres du continent, était tout disposé à croire que Louis-Philippe allait, au mépris de la Quadruple-Alliance, abandonner la cause d'Isabelle et se rallier à don Carlos[412]. À Madrid, entre les deux ambassades, l'antagonisme était manifeste. Faire à tout prix échec à l'influence française était le principal souci du représentant de l'Angleterre. La faction radicale, alors au pouvoir en Espagne, était connue pour être «le parti anglais» et faisait montre de son hostilité contre la France. Espartero, populaire dans ce parti, déclarait que «ses inclinations et ses opinions étaient en faveur d'une alliance intime avec la Grande-Bretagne», tandis que Narvaez, son rival militaire, son ennemi politique, attaché à la monarchie constitutionnelle, homme d'ordre et d'autorité, passait pour le client de la France. Narvaez était en disgrâce, même en fuite, tandis que montait l'étoile d'Espartero, créé fastueusement duc de la Victoire pour avoir délivré Bilbao.
[Note 412: Le roi Léopold de Belgique écrivait à M. Molé, le 8 décembre 1837, au sujet de ces préventions de l'Angleterre: «Vous vous souviendrez que l'opinion a été assez généralement répandue, et surtout par les soins des diplomates du Nord, que le Roi ne serait pas fâché de voir réussir don Carlos. Vous comprendrez combien il est difficile de défendre la politique toute neutre qu'on désire conserver vis-à-vis de l'Espagne, quand on rencontre alors l'idée que, dans cette extrême modération, il pourrait bien y avoir un peu de faveur pour don Carlos.» (_Ibid._)]
M. Molé n'ignorait pas les mauvais sentiments de lord Palmerston à son égard[413]. Il y répondait en traitant le représentant de l'Angleterre à Paris avec politesse, mais froidement et sans confiance[414]. Louis-Philippe, dans ses conversations avec les ambassadeurs des puissances continentales, ne se retenait pas toujours de décocher, contre les ministres d'outre-Manche, des épigrammes sur lesquelles naturellement le secret n'était pas gardé[415]. Ces ambassadeurs étaient d'ailleurs fort empressés à insister sur les mécomptes que le Roi rencontrait dans l'alliance anglaise. C'était aussi l'un des sujets sur lesquels revenait le plus volontiers M. de Metternich, dans les communications qu'il destinait à Louis-Philippe. «Cette prétendue alliance, disait-il, pèsera chaque jour davantage sur le _roi conservateur_, tandis que, dans les occasions où il s'éloignera de ce système, il ne trouvera dans les whigs que faux frères qui voudront se servir de lui pour le _gros ouvrage_, ainsi qu'il en a déjà été des prétentions anglaises à l'intervention française dans les affaires d'Espagne[416].» Toutes les fois que le chancelier entrevoyait quelque difficulté entre Paris et Londres, par exemple dans les affaires du Mexique, il se frottait les mains. «Moins ils s'entendent, disait-il, tant mieux pour nous; et certes, je ne graisserai pas les roues pour qu'elles tournent mieux[417].»
[Note 413: «Le général Pozzo, écrivait M. Molé au Roi, le 15 août 1837, m'a confirmé, ce que je savais déjà, le mauvais vouloir de lord Palmerston pour moi personnellement. Tout le ministère anglais appelle M. Thiers de ses voeux.» (_Revue rétrospective._)]
[Note 414: Lord Palmerston écrivait, le 3 novembre 1837, à son ambassadeur à Paris, lord Granville: «Sébastiani (alors ambassadeur de France à Londres) m'a demandé comment allaient les choses entre vous et Molé. Bien et mal, lui ai-je dit. J'ajoutai qu'on ne peut rien imaginer de plus cordial que la façon dont il vous reçoit, dont il vous parle, toujours avec la plus grande ouverture et la plus grande confiance, du temps, des élections françaises, de ce qui se passe dans les Chambres et ainsi de suite; mais que, toutes les fois que vous portez la conversation sur les questions européennes où l'Angleterre et la France ont un intérêt commun, et où il y a à faire une chose ou l'autre, Molé se renferme aussitôt dans sa froide réserve, n'a pas d'opinion, n'est pas suffisamment informé des faits, veut réfléchir sur la matière, et en somme s'échappe sans donner aucune réponse.» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 215.)]
[Note 415: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 362.]
[Note 416: Lettre à Apponyi, du 2 janvier 1837. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 186, 187.)]
[Note 417: Dépêche du comte Sambuy, datée de Vienne, le 5 novembre 1838. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 288.)]
Cependant on se gardait, aussi bien à Londres qu'à Paris, d'une rupture ouverte. Dès le 9 janvier 1837, M. Molé disait solennellement à la Chambre des pairs: «L'honorable préopinant (M. de Dreux-Brezé) a parlé de l'alliance anglaise, et, à ce sujet, il m'a personnellement interpellé. Je suis heureux d'avoir l'occasion de le déclarer à cette tribune: mon opinion personnelle est que l'alliance anglaise doit être la base de notre politique, et qu'aujourd'hui la paix de l'Europe serait compromise, si cette alliance venait à se rompre.» De son côté, lord Palmerston, comme s'il voulait atténuer l'effet fâcheux du silence gardé sur la France dans le discours de la Couronne, saisissait l'occasion d'une interpellation sur les affaires d'Espagne, pour faire, le 10 mars 1837, une déclaration analogue: «En ce qui concerne, disait-il, l'alliance du gouvernement anglais avec la France dans la question espagnole, si quelqu'un ici pense qu'elle s'est relâchée, il se trompe; l'alliance des deux pays est fondée sur des intérêts communs, et j'ai la confiance qu'ils auront longtemps encore les mêmes amis et les mêmes ennemis, parce qu'ils auront le même intérêt dans toutes les grandes questions européennes.»
Le _Journal des Débats_ relevait avec satisfaction ce langage, qui, d'après lui, «ne devait laisser aucun doute sur la sincérité de l'alliance unissant les deux puissances[418]», et M. Molé écrivait à l'un de ses ambassadeurs: «Le discours dans lequel lord Palmerston a essayé de réparer l'impression produite par le silence gardé, dans une occasion solennelle, sur l'alliance de la France et de l'Angleterre, aura appelé votre attention. Je dois dire que ce ministre nous avait, depuis longtemps, fait parvenir des explications conçues dans le même esprit. D'après ces explications, l'omission, tant remarquée dans le discours du trône, n'aurait été déterminée que par des considérations de politique intérieure. Lord Palmerston y avait vu d'autant moins d'inconvénients qu'il s'était proposé d'y suppléer dans la discussion de l'Adresse par les déclarations les plus explicites; malheureusement l'Adresse, n'étant pas attaquée, n'avait pu être discutée; il avait dû attendre une occasion, et la malveillance en avait profité pour répandre les assertions les plus contraires aux véritables sentiments du cabinet britannique[419].» Le roi des Belges s'interposait, avec une intelligente activité, entre les deux gouvernements. Nul n'était à la fois plus intéressé à établir entre eux de bonnes relations, et mieux placé pour aller de l'un à l'autre, en conciliateur; allié de la famille royale d'Angleterre par son premier mariage, il était, par le second, gendre de Louis-Philippe. «Je suis bien heureux d'apprendre, écrivait-il à M. Molé, le 30 novembre 1837, que les rapports entre la France et l'Angleterre s'améliorent de plus en plus, et je suis convaincu que la grande franchise que vous apportez dans vos relations avec le ministère anglais, sera récompensée par les plus grands succès... D'Angleterre, on m'exprime, avec la plus _grande chaleur_, le vif désir que l'on a de _maintenir_ l'alliance la plus _sincère_ et la plus _intime avec la France_. Vous pouvez compter sur mon assistance bien franche[420].»
[Note 418: 14 mars 1837.]
[Note 419: Lettre à M. de Barante, en date du 14 mars 1837. (_Documents inédits._)]
[Note 420: _Documents inédits._]
D'ailleurs, s'il y avait quelque méfiance à notre égard, dans l'esprit de lord Palmerston, il ne semblait pas qu'elle fût alors partagée par la nation anglaise. Celle-ci se montrait plutôt en veine de sympathie pour la France. Le 28 juin 1838, il y avait grande fête outre-Manche. C'était le couronnement de la jeune reine Victoria qui avait succédé, le 20 juin 1837, à Guillaume IV. Après une suite de rois peu populaires et qui ne méritaient pas de l'être, le peuple anglais saluait avec enthousiasme l'aurore radieuse d'un règne dont il ne pouvait cependant pressentir alors toute l'étendue et toute la grandeur. La France se fit représenter à cette cérémonie par le maréchal Soult. Choisir un soldat de fortune pour prendre rang au milieu d'ambassadeurs extraordinaires, appartenant presque tous à la plus ancienne aristocratie d'Europe; envoyer dans la patrie de lord Wellington le général qui avait été, en Espagne et en France, l'adversaire souvent heureux du vainqueur de Waterloo, c'était une inspiration originale et hardie: l'événement prouva qu'elle était heureuse. Au premier abord, on avait pu craindre le contraire: des journaux anglais avaient commencé par attaquer l'ancien lieutenant de Napoléon, chicanant sa gloire, lui contestant le gain de la bataille de Toulouse, et racontant qu'à Waterloo, le dîner préparé pour lui avait été mangé par Wellington. Mais la réaction se fit bientôt, rapide et complète. Fêté par l'aristocratie, acclamé par la foule, le maréchal fut, pendant plusieurs jours, l'objet d'une de ces ovations comme on n'en voit que sur les bords de la Tamise. Au défilé du cortége, la voiture de l'ambassadeur de France, en forme de gondole, d'un fond bleu avec des ornements d'argent, surpassant en splendeur celles des autres diplomates, fut accueillie, sur tout le parcours, par des hourras frénétiques. Le succès du vieux soldat balançait presque celui de la jeune reine. Ces applaudissements retentirent sur le continent. Les autres puissances, dont les représentants avaient été loin de recevoir un tel accueil, se montraient surprises et jalouses. En France, l'amour-propre national était agréablement flatté, non cependant sans que les ministres ne se demandassent si le maréchal n'allait pas revenir, de ce triomphe d'outre-mer, avec une importance embarrassante. «On prétend, écrivait un observateur, que le ministère s'inquiète de son retour: ce sera, dit-on, un petit Bonaparte[421].»
[Note 421: Lettre de la duchesse de Broglie à M. de Barante, 17 juillet 1838. (_Documents inédits._)]
En somme, bien qu'au fond il y eût refroidissement entre les deux puissances occidentales, aucun éclat ne s'était produit: au contraire, des deux parts, il y avait effort pour conserver les apparences, comme si l'on sentait qu'une rupture ouverte serait une altération inquiétante, peut-être un bouleversement de ce _statu quo_ européen que chacun alors s'appliquait à maintenir. À ce point de vue, M. de Metternich lui-même, si désireux qu'il fût de voir se relâcher l'intimité des deux États, se fût effrayé d'un conflit. «Ne croyez pas,--disait-il à notre ambassadeur, avec plus de sincérité qu'on ne lui en aurait peut-être supposé au premier abord,--ne croyez pas que je veuille vous brouiller avec l'Angleterre. Dieu m'en préserve! Je veux seulement vous mettre en garde contre lord Palmerston. Mais serrez-vous contre lui, pour empêcher ses écarts; contenez-le: voilà votre rôle en Europe. Le nôtre est de contenir la Russie, et nous ne manquerons pas à cette mission[422].»
[Note 422: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, du 27 novembre 1836. (_Documents inédits._)]
Rarement on avait vu tous les États aussi sincèrement d'accord pour éviter toute affaire et tout changement. «Il n'est pas une puissance, écrivait M. de Barante à M. Molé, qui désire autre chose que le _statu quo_; aucune ne se propose un but; aucune ne prépare l'exécution d'un dessein[423].» La situation se prêtait à cette immobilité. Par un phénomène rare d'accalmie politique, aucune difficulté grave ne s'imposait aux gouvernements, ni ne mettait aux prises leurs intérêts et leurs amours-propres. L'Espagne sans doute était toujours en feu; mais cet incendie demeurait comme localisé à l'extrémité de l'Europe; du moment où la France, sa plus proche voisine, se renfermait dans une attitude d'attente et d'observation, les plus éloignés pouvaient bien en faire autant: seule, notre intervention eût transformé la question espagnole en une question européenne. À y regarder un peu attentivement, on aurait discerné, en Orient, le germe d'une complication plus redoutable, dans les menaces de guerre qu'échangeaient le Sultan et le pacha d'Égypte; mais l'opinion et les cabinets eux-mêmes, dans leur désir de repos, perdaient volontiers de vue un danger qui se manifestait sur un théâtre si lointain; d'ailleurs, tous les efforts de la diplomatie ne se réunissaient-ils pas pour retarder la rupture, pour contenir, au jour le jour, l'ambition d'Alexandrie comme le ressentiment de Constantinople?
[Note 423: Lettre du 2 mai 1837. (_Ibid._)]