Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7)
Part 59
D'où venait cette résurrection audacieuse d'un passé jusqu'alors si discrédité? Cavaignac s'y trouvait conduit par tradition de famille. En était-il de même chez ses jeunes compagnons? Saisit-on, entre eux et les vieux conventionnels, la trace de quelque relation? Sans doute 1830 avait rouvert les portes de la France aux «votants», exilés depuis 1815. Mais ceux-ci ne semblent pas avoir exercé alors grande action; oubliés, inconnus, ils se sont plaints d'avoir été traités comme des revenants incommodes, de n'avoir vu aucune main se tendre, aucune porte s'ouvrir[720]; ceux d'entre eux qui se portaient candidats aux élections de juillet 1831, Barrère entre autres, échouaient partout. Ce fut donc d'eux-mêmes, par une sorte d'inspiration propre, germée et éclose dans la fermentation de 1830, que les jeunes républicains cherchèrent à se créer des ancêtres en pleine Convention et à renouer une tradition interrompue pendant de longues années. Leur fanatisme se plaisait dans cette audace; il y trouvait cette saveur du scandale, ce plaisir de l'effroi causé, dont les partis extrêmes ont toujours été friands. D'ailleurs, n'avaient-ils pas été précédés et comme encouragés dans cette réhabilitation révolutionnaire? Un républicain plus modéré, M. Sarrans, voulant expliquer la dévotion de ses coreligionnaires aux souvenirs de 1793, rappelait comment M. Thiers et d'autres «avaient excusé les violences les plus coupables de la révolution par l'impérieuse nécessité», et «prodigué les éloges aux hommes les plus épouvantablement célèbres de cette époque de sang». N'était-il pas naturel que «ces sophismes, érigés en principe et inculqués dans des âmes vierges avec tout l'ascendant d'une persuasive éloquence, eussent égaré un certain nombre de jeunes gens»? Seulement M. Sarrans se demandait comment «ces historiens si hardis, ces philosophes si radicaux qui faisaient l'apologie de Saint-Just et de Danton», pouvaient maintenant «provoquer sans rougir des supplices contre les disciples qu'ils ont acquis, involontairement peut-être»; et il s'étonnait de les entendre «s'écrier aujourd'hui que tout va tomber dans le chaos de l'anarchie, parce que leur parole a été entendue et que leurs enseignements ont laissé des traces[721]».
[Note 720: Lettre du 10 février 1832. (_De la France_, p. 59 et suiv.)--L'abbé Lacordaire écrivait, le 2 novembre 1832, au comte de Montalembert, en parlant des républicains: «Fous sans idées, qui n'auraient peur de rien, ni du souvenir de Marat, ni d'un autre pire, s'il y en avait.»]
[Note 721: SARRANS, _La Fayette après la révolution de 1830_, t. II, p. 358-359.]
En 1831, le parti républicain était tristement représenté dans la presse. Son principal organe était la _Tribune_, journal d'une violence impudente, mais de peu de crédit politique et moral. Par un contraste singulier, cette feuille de carrefour, de club et d'émeute avait pour rédacteur un jeune Méridional, de gracieuse tournure, à la physionomie fine et sensuelle, aux cheveux abondants et un peu crépus, trahissant en tout la recherche de l'élégance et du bien-être, le dégoût du commun et du grossier, avec une sorte de fatuité hautaine qui devait le faire surnommer «le marquis de la révolution», esprit aiguisé, léger, facile avec indolence, sceptique, plus volontiers persifleur qu'enthousiaste, mêlant à la gaminerie destructive de Desmoulins quelque chose de la raillerie dissolvante de Beaumarchais; affamé de toutes les jouissances, de toutes les voluptés, aussi bien de celles de l'esprit que des autres beaucoup moins délicates, et semblant par nature mieux fait pour être le bel esprit d'une aristocratie épicurienne que le scribe du jacobinisme; plus tard, il devait acquérir une notoriété et une importance que les violences tapageuses de son début ne parvenaient pas à lui donner: il s'appelait Armand Marrast. Comment était-il arrivé dans la basse presse révolutionnaire? Par le plus vulgaire des chemins. Maître d'étude, puis professeur dans un petit collége des Landes, il avait été, à la fin de la Restauration, disgracié pour ses opinions politiques. Venu à Paris après la révolution de Juillet, il avait, dit-on, sollicité sans succès diverses places, entre autres celle de lecteur du Roi. Par ressentiment et par besoin, il était entré à la _Tribune_, d'abord comme critique théâtral, ensuite comme principal rédacteur politique.
Si habile écrivain que fût Marrast, il n'était en situation de donner au parti auquel il prêtait sa plume ni grande consistance, ni haute considération. Ce parti fit une acquisition plus considérable le jour où, en janvier 1832, le rédacteur en chef du _National_, Armand Carrel, se déclara désabusé de la monarchie par l'épreuve qu'il venait d'en faire, et passa ouvertement à la république, lui apportant son talent, son caractère, et le crédit d'un journal qui avait joué un rôle décisif dans la révolution[722]. C'était, chez cet écrivain, une attitude toute nouvelle. À la veille de 1830, quand il faisait campagne contre M. de Polignac, il n'avait rêvé qu'un nouveau 1688 et s'était défendu, à plusieurs reprises, de songer seulement à la République. Après les journées de Juillet, on l'avait vu au milieu des vainqueurs et des satisfaits, parmi ceux qui se félicitaient d'avoir fait ce qu'ils voulaient et dans la mesure où ils le voulaient. Il se vantait même, dans le _National_, d'avoir eu, l'un des premiers, l'idée de porter au trône le duc d'Orléans. Aussi proclamait-il «qu'il ne se tournerait pas contre un résultat auquel il avait travaillé de tous ses moyens», et qui était «la réalisation de ses plus anciennes espérances[723]». Il défendait alors la monarchie nouvelle contre les pessimistes, les défiants, les impatients, les «théoriciens»; blâmait ceux qui voulaient continuer la guerre, comme sous la Restauration; désavouait surtout les traditions de 1793, pour se poser en disciple de Royer-Collard, de Camille Jordan et du général Foy[724], et combattait les préventions démocratiques et socialistes, en faisant l'éloge de cette «classe moyenne», de cette «glorieuse et loyale bourgeoisie» dont la «prépondérance» lui paraissait un fait heureux[725]. En venait-il, avec le temps, à faire opposition au gouvernement sur certains points, notamment sur les questions étrangères, il protestait toujours de son attachement à «notre jeune et mille fois légitime royauté[726]».
[Note 722: _National_ du 2 janvier 1832.]
[Note 723: _Ibid._ du 30 août 1830.]
[Note 724: _Ibid._ du 30 septembre 1830.]
[Note 725: Articles des 12 et 21 septembre 1830.]
[Note 726: _Ibid._ des 1er et 5 novembre 1830.--Carrel disait encore, le 22 décembre 1830: «L'intérêt bien entendu de l'immense majorité des citoyens de Paris, c'est, aujourd'hui comme au 30 juillet, la consolidation du trône élevé par la volonté nationale, parce qu'on ne peut rien mettre à la place... La démocratie absolue nous diviserait, nous armerait les uns contre les autres.»]
Mais bientôt son opposition devient plus irritée, son langage plus âpre. Ce n'est pas seulement le ton, ce sont les idées qui se modifient. L'homme qui tout à l'heure répudiait 1793, en arrive à faire de sang-froid l'apologie du meurtre de Louis XVI. Le même, qui célébrait la «prépondérance de la bourgeoisie», se plaint qu'on ait «laissé le peuple dehors», et réclame l'«émancipation des classes inférieures». Néanmoins, en octobre 1831, il constate encore la «puissance d'effroi attachée à ce mot de république»; il n'ose pas briser avec la royauté; seulement il prétend de plus en plus l'entourer d'institutions républicaines, de façon à avoir «la république, moins le mot qui seul fait peur»; il doute que le pays veuille supporter une monarchie même ainsi réduite; il s'attaque à Louis-Philippe, pose sur son enfance et sur son éducation des interrogations outrageantes; il s'efforce surtout d'abaisser la royauté, déclare que le Roi est l'«obligé» du peuple, que «la reconnaissance doit être du côté du donataire, non du donateur[727]». Aussi, à la fin de 1831, n'a-t-il plus qu'une dernière marche à descendre, et non la plus haute, pour rejoindre les républicains. Cette descente s'est faite progressivement; si l'on compare l'article du jour à celui de la veille, la transition est à peine sensible; mais entre le point de départ et celui d'arrivée, la distance est grande.
[Note 727: Voir _passim_ dans le _National_ de 1831, notamment les articles des 5, 20 mai, 19 juin, 16 juillet, 5 octobre.]
Quelle est la cause de ce changement? Est-ce, chez Carrel, le dépit de n'avoir reçu de la monarchie nouvelle que l'offre d'une très-modeste préfecture[728], alors qu'un autre rédacteur du _National_, M. Thiers, était bien mieux traité? Cette fortune si différente froissa-t-elle une susceptibilité depuis longtemps souffrante, trop fière pour se plaindre, mais qui s'aigrissait dans le silence où elle s'enfermait? Le regret et l'irritation du journaliste ne durent-ils pas même être d'autant plus vifs, qu'il avait davantage les goûts et les aptitudes de l'action? M. Dupin ne veut voir que cette explication; mais peut-être est-il porté, par nature d'esprit et par expérience personnelle, à chercher surtout les motifs de ce genre. D'autres pourraient être indiqués: l'impatience croissante de l'opposition, surtout dans les questions étrangères où le Roi intervenait d'une façon si décisive et devait paraître le principal obstacle à la revanche de Waterloo; le besoin de flatter les passions démocratiques et de les suivre pour paraître les commander, faiblesse accoutumée des hommes de gauche, même des plus hautains et des plus braves. Et puis Carrel avait-il jamais été vraiment monarchiste? Se trompait-il quand, répondant aux reproches de M. Thiers, il affirmait que la polémique de leur ancien _National_, sous la Restauration, n'avait pas été au fond moins destructive du principe monarchique que ne l'était celle du _National_ de 1832, devenu ouvertement républicain? Il rappelait alors cet article où M. Thiers, avant la révolution de Juillet, avait indiqué que les esprits pourraient être un jour amenés à traverser l'Atlantique, pour trouver la solution cherchée d'abord en Angleterre; puis il ajoutait: «Nous avons fait le grand voyage entrevu par M. Thiers.»
[Note 728: Il s'agissait de la préfecture du Cantal. On a dit, pour excuser l'imprudente insuffisance de cette offre, que l'irrégularité de la vie privée de Carrel ne permettait pas de lui donner un poste plus en vue.]
Au premier moment, le nouveau venu fut médiocrement reçu dans le parti républicain: il se heurtait aux jalousies de ceux dont il menaçait l'importance et à la méfiance qui a toujours été le fond des jacobins. «Il est bon de savoir avec qui l'on va», s'écriait la _Tribune_, en prenant des airs de pudeur alarmée, et elle adressait aux rédacteurs du _National_ une sorte d'interrogatoire combiné de façon à les rendre suspects s'ils se taisaient, à les humilier s'ils répondaient. Carrel releva avec hauteur ce mauvais procédé. Malgré ce premier accueil, il n'en devait pas moins devenir, avant peu, par son talent, par son caractère et par son renom, le personnage le plus en vue du parti républicain, celui que du dehors on regardera comme son chef: autorité apparente, il est vrai, apportant plus de responsabilité que de pouvoir. Il se verra impuissant à discipliner, à purifier, à «libéraliser» son nouveau parti, à substituer, dans son programme, l'idéal américain à la tradition jacobine. Alors commenceront pour lui des déboires et des dégoûts mortels qu'il faudra raconter plus tard, car c'est une des pages les plus tristement instructives de l'histoire du parti républicain. Quant à présent, c'est-à-dire dans les derniers mois du ministère Périer, le néophyte est encore tout à l'illusion et à l'échauffement de sa foi récente, à l'attrait des hardiesses et des périls de son rôle, à cette sorte de satisfaction éphémère, de paix trompeuse, que l'esprit goûte parfois, au premier moment, dans les thèses absolues. Du reste, comme beaucoup, il croit la monarchie peu solide, il s'attend à la voir renversée d'une heure à l'autre, et il se flatte d'avoir été habile et prévoyant, en prenant position pour le jour où cette succession sera ouverte.
IV
Voulant désigner le parti que nous venons d'étudier, M. de Salvandy disait, en 1831: «Ce parti qu'on appelle tantôt bonapartiste, tantôt républicain»: double qualification qu'il semble étrange, au premier abord, de voir appliquer aux mêmes hommes; mais ceux-là n'en seront point surpris qui se rappelleront qu'un semblable mélange s'était déjà produit dans l'opposition «libérale», sous le précédent régime[729]. Le bonapartisme, si vivace en 1820 et 1821, avait semblé s'assoupir vers la fin de la Restauration. Les journées de Juillet le réveillèrent, et l'on put se demander si la réapparition du drapeau tricolore ne serait pas le signal de sa revanche. Il ne se trouva pas sans doute assez organisé pour proposer son candidat au trône vacant; mais partout ce fut comme une efflorescence de napoléonisme. On crut pouvoir d'autant plus impunément la laisser se produire qu'aucun prétendant ne paraissait en mesure d'en recueillir immédiatement le profit. La littérature grande et petite cherchait là son inspiration, et Victor Hugo menait le choeur nombreux et bruyant de l'impérialisme poétique, pendant que Barbier demeurait à peu près seul à protester contre l'«idole». Il n'était pas de théâtre où l'on ne mît en scène Napoléon à tous les âges et dans toutes les postures[730]. Qui se fût promené dans Paris, en regardant aux vitrines des marchands de gravures ou de statuettes, en feuilletant les brochures, en écoutant les chansons populaires ou les harangues de carrefour, eût pu supposer que la révolution de 1830 venait de restaurer la dynastie impériale. Le gouvernement semblait d'ailleurs aider à cette illusion avec un rare désintéressement: inaugurant cette politique un peu naïve qui devait aboutir, en 1840, au «retour des cendres de l'Empereur», il rétablissait la statue du grand homme sur la colonne Vendôme[731], de la même main qui grattait partout les lys de la maison de France.
[Note 729: Voir mon étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 140 à 158.]
[Note 730: On donnait au Cirque le _Passage du mont Saint-Bernard_ et toute une série de pièces sur l'Empereur; à la Porte Saint-Martin, _Schoenbrunn et Sainte-Hélène_; à un autre théâtre, l'_Empereur_. Un peu plus tard, on représentait au Vaudeville _Bonaparte lieutenant d'artillerie_; aux Variétés, _Napoléon à Berlin_; à la Gaîté, la _Malmaison et Sainte-Hélène_, à l'Opéra-Comique, _Joséphine; ou le Retour de Wagram_; au théâtre du Luxembourg, _Quatorze Ans de la vie de Napoléon_; aux Nouveautés, _Napoléon à Brienne_, où le rôle de Napoléon était joué par mademoiselle Déjazet, et le _Fils de l'homme_, où cette même actrice tenait le personnage du duc de Reichstadt; à l'Odéon, _Trente Ans de l'histoire de France_, par Alexandre Dumas. Dans les petits vaudevilles du boulevard, on glissait une scène du temps de l'Empire, et, si c'était possible, on faisait paraître «l'homme» lui-même: on croyait alors le succès assuré. Il n'était pas jusqu'au théâtre miniature de M. Comte qui n'offrît un Napoléon en raccourci. À l'Ambigu, dans une apothéose de Benjamin Constant, on faisait dire par Talma à madame de Staël, dans les Champs Élysées:
... Vous n'auriez aucun travers, Si vous n'aviez gardé rancune Au grand héros qu'admire l'univers.
Enfin, dans une bouffonnerie sacrilége, où le christianisme était traité comme la mythologie a pu l'être, de notre temps, dans certaines opérettes, on montrait _Napoléon en paradis_. Il y était «seul, au-dessus de tous», et l'on y faisait chanter au vieux soldat:
On craindrait qu'un jour de goguette, Le caporal dise au Bon Dieu: Ot' toi d'là que j' m'y mette!
Dans chaque théâtre, on cherchait quel acteur, par sa taille, par son profil, par sa façon de mettre les mains derrière le dos, de jouer de la lorgnette, de parler bref, pouvait le mieux représenter Napoléon. Gobert, à la Porte Saint-Martin; Edmond, au Cirque, s'étaient fait ainsi une sorte de réputation. La parodie s'en mêla. Aux Variétés, on voyait arriver tous les Napoléons à la file, en bon ordre, au pas militaire, ayant en tête le petit Napoléon du Théâtre miniature. Ils se rangeaient en ligne, exécutaient au commandement tous les gestes et mouvements consacrés; ils prononçaient tous à la fois les mêmes mots historiques: «Soldats, je suis content de vous... Soldats, du haut des pyramides, etc., etc.»]
[Note 731: Ordonnance du 8 avril 1831.]
Dans cette effervescence bonapartiste, l'opposition vit comme une force sans emploi, dont elle crut habile de s'emparer. Elle s'en servit surtout dans les questions étrangères, ne fût-ce qu'en humiliant, par les souvenirs impériaux, les débuts nécessairement un peu timides de la nouvelle monarchie. Ses meneurs se réclamaient des Cent-Jours, au moins autant que de 1789 et de 1792; et chez beaucoup d'entre eux, on serait embarrassé de dire ce qui prévalait, de la prétention libérale ou de la dévotion napoléonienne: chez M. Mauguin et le général Lamarque, c'était évidemment la seconde. Au Parlement, toutes les fois qu'une proposition ou une pétition avait une couleur bonapartiste, la gauche l'appuyait chaleureusement, qu'il s'agît de ratifier rétrospectivement les grades conférés en 1815, de ramener le corps de l'Empereur, ou de transférer au Panthéon les dépouilles du maréchal Ney. Était-il question de mettre, dans une loi de bannissement, les Bourbons sur la même ligne que les Napoléon, M. de Salverte protestait à la tribune contre l'outrage fait à ces derniers. Mêmes sentiments dans la presse. Bientôt, en août 1832, tous les journaux de gauche célébreront pieusement les funérailles du duc de Reichstadt. Dans le _National_, Carrel ne pouvait parler sans enthousiasme de l'Empereur, sans attendrissement de son fils; il se «faisait gloire d'être de l'école de Napoléon[732]», et le proclamait «le grand esprit dont les traditions ont inspiré le peu de bien qui s'est fait depuis quinze ans[733]». Ne lui objectez pas, avec M. Thiers, que l'auteur du 18 brumaire «avait renversé à coups de pied le premier essai de la république», il qualifiait cette parole d'indécente, et il invoquait naïvement le témoignage du général Bertrand, «cet ami fidèle de Napoléon», déclarant à la tribune que, «dans ses conversations intimes, l'Empereur parlait du régime républicain avec infiniment d'estime et confessait qu'il se fût contenté du poste de directeur à son retour d'Égypte, si l'âge requis ne lui eût manqué[734]». Sans doute, Carrel se défendait de vouloir, pour le moment, une restauration impériale[735]; cette évocation du passé était, surtout pour lui, une machine de guerre contre le présent. «Le jour où Bonaparte est mort, disait-il, il est devenu le type de toutes les oppositions faites et à faire aux gouvernements monarchiques qui se succéderont en France; il a réuni en lui tant de puissance que chaque parti peut l'opposer à ce qui lui paraît sans force, sans ensemble et sans dignité.» Mais ce républicain était bien aveugle, s'il ne voyait pas qu'une telle opposition préparait, pour l'avenir, le succès de la cause bonapartiste, au moins autant qu'elle nuisait actuellement à la monarchie. Les penseurs et les érudits n'échappaient pas plus que les hommes d'action à cette obsession napoléonienne; voyez Edgar Quinet: encore inconnu à cette époque, il écrivait son poëme de _Napoléon_, où il faisait du vaincu de Waterloo l'incarnation gigantesque et romantique de la démocratie, cherchait à réveiller dans la France de 1830 les ressentiments de 1815, et rêvait une sorte de république mélangée d'empire, sur laquelle planerait l'homme qui avait vaincu les dynasties du vieux monde.
[Note 732: Article du 8 mars 1832.]
[Note 733: _Ibid._ du 4 octobre 1830.]
[Note 734: _Ibid._ du 22 mars 1834.]
[Note 735: «La France,--écrivait Carrel en août 1832 au moment de la mort du duc de Reichstadt,--ne voulait pas d'un second Napoléon; c'est elle, elle seule, qui continuera le grand homme.»]
Ce n'était pas dans la partie la plus violemment révolutionnaire de l'opposition que le bonapartisme était le moins visible. La _Tribune_, organe du jacobinisme extrême, comptait parmi ses collaborateurs M. Belmontet, déjà, à cette époque, apôtre zélé, en vers et en prose, du culte napoléonien; cet écrivain annonçait que «la république devait nous venir à travers Napoléon II», et cette opinion lui valait d'être recommandé aux électeurs par les chefs de la gauche. Une autre feuille de même couleur et qui avait pour gérant M. Antony Thouret, la _Révolution_, soutenait, d'une façon plus ouverte encore, la cause du fils de l'Empereur; elle demandait «l'appel au peuple» et déclarait que Napoléon II serait seul capable de donner les «institutions républicaines», promises dans le prétendu programme de l'Hôtel de ville[736]. Le bonapartisme ne se manifestait-il pas jusque dans les émeutes? Le 9 mai 1831, les républicains avaient organisé un banquet aux _Vendanges de Bourgogne_, pour célébrer le récent acquittement de Godefroy Cavaignac et de ses amis; le repas terminé, les convives se dirigèrent processionnellement, au chant de la _Marseillaise_, vers la place Vendôme, entourèrent la colonne et se livrèrent, en l'honneur du grand homme, à des danses patriotiques accompagnées de chants séditieux. C'était, pour eux, un lieu habituel de pèlerinage; quelques jours auparavant, le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la grille et la base du monument avaient été surchargées de couronnes; le gouvernement les ayant fait enlever, à cause des attroupements qui en résultaient, il y eut une tentative d'émeute, où l'on acclama la république, tout en distribuant des portraits du duc de Reichstadt. Lors des émeutes de septembre, après la chute de Varsovie, on criait: Vive l'Empereur! en même temps que: Vive la république! et: Vive la Pologne! L'austère et farouche Godefroy Cavaignac n'échappait pas lui-même aux compromissions de ce genre; en 1832, accompagné de Guinard et de Bastide, il eut, en Angleterre, plusieurs entretiens avec le comte de Survilliers, naguère le roi Joseph, qui, depuis la révolution de Juillet, se remuait pour rétablir en France la fortune de sa maison[737]. Il paraît qu'on ne put s'entendre; mais le fait seul de l'entrevue est significatif.
[Note 736: M. Thouret fut condamné de ce chef à trois mois de prison, le 7 février 1832. Il se fera remarquer parmi les républicains les plus exaltés de 1848.]
[Note 737: Ce fait est rapporté dans les _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme_, et reproduit dans l'_Histoire du second Empire_, par M. Taxile Delord.]