Histoire de la magie

Chapter 43

Chapter 433,552 wordsPublic domain

Les clefs ou clavicules de Salomon sont des forces religieuses et rationnelles exprimées par des signes, et qui servent moins à évoquer les esprits qu'à se préserver soi-même de toute aberration dans les expériences relatives aux sciences occultes.

Le sceau résume les clefs, l'anneau en indique l'usage.

L'anneau de Salomon est à la fois circulaire et carré, et il figure ainsi le mystère de la quadrature du cercle.

Il se compose de sept carrés disposés de manière à former un cercle. On y adapte deux chatons, l'un circulaire, l'autre carré, l'un en or, l'autre en argent.

La bague doit être faite de filigrane des sept métaux.

Dans le chaton d'argent on enchâsse une pierre blanche, et dans le chaton d'or une pierre rouge avec ces signatures:

Sur la pierre blanche, le signe du macrocosme;

Sur la pierre rouge, le signe du microcosme.

Lorsqu'on met l'anneau à son doigt, une des pierres doit être au dedans de la main, l'autre au dehors, suivant qu'on veut commander aux esprits de lumière ou aux puissances des ténèbres.

Expliquons en quelques paroles la toute-puissance de cet anneau.

[541] La volonté est toute-puissante, lorsqu'elle s'arme des forces vives de la nature.

La pensée est oisive et morte tant qu'elle ne se manifeste pas par le verbe ou par le signe, elle ne peut donc alors ni exciter, ni diriger la volonté.

Le signe étant la forme nécessaire de la pensée est l'instrument indispensable de la volonté.

Plus le signe est parfait, plus la pensée est fortement formulée, et plus par conséquent la volonté est dirigée avec puissance.

La foi aveugle transporte les montagnes, que sera-ce donc de la foi éclairée par une science complète et immuable?

Si notre âme pouvait concentrer toute son intelligence et toute son énergie dans l'émission d'une seule parole, cette parole pour elle ne serait-elle pas toute-puissante?

L'anneau de Salomon avec son double sceau, c'est toute la science et toute la foi des mages résumées en un signe.

C'est le symbole de toutes les forces du ciel et de la terre et des lois saintes qui les régissent, soit dans le macrocosme céleste, soit dans le microcosme humain.

C'est le talisman des talismans et le pantacle des pantacles.

L'anneau de Salomon est tout-puissant, si c'est un signe vivant, mais il est inefficace, si c'est un signe mort; la vie des signes c'est l'intelligence et la foi, intelligence de la nature, foi en son moteur éternel.

[542] L'étude approfondie des mystères de la nature peut éloigner de Dieu l'observateur inattentif chez qui la fatigue de l'esprit paralyse les élans du coeur.

C'est en cela que les sciences occultes peuvent être dangereuses et même fatales à certaines âmes.

L'exactitude mathématique, la rigueur absolue des lois de la nature, l'ensemble et la simplicité de ces lois, donnent à plusieurs l'idée d'un mécanisme nécessaire, éternel, inexorable, et la Providence disparaît pour eux derrière les rouages de fer d'une horloge au mouvement perpétuel.

Ils ne réfléchissent pas au fait redoutable de la liberté et de l'autocratie des créatures intelligentes.

Un homme dispose à son gré de l'existence d'êtres organisés comme lui; il peut atteindre les oiseaux dans l'air, les poissons dans l'eau, les bêtes sauvages dans les forêts; il peut couper ou incendier les forêts elles-mêmes, miner et faire sauter les rochers et les montagnes, changer autour de lui toutes les formes, et malgré les analogies ascendantes de la nature, il ne croirait pas à l'existence d'êtres intelligents comme lui qui pourraient à leur gré déplacer, briser et incendier les mondes, souffler sur les soleils pour les éteindre, ou les broyer pour en faire des étoiles... des êtres si grands qu'ils échappent à sa vue, comme nous échappons sans doute à celle de la mite ou du ciron.... Et si de pareils êtres existent sans que l'univers soit mille fois bouleversé, ne faut-il pas admettre qu'ils obéissent tous à une volonté suprême, à une force puissante et sage, qui leur défend de déplacer les mondes, comme elle nous défend de détruire le nid de l'hirondelle et la crysalide du papillon? Pour [543] le mage qui sent cette force au fond même de sa conscience, et qui ne voit plus dans les lois de l'univers que les instruments de la justice éternelle, le sceau de Salomon, ses clavicules et son anneau sont les insignes de la suprême royauté.

QUESTIONS 5 ET 6.

5. Peut-on prévoir l'avenir par des calculs certains?

6. Peut-on faire du bien ou du mal par influence magique?

RÉPONSES.

Deux joueurs d'échec d'égale force, sont assis à une table, ils commencent la partie, lequel des deux gagnera?

--Celui qui sera le plus attentif à son jeu.

Si je connais les préoccupations de l'un et de l'autre, je puis prédire certainement le résultat de leur partie.

Au jeu d'échecs, prévoir c'est gagner, il en est de même au jeu de la vie.

Rien dans la vie n'arrive par hasard, le hasard, c'est l'imprévu; mais l'imprévu de l'ignorant avait été prévu par le sage.

Tout événement, comme toute forme, résulte d'un conflit ou d'un équilibre de forces, et ces forces peuvent être représentées par des nombres.

L'avenir peut donc être d'avance déterminé par le calcul.

Toute action violente est balancée par une réaction égale, le rire pronostique les larmes, et c'est pour cela que le Sauveur disait: Heureux ceux qui pleurent!

[544] C'est pour cela aussi qu'il disait: Celui qui s'élève, sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.

Aujourd'hui Nabuchodonosor se fait Dieu, demain il sera changé en bête.

Aujourd'hui Alexandre fait son entrée dans Babylone, et se fait offrir de l'encens sur tous les autels, demain il mourra brutalement ivre.

L'avenir est dans le passé; le passé est dans l'avenir.

Quand le génie prévoit, il se souvient.

Les effets s'enchaînent si nécessairement et si exactement aux causes et deviennent ensuite eux-mêmes des causes d'effets nouveaux si conformes aux premiers dans leur manière de se produire, qu'un seul fait peut révéler au voyant toute une généalogie de mystères.

Quand le Christ est venu, il est certain que l'Antéchrist viendra: mais la venue de l'Antéchrist précédera le triomphe du Saint-Esprit.

Le siècle d'argent où nous vivons est le précurseur des plus abondantes charités et des bonnes oeuvres les plus grandes qu'on ait encore vues dans le monde.

Mais il faut savoir que la volonté de l'homme modifie les causes fatales, et qu'une seule impulsion donnée par un homme peut changer l'équilibre de tout un monde.

Si telle est la puissance de l'homme dans le monde qui est son domaine, que doivent donc être les génies des soleils!

Le moindre des égrégores pourrait d'un souffle, en dilatant subitement le calorique latent de notre terre, la faire éclater et disparaître comme un petit nuage de cendre.

[545] L'homme aussi peut d'un souffle faire évanouir toute la félicité d'un de ses semblables.

Les hommes sont aimantés comme les mondes, ils rayonnent leur lumière spéciale comme les soleils.

Les uns sont plus absorbants, les autres irradient plus volontiers.

Personne n'est isolé dans le monde, tout homme est une fatalité ou une providence.

Auguste et Cinna se rencontrent: tous deux sont orgueilleux et implacables, voilà la fatalité.

Cinna veut fatalement et librement tuer Auguste, Auguste est entraîné fatalement à le punir, il veut lui pardonner et librement il lui pardonne. Ici la fatalité se change en providence, et le siècle d'Auguste inauguré par cette bonté sublime devient digne de voir naître celui qui dira: Pardonnez à vos ennemis! Auguste, en faisant grâce à Cinna, a expié toutes les vengeances d'Octave.

Tant que l'homme est asservi aux exigences de la fatalité, c'est un profane, c'est-à-dire un homme qu'il faut repousser loin du sanctuaire de la science.

La science, en effet, serait entre ses mains un instrument terrible de destruction.

L'homme libre au contraire, c'est-à-dire celui qui domine par l'intelligence les instincts aveugles de la vie, celui-là est essentiellement conservateur et réparateur, car la nature est le domaine de sa puissance, le temple de son immortalité.

Quand le profane voudrait bien faire, il ferait mal.

L'initié libre ne peut pas vouloir mal faire; s'il frappe, c'est pour châtier et pour guérir.

[546] Le souffle du profane est mortel, celui de l'initié est vivifiant.

Le profane souffre pour faire souffrir les autres, l'initié souffre pour que les autres ne souffrent pas.

Le profane trempe ses flèches dans son propre sang et les empoisonne; l'initié, libre avec une goutte de son sang, guérit les plus cruelles blessures.

QUESTIONS 7 ET 8.

7. Que faut-il faire pour être un vrai magicien?

8. En quoi consistent précisément les forces de la magie noire?

RÉPONSES.

L'homme qui dispose des forces occultes de la nature, sans s'exposer à être écrasé par elles, celui-là est un vrai magicien.

On le reconnaît à ses oeuvres et à sa fin, qui est toujours un grand sacrifice.

Zoroastre a créé les dogmes et les civilisations primitives de l'Orient, et a disparu comme Oedipe dans un orage.

Orphée a donné la poésie à la Grèce, et avec cette poésie la beauté de toutes les grandeurs, et il a péri dans une orgie à laquelle il refusait de se mêler.

Julien, malgré toutes ses vertus, n'a été qu'un initié à la magie noire. Il est mort victime et non martyr; sa mort a été une destruction et une défaite, il ne comprenait pas son époque.

Il connaissait le dogme de la haute magie, mais il en appliquait mal le rituel.

[547] Apollonius de Thyane et Synesius n'ont été autre chose que de merveilleux philosophes, ils ont cultivé la vraie science, mais ils n'ont rien fait pour la postérité.

Les mages de l'Évangile régnaient alors dans les trois parties du monde connu, et les oracles se taisaient en écoutant les vagissements du petit enfant de Bethléem.

Le roi des rois, le mage des mages, était venu dans le monde, et les cultes, les lois, les empires, tout était changé!

Entre Jésus-Christ et Napoléon, le monde merveilleux reste vide.

Napoléon, ce Verbe de la guerre, ce messie armé, est venu fatalement et sans le savoir, compléter la parole chrétienne. La révélation chrétienne ne nous apprenait qu'à mourir, la civilisation napoléonienne doit nous apprendre à vaincre.

De ces deux Verbes contraires en apparence, le dévouement et la victoire, souffrir, mourir, combattre et vaincre, se forme le grand arcane de l'HONNEUR!

Croix du Sauveur, croix du brave, vous n'êtes pas complètes l'une sans l'autre, car celui-là seul sait vaincre qui sait se dévouer et mourir!

Et comment se dévouer et mourir, si l'on ne croit pas à la vie éternelle?

Napoléon qui était mort en apparence, devait revenir dans le monde en la personne d'un homme réalisateur de son esprit.

Salomon et Charlemagne reviendront aussi en un seul monarque, et alors saint Jean l'Évangéliste, qui, selon la tradition, doit [548] revivre à la fin des temps, ressuscitera aussi en la personne d'un souverain pontife, qui sera l'apôtre de l'intelligence et de la charité.

Et ces deux princes réunis, annoncés par tous les prophètes, accompliront le prodige de la régénération du monde.

Alors fleurira la science des vrais magiciens: car, jusqu'à présent, nos faiseurs de prodiges ont été pour la plupart des hommes fatals et des sorciers, c'est-à-dire des instruments aveugles du sort.

Les maîtres que la fatalité jette au monde sont bientôt renversés par elle. Ceux qui triomphent par les passions seront la proie des passions. Lorsque Prométhée fut jaloux de Jupiter et lui déroba sa foudre, il voulut se faire aussi un aigle immortel, mais il ne créa et n'immortalisa qu'un vautour.

La fable dit encore qu'un roi impie nommé Ixion voulut faire violence à la reine du ciel, mais il n'embrassa qu'une nuée mensongère, et fut lié par des serpents de feu à la roue inexorable de la fatalité.

Ces profondes allégories menacent les faux adeptes, les profanateurs de la science, les séides de la magie noire.

La force de la magie noire c'est la contagion du vertige, c'est l'épidémie de la déraison.

La fatalité des passions est comme un serpent de feu qui roule et se tortille autour du monde en dévorant les âmes.

Mais l'intelligence paisible, souriante et pleine d'amour, figurée par la mère de Dieu, lui pose le pied sur la tête.

La fatalité se dévore elle-même; c'est l'antique serpent de Chronos qui ronge éternellement sa queue.

[549] Ou plutôt se sont deux serpents ennemis qui se battent et se déchirent de morsures, jusqu'à ce que l'harmonie les enchante et les fasse s'enlacer paisiblement autour du caducée d'Hermès.

CONCLUSION.

Croire qu'il n'existe pas dans l'être un principe intelligent universel et absolu, c'est la plus téméraire et la plus absurde de toutes les croyances.

Croyance, parce que c'est la négation de l'indéfini et de l'indéfinissable.

Croyance téméraire, parce qu'elle est isolante et désolante; croyance absurde, parce qu'elle suppose le plus complet néant, à la place de la plus entière perfection.

Dans la nature, tout se conserve par l'équilibre et se renouvelle par le mouvement.

L'équilibre, c'est l'ordre; et le mouvement, c'est le progrès.

La science de l'équilibre et du mouvement est la science absolue de la nature.

L'homme, par cette science, peut produire et diriger des phénomènes naturels en s'élevant toujours vers une intelligence plus haute et plus parfaite que la sienne.

L'équilibre moral, c'est le concours de la science et de la foi, distinctes dans leurs forces et réunies dans leur action pour donner à l'esprit et au coeur de l'homme une règle qui est la raison.

Car, la science qui nie la foi est aussi déraisonnable que la foi qui nie la science.

[550] L'objet de la foi ne saurait être ni défini ni surtout nié par la science, mais la science est appelée elle-même à constater la base rationnelle des hypothèses de la foi.

Une croyance isolée ne constitue pas la foi parce qu'elle manque d'autorité, et par conséquent de garantie morale, elle ne peut aboutir qu'au fanatisme ou à la superstition.

La foi est la confiance que donne une religion, c'est-à-dire une communion de croyance.

La vraie religion se constitue par le suffrage universel.

Elle est donc essentiellement et toujours catholique, c'est-à-dire universelle. C'est une dictature idéale acclamée généralement dans le domaine révolutionnaire de l'inconnu.

La loi d'équilibre, lorsqu'elle sera mieux comprise, fera cesser toutes les guerres et toutes les révolutions du vieux monde. Il y a eu conflit entre les pouvoirs comme entre les forces morales. On blâme actuellement les papes de se cramponner au pouvoir temporel, sans songer à la tendance protestante des princes pour l'usurpation du pouvoir spirituel.

Tant que les princes auront la prétention d'être papes, le pape sera forcé, par la loi même de l'équilibre, à la prétention d'être roi.

Le monde entier rêve encore l'unité de pouvoir, et ne comprend pas la puissance du dualisme équilibré.

Devant les rois usurpateurs de la puissance spirituelle, si le pape n'était plus roi, il ne serait plus rien. Le pape dans l'ordre temporel subit comme un autre les préjugés de son siècle. [551] Il ne saurait donc abdiquer son pouvoir temporel quand cette abdication serait un scandale pour la moitié du monde.

Quand l'opinion souveraine de l'univers aura proclamé hautement qu'un prince temporel ne peut pas être pape, quand le czar de toutes les Russies et le souverain de la Grande-Bretagne auront renoncé à leur sacerdoce dérisoire, le pape saura ce qui lui reste à faire.

Jusque-là, il doit lutter et mourir, s'il le faut, pour défendre l'intégrité du patrimoine de saint Pierre.

La science de l'équilibre moral fera cesser les querelles de religion et les blasphèmes philosophiques. Tous les hommes intelligents seront religieux, quand il sera bien reconnu que la religion n'attente pas à la liberté d'examen, et tous les hommes vraiment religieux respecteront une science qui reconnaîtra l'existence et la nécessité d'une religion universelle.

Cette science répandra un jour nouveau sur la philosophie de l'histoire et donnera un plan synthétique de toutes les sciences naturelles. La loi des forces équilibrées et des compensations organiques révélera une physique et une chimie nouvelles; alors de découvertes en découvertes, on en reviendra à la philosophie hermétique, et l'on admirera ces prodiges de simplicité et de clarté oubliés depuis si longtemps.

La philosophie alors sera exacte comme les mathématiques, car les idées vraies, c'est-à-dire, identiques à l'être, constituant la science de la réalité fournissent avec la raison et à la justice des proportions exactes et des équations rigoureuses comme les nombres. L'erreur donc ne sera plus possible qu'à l'ignorance; le vrai savoir ne se trompera plus.

[552] L'esthétique cessera d'être subordonnée aux caprices du goût qui change comme la mode. Si le beau est la splendeur du vrai, on devra soumettre à d'infaillibles calculs le rayonnement d'une lumière dont le foyer sera incontestablement connu et déterminé avec une rigoureuse précision.

La poésie n'aura plus de tendances folles et subversives. Les poètes ne seront plus ces enchanteurs dangereux que Platon bannissait de sa république en les couronnant de fleurs; ils seront les musiciens de la raison et les gracieux mathématiciens de l'harmonie.

Est-ce à dire que la terre deviendra un Eldorado? Non, car, tant qu'il y aura une humanité, il y aura des enfants, c'est-à-dire des faibles, des petits, des ignorants et des pauvres.

Mais la société sera gouvernée par ses véritables maîtres, et il n'y aura plus de mal sans remède dans la vie humaine.

On reconnaîtra que les miracles divins sont ceux de l'ordre éternel, et l'on n'adorera plus les fantômes de l'imagination sur la foi des prodiges inexpliqués. L'étrangeté des phénomènes ne prouve que notre ignorance devant les lois de la nature. Quand Dieu veut se faire connaître à nous, il éclaire notre raison et ne cherche pas à la confondre ou à l'étonner.

On saura jusqu'où s'étend le pouvoir de l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. On comprendra que lui aussi, il est créateur dans sa sphère, et que sa bonté dirigée par l'éternelle raison est la providence subalterne des êtres placés par la nature, sous son influence et sous sa domination; la religion [553] alors n'aura plus rien à craindre du progrès, et en prendra la direction.

Un docteur justement vénéré dans les enseignements du catholicisme, le bienheureux Vincent de Lérins, exprime admirablement cet accord du progrès et de l'autorité conservatrice.

Selon lui, la vraie foi n'est digne de notre confiance que par cette autorité invariable qui en rend les dogmes inaccessibles aux caprices de l'ignorance humaine. «Et cependant, ajoute Vincent de Lérins, cette immobilité n'est pas la mort; nous conservons, au contraire, pour l'avenir, un germe de vie. Ce que nous croyons aujourd'hui sans le comprendre, l'avenir le comprendra et se réjouira d'en avoir connaissance. _Posteritas intellectum gratuletur, quod ante vetustas non intellectum venerabatur_. Si donc on nous demande: Est-ce que tout progrès est exclu de la religion de Jésus-Christ? Non sans doute, et nous en espérons un très grand.

«Quel homme, en effet, serait assez jaloux des hommes, assez ennemi de Dieu, pour vouloir empêcher le progrès? Mais il faut que ce soit réellement un progrès, et non pas un changement de croyance. Le progrès, c'est l'accroissement et le développement de chaque chose dans son ordre et dans sa nature. Le désordre, c'est la confusion, et le mélange des choses et de leur nature. Sans aucun doute, il doit y avoir, tant pour tous les hommes en général que pour chacun en particulier, selon la marche naturelle des âges de l'Église, différents degrés d'intelligence, de science et de sagesse, mais en telle sorte que tout soit conservé, et que le dogme garde toujours le même esprit et la [554] même définition. La religion doit développer successivement les âmes, comme la vie développe les corps qui grandissent et sont pourtant toujours les mêmes.

«Quelle différence entre la fleur enfantine du premier âge et la maturité de la vieillesse! Les vieillards sont pourtant les mêmes, quant à la personne, qu'ils étaient dans l'adolescence; il n'y a que l'extérieur et les apparences de changés. Les membres de l'enfant au berceau sont bien frêles, et pourtant ils ont les mêmes principes rudimentaires et les mêmes organes que les hommes; ils grandissent sans que leur nombre augmente, et le vieillard n'a rien de plus en cela que n'avait l'enfant. Et cela doit être ainsi, sous peine de difformité ou de mort.

«Il en est ainsi de la religion de Jésus-Christ, et le progrès pour elle s'accomplit dans les mêmes conditions et suivant les mêmes lois. Les années la rendent plus forte et la grandissent, mais n'ajoutent rien à tout ce qui compose son être. Elle est née complète et parfaite dans ses proportions, qui peuvent croître et s'étendre sans changer. Nos pères ont semé du froment, nos neveux ne doivent pas moissonner de l'ivraie. Les récoltes intermédiaires ne changent rien à la nature du grain; nous devons le prendre et le laisser toujours le même.

«Le catholicisme a planté des roses, devons-nous y substituer des ronces? Non sans doute, ou malheur à nous! Le baume et le cinname de ce paradis spirituel ne doivent pas se changer sous nos mains en aconit et en poison. Tout ce qui, dans l'Église, cette belle campagne de Dieu, a été semé par les pères, doit y être cultivé et entretenu par les fils: c'est cela qui toujours doit croître et fleurir; mais cela peut grandir et doit se développer. Dieu [555] permet en effet que les dogmes de cette philosophie céleste soient, par le progrès du temps, étudiés, travaillés, polis en quelque sorte; mais ce qui est défendu, c'est de les changer; ce qui est un crime, c'est de les tronquer et de les mutiler. Qu'ils reçoivent une nouvelle lumière et des distinctions plus savantes, mais qu'ils gardent toujours leur plénitude, leur intégrité, leur propriété.»