Chapter 41
»Ces hésitations et ces craintes du fakir sont-elles des preuves péremptoires contre lui? En résulte-t-il que toutes les personnes qui auparavant ont soutenu avoir vu les faits sur lesquels repose sa célébrité aient voulu en imposer ou aient été les dupes d'une habile fourberie? Nous avouons que nous ne pouvons douter, d'après le nombre et le caractère des témoins, que le fakir ne se soit fait souvent et réellement enterrer; mais admettant même qu'après l'ensevelissement il ait réussi chaque fois à communiquer avec le dehors, il serait encore inexplicable comment il aurait pu rester privé de respiration pendant tout le temps qui s'écoulait entre son enterrement et le moment où ses complices lui venaient en aide. M. Osborne cite en note un extrait de la _Topographie médicale de Lodhiana_, du docteur Mac Gregor, médecin anglais qui a assisté à une des exhumations, et qui, témoin de l'état de léthargie du fakir et de son retour graduel à la vie, cherche sérieusement à l'expliquer. Un autre officier anglais, M. Boileau, dans un ouvrage publié il y a [512] quelques années, raconte qu'il a été témoin d'une autre expérience où tous les faits se sont passés de la même manière. Les personnes qui voudraient satisfaire plus amplement leur curiosité, celles qui verraient dans ce récit l'indication d'un curieux phénomène physiologique, peuvent remonter avec confiance aux sources que nous venons d'indiquer.»
Il existe encore un grand nombre de procès-verbaux sur l'exhumation des vampires. Les chairs étaient dans un état remarquable de conservation, mais elles suintaient le sang, leurs cheveux avaient cru d'une manière extraordinaire et s'échappaient par touffes entre les fentes du cercueil. La vie n'existait plus dans l'appareil qui sert à la respiration, mais seulement dans le coeur qui d'animal semblait être devenu végétal. Pour tuer le vampire, il fallait lui traverser la poitrine avec un pieu, alors un cri terrible annonçait que le somnambule de la tombe se réveillait en sursaut dans une véritable mort.
Pour rendre cette mort définitive, on entourait la tombe du vampire d'épées plantées en terre la pointe en l'air, car les fantômes de lumière astrale se décomposent par l'action des pointes métalliques qui, en attirant cette lumière vers le réservoir commun, en détruisent les amas coagulés.
Ajoutons, pour rassurer les personnes craintives, que les cas de vampirisme sont heureusement fort rares, et qu'une personne saine d'esprit et de corps ne saurait être la victime d'un vampire si elle ne lui a pas abandonné de son vivant son corps et son âme par quelque complicité de crime ou de passion déréglée.
[513] Voici une histoire de vampire qui est rapportée par _Tournefort_, dans son _Voyage au Levant_:
«Nous fûmes témoins (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit voir revenir, après leur enterrement. Des peuples du Nord les appellent _Vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de _Broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur; c'est une circonstance à remarquer par rapport à de pareils sujets: il fut tué à la campagne, on ne sait par qui ni comment.
«Deux jours après qu'on l'eut inhumé dans une chapelle de la ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à grands pas: qu'il venait dans les maisons renverser les meubles, éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière, et faire mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes gens commencèrent à se plaindre. Les _papas_ (prêtres grecs) eux-mêmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient leurs raisons. On ne manqua pas de faire dire des messes: cependant le paysan continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien cérémonial, attendre les neuf jours après l'enterrement.
«Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon que l'on croyait s'y être renfermé. Après la messe, on déterra le corps, et on en ôta le [514] coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que l'augmenter, et commença d'échauffer ces pauvres gens. On s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps. Nous, qui étions témoins, nous n'osions dire que c'était celle de l'encens.
«Plusieurs des assistants assuraient que le sang de ce malheureux était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de n'être pas bien mort, ou, pour mieux dire, de s'être laissé ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce nom d'une manière étonnante. Une foule de gens, qui survinrent, protestèrent tout haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque; c'était là le refrain.
«Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous répondîmes que nous le croyions très bien mort; et que, pour ce prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée, en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur d'un cadavre.
«Malgré tous nos raisonnements, on fut d'avis de brûler le coeur du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre les gens la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres, [515] de déchirer les habits et de vider les cruches et les bouteilles. C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la maison du consul, chez qui nous logions. Tout le monde avait l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient frappés comme les autres. C'était une véritable maladie de cerveau, aussi dangereuse que la manie et que la rage. On voyait des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville porter leurs grabats à la place pour y passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus sensés se retiraient à la campagne.
«Les citoyens les plus zélés pour le bien public croyaient qu'on avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la messe, il avait eu tout le temps de s'enfuir, et de revenir à son aise.
«Après tous ces raisonnements, on se trouva dans le même embarras que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les _papas_ de jeûner; on les voyait courir dans les maisons, le goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les portes: ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre broucolaque.
«Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien dire. Non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les [516] matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis les péchés les plus abominables.
»Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la ville, que, dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabonds, qui, assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du jeûne qu'ils avaient fait en prison, il recommencèrent à vider les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour abandonner leurs maisons la nuit. On fut donc obligé d'en revenir aux prières.
»Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse du cadavre, que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu, un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire, d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule en pareils cas, de se servir des épées des chrétiens. «Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce corps? Que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»
»L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable [517] de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour aller s'établir ailleurs.
«On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un grand bûcher avec du goudron, de peur que le bois, quelque sec qu'il fut, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux cadavre y furent jetés et consumés en peu de temps. C'était le premier jour de janvier 1701. Dès lors, on n'entendit plus de plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en ridicule.»
Remarquons dans ce récit de Tournefort, qu'il admet la réalité des visions qui épouvantaient tout un peuple.
Qu'il ne conteste ni la flexibilité ni la chaleur du cadavre, mais qu'il cherche à les expliquer, et cela seulement dans le but fort louable sans doute de rassurer ces pauvres gens.
Qu'il ne parle pas de la décomposition du cadavre, mais seulement de sa puanteur; puanteur naturelle aux cadavres vampiriques comme aux champignons vénéneux.
Qu'il atteste enfin que le cadavre une fois brûlé, les prodiges et les visions cessèrent.
Mais nous voici bien loin des fantaisistes de la magie, revenons-y pour oublier les vampires, et disons quelques mots sur le cartomancien _Edmond_.
Edmond est le sorcier favori des dames du quartier de Notre-Dame-de-Lorette, il occupe, rue Fontaine-Saint-Georges, n. 30, un petit appartement assez coquet, son antichambre est [518] toujours pleine de clientes et parfois aussi de clients. Edmond est un homme de grande taille, un peu obèse, son teint est pâle, sa physionomie ouverte, sa parole assez sympathique. Il paraît croire à son art et continuer en conscience les exercices et la fortune des Éteilla et des demoiselles Lenormand. Nous l'avons interrogé sur ses procédés, et il nous a répondu avec l'accent de la franchise et avec beaucoup de politesse qu'il a été depuis son enfance passionné pour les sciences occultes et qu'il s'est exercé de bonne heure à la divination; qu'il ignore les secrets philosophiques des hautes sciences et qu'il n'a pas les clefs de la kabbale de Salomon, mais qu'il est sensitif au plus haut point, et que la seule présence de ses clients l'impressionne si vivement qu'il sent en quelque sorte leur destinée. Il me semble, disait-il, que j'entends des bruits singuliers, des bruits de chaînes autour des prédestinés du bagne, des cris et des gémissements autour de ceux qui mourront de mort violente, des odeurs surnaturelles viennent m'assaillir et me suffoquent. Un jour, en présence d'une femme voilée et vêtue de noir, je me pris à tressaillir, je sentais une odeur de paille et de sang.... Madame, lui criai-je, sortez d'ici, vous êtes environnée d'une atmosphère de meurtre et de prison. Eh bien! oui, dit alors cette femme, en dévoilant son visage pâle, j'ai été accusée d'infanticide et je sors de prison. Puisque vous avez vu le passé, dites-moi aussi l'avenir.
Un de nos amis et de nos disciples en kabbale, parfaitement inconnu d'Edmond, est allé un jour le consulter, il avait payé d'avance et attendait les oracles, lorsque Edmond se levant avec respect le pria de reprendre son argent. Je n'ai rien à vous [519] dire, ajouta-t-il; votre destinée est fermée pour moi avec la clef de l'occultisme; tout ce que je pourrais vous dire, vous le savez aussi bien que moi, et il le reconduisit en le saluant beaucoup.
Edmond s'occupe aussi d'astrologie judiciaire, il dresse au plus juste prix des horoscopes et des thèmes de nativité; il tient en un mot tout ce qui concerne son état. C'est d'ailleurs un triste et fatiguant métier que le sien: avec combien de têtes malades et de coeurs malsains ne doit-il pas être continuellement en rapport! et puis les sottes exigences des uns, les reproches injustes des autres, les confidences gênantes, les demandes de philtres et d'envoûtements, les obsessions des fous, tout cela, en vérité lui fait bien gagner son argent.
Edmond n'est à tout prendre qu'un somnambule comme Alexis, il se magnétise lui-même avec ses cartons bariolés de figures diaboliques, il s'habille de noir et donne ses consultations dans un cabinet noir: c'est le prophète du mystère.
CHAPITRE V.
SOUVENIRS INTIMES DE L'AUTEUR.
SOMMAIRE.--Influence des Illuminés et des maniaques sur les événements historiques.--Le mapah.--Sobrier et la révolution de février 1848.--Puissance magnétique de certains hommes.--Une somnambule statique.
En 1839, l'auteur de ce livre reçut un matin la visite d'Alphonse Esquiros.
[520] --Venez-vous avec moi, voir le mapah, lui dit ce dernier.
--Qu'est-ce que c'est que le mapah?
--C'est un dieu.
--Merci, alors je n'aime que les dieux invisibles.
--Venez-donc, c'est le fou le plus éloquent, le plus radieux et le plus superbe qu'on ait jamais vu.
--Mon ami, j'ai peur des fous, la folie est contagieuse.
--Eh mon cher, je viens bien vous voir, moi!
--C'est vrai: et puisque vous y tenez, eh bien, allons voir le mapah.
Dans un affreux galetas, était un homme barbu, d'une figure majestueuse et prophétique, il portait habituellement sur ses habits une vieille pelisse de femme, ce qui lui donnait assez l'air d'un pauvre derviche, il était entouré de plusieurs hommes barbus et extatiques comme lui et d'une femme aux traits immobiles qui ressemblait à une somnambule endormie.
Ses manières étaient brusques mais sympathiques, son éloquence entraînante, ses yeux hallucinés; il parlait avec emphase, s'animait, s'échauffait jusqu'à ce qu'une écume blanchâtre vînt border ses lèvres. Quelqu'un a défini l'abbé de Lamennais, quatre-vingt-treize faisant ses pâques; cette définition conviendrait mieux au mysticisme du Mapah, on peut en juger par ce fragment échappé à son enthousiasme lyrique:
«L'humanité devait faillir: ainsi le voulait sa destinée, afin qu'elle fût elle-même l'instrument de sa reconstitution, et que dans la grandeur et la majesté du labeur humain passant par [521] toutes ses phases de lumières et de ténèbres, apparussent manifestement la grandeur et la majesté de Dieu.
«Et l'unité primitive est brisée par la chute; la douleur s'introduit dans le monde sous la forme du serpent; et l'arbre de vie devient arbre de mort.
«Et les choses étant ainsi, Dieu dit à la femme: Tu enfanteras dans la douleur; puis il ajoute: C'est par toi que la tête du serpent sera écrasée.
«Et la femme est la première esclave; elle a compris sa mission divine, et le pénible enfantement a commencé.
«C'est pourquoi, depuis l'heure de la chute, la tâche de l'humanité n'a été qu'une tâche d'_initiation_, tâche grande et terrible; c'est pourquoi tous les termes de cette même _initiation_, dont notre mère commune _Ève_ est l'alpha, et notre mère commune _Liberté_, l'oméga, sont également saints et sacrés aux yeux de Dieu.
«J'ai vu un immense vaisseau surmonté d'un mât gigantesque terminé en ruche, et l'un des flancs du vaisseau regardait l'Occident et l'autre l'Orient.
«Et, du côté de l'Occident, ce vaisseau s'appuyait sur les sommets nuageux de trois montagnes, dont la base se perdait dans une mer furieuse;
«Et chacune de ces montagnes portait son nom sanglant attaché à son flanc. La première s'appelait Golgotha; la seconde, mont Saint-Jean; la troisième Sainte-Hélène.
«Et au centre du mât gigantesque, du côté de l'Occident, était fixé une croix à cinq branches sur laquelle expirait une femme.
[522] «Au-dessus de la tête de cette femme, on lisait:
_France:_ 18 juin 1815; _Vendredi-Saint_.
«Et chacune des cinq branches de la croix, sur laquelle elle était étendue, représentait une des cinq parties du monde; sa tête reposait sur l'Europe et un nuage l'entourait.
«Et du côté du vaisseau qui regardait l'Orient les ténèbres n'existaient pas; et la carène était arrêtée au seuil de la cité de Dieu sur le faîte d'un arc triomphal que le soleil illuminait de ses rayons.
«Et la même femme apparaissait de nouveau, mais transfigurée et radieuse. Elle soulevait la pierre d'un sépulcre: sur cette pierre il était écrit:
_Restauration, jours du tombeau._ 29 juillet 1830; _Pâques._»
Le mapah était, comme on le voit, un continuateur de Catherine Théot et de dom Gerle, et cependant étrange sympathie des folies entre elles, il nous déclara un jour confidentiellement qu'il était Louis XVII, revenu sur la terre pour une oeuvre de régénération, et que cette femme qui vivait avec lui avait été Marie-Antoinette de France. Il expliquait alors ses théories révolutionnaires jusqu'à l'extravagance, comme le dernier mot des prétentions violentes de Caïn, destinées à ramener par une réaction fatale le triomphe du juste Abel. Esquiros et moi, nous étions allés voir le mapah pour nous amuser de sa démence, et [523] notre imagination resta frappée de ses discours. Nous étions deux amis de collège à la manière de Louis-Lambert et de Balzac, et nous avions souvent rêvé ensemble des dévouements impossibles et des héroïsmes inconnus. Après avoir entendu Ganneau, ainsi se nommait celui qui se faisait appeler le mapah, nous nous prîmes à penser qu'il serait beau de dire au monde le dernier mot de la révolution et de fermer l'abîme de l'anarchie, en nous y jetant comme Curtius. Cet orgueil d'écoliers donna naissance à l'_Évangile du peuple_ et à la _Bible de la liberté_, folies qu'Esquiros et son malencontreux ami n'ont que trop chèrement payées.
Tel est le danger des manies enthousiastes, elles sont contagieuses, et l'on ne se penche pas impunément au bord des abîmes de la démence; mais voici quelque chose de bien autrement terrible.
Parmi les disciples du mapah, se trouvait un jeune homme nerveux et débile nommé _Sobrier_. Celui-là perdit complètement la tête, et se crut prédestiné à sauver le monde en provoquant la crise suprême d'une révolution universelle.
Arrivent les journées de février 1848. Une émeute avait provoqué un changement de ministère, tout était fini, les Parisiens étaient contents et les boulevards étaient illuminés.
Un jeune homme apparaît tout à coup dans les rues populeuses du quartier Saint-Martin. Il se fait précéder de deux gamins, l'un portant une torche, l'autre battant le rappel, un rassemblement nombreux se forme, le jeune homme monte sur une borne et harangue la foule. Ce sont des choses incohérentes, incendiaires, mais la [524] conclusion, c'est qu'il faut aller au boulevard des Capucines porter au ministère la volonté du peuple.
Au coin de toutes les rues l'énergumène répète la même harangue, et il marche en tête du rassemblement, deux pistolets aux poings et toujours précédé de sa torche et de son tambour.
La foule des curieux qui encombrait les boulevards se joint par curiosité au cortège du harangueur. Bientôt ce n'est plus un rassemblement, c'est une masse de peuple qui roule sur le boulevard des Italiens.
Au milieu de cette trombe, le jeune homme et les deux gamins ont disparu, mais devant l'hôtel des Capucines un coup de pistolet est tiré sur la troupe.
Ce coup de pistolet, c'était la révolution, et il fut tiré par un fou.
Pendant toute la nuit, deux tombereaux chargés de cadavres se promenèrent dans les rues à la lueur des torches; le lendemain tout Paris était aux barricades, et Sobrier sans connaissance était rapporté chez lui. C'était Sobrier qui, sans savoir ce qu'il faisait, venait de donner une secousse au monde.
Ganneau et Sobrier sont morts, et l'on peut maintenant, sans danger pour eux, révéler à l'histoire ce terrible exemple du magnétisme des enthousiastes et des fatalités que peuvent entraîner après elles les maladies nerveuses de certains hommes. Nous tenons de source certaine les choses que nous racontons et nous pensons que cette révélation peut apporter un soulagement à la conscience du Bélisaire de la poésie, l'auteur de l'_Histoire des Girondins_.