Chapter 39
Le pape Grégoire XVI, par un bref du 8 novembre 1843, a condamné formellement la secte de Vintras.
Voici un spécimen du style de cet illuminé, homme d'ailleurs sans instruction et dont les écrits emphatiques fourmillent de fautes de français.
«Dormez, dormez, indolents mortels: restez, restez encore sur vos couches moelleuses; souriez à vos rêves de fêtes et de grandeurs; l'ange de l'alliance est descendu sur vos montagnes, il a écrit son nom jusque dans le calice de vos fleurs; il a touché, des [486] anneaux qui ornent ses pieds, les fleuves qui font votre orgueil et votre espérance; les chênes de vos forêts ont pris l'éclat de son front pour une nouvelle aurore; la mer, d'un bond voluptueux, a salué son regard! Elie l'a précédé! Penchez-vous du côté de la terre, mais ne vous effrayez point de ce bruit si actif des tombeaux. Dormez, dormez encore; je l'ai vu vers l'orient; il burinait son nom sur des monts inaccessibles; il criait au temps de hâter sa barque, et j'ai vu lui sourire le plus vieux des vieillards. Dormez, dormez encore; Elie, à l'occident, pose une croix à la porte du temple; il la scèle avec du feu et l'acier d'un poignard.»
Encore le temple, le feu et le poignard! Chose étrange! les fous se reflètent les uns et les autres, tous les fanatismes échangent leurs inspirations, et le prophète de Louis XVII devient ici l'écho du cri de vengeance des templiers.
Il est vrai que Vintras ne se croit pas responsable de ses écrits; voici comment il en parle lui-même.
«Oh! si mon esprit était pour quelque chose dans ces écrits que l'on condamne, j'inclinerais ma tête, et la crainte entrerait dans mon âme. Ce n'est point mon ouvrage: je n'y ai point prêté mon concours par recherche ni par désir. Le calme est en moi; ma couche ne connaît pas l'insomnie; les veilles n'ont point fatigué mes paupières; mon sommeil est pur comme quand Dieu le créa: je puis dire à mon Dieu avec un coeur libre: _Custodi animam meam et erue me: non erubescam, quoniam speravi in te._»
Un autre prétendu réformateur, celui qui se posait en messie des [487] bagnes et de l'échafaud, _Lacenaire_, auquel nous ne comparerons certainement pas Vintras, écrivait aussi de sa prison:
Comme une vierge chaste et pure Dans des rêves d'amour je veille et je m'endors. Quelqu'un m'apprendra-t-il ce que c'est qu'un remords?
L'argument de Vintras, pour légitimer son inspiration, n'est donc pas concluant, puisqu'il a servi également à Lacenaire pour excuser et même pour légitimer aussi, non plus des rêveries, mais des crimes.
Condamnés par le pape, les sectaires de Tilly-sur-Seules condamnèrent le pape à leur tour, Vintras, de son autorité privée, s'est créé souverain pontife. La forme de ses vêtements sacerdotaux lui a été révélée: il porte un diadème d'or avec un lingam indien sur le front, il revêt une robe de pourpre et tient en main un sceptre magique terminé par une main dont les doigts sont fermés à l'exception du pouce et de l'auriculaire, les doigts consacrés à Vénus et à Mercure, hiéroglyphe de l'hermaphrodite antique, emblème des anciens cultes orgiaques et des priapées du sabbat. Ainsi les réminiscences et les reflets de la magie noire apportés par la lumière astrale viennent rattacher aux mystères de l'Inde et au culte profane du Baphomet, les extases de ce malade contagieux dont l'infirmerie est à Londres, et qui continue à y faire des prosélytes et des victimes.
Aussi l'exaltation du pauvre prophète n'est-elle pas toujours exempte d'épouvante et de remords, quoi qu'il en dise, et parfois il laisse échapper les plus tristes aveux. Voici ce que nous trouvons dans une lettre adressée à un de ses plus intimes amis:
[488] «Je suis toujours en attente de nouveaux tourments. Demain arrive la famille Verger, je vais voir sur leurs traits la pureté de leur âme s'annonçant par leur joie; on rappellera tout mon bonheur passé; on citera des noms que je prononçais avec amour dans des temps peu éloignés. Enfin, tout ce qui fera les délices des autres sera pour moi de nouvelles tortures! Il faudra être à table; tandis que l'on fouillera mon coeur avec un glaive, je devrai sourire! Oh! si pourtant ces paroles terribles que j'ai entendues n'étaient pas éternelles, je chérirais encore mon cruel supplice! Pardon, mon cher, je ne pourrais vivre sans aimer Dieu!
»Écoutez, si votre charité d'homme vous le permet, comme ministre du Dieu vivant, je ne la réclame pas, celui que votre maître a vomi de sa bouche doit être maudit de vous:
»Dans la nuit de dimanche à lundi (17 au 18 mai) un songe affreux a porté dans mon âme comme dans mon corps un coup mortel. J'étais à Sainte-Paix, il n'y avait plus personne au château; cependant les portes en étaient ouvertes. Je suis promptement monté à la sainte chapelle; j'allais en ouvrir la porte quand j'ai vu écrit sur cette porte, en caractères de feu: «N'approche pas de ce lieu, toi que j'ai vomi de ma bouche!» Je n'ai pu descendre; je suis tombé anéanti sur la première marche; mais jugez de mon effroi quand je n'ai plus vu autour de moi qu'un large et profond abîme! il y avait dans le fond des monstres hideux qui m'appelaient leur frère!
»La pensée me vint en ce moment que le saint archange aussi [489] m'appelait son frère. Quelle différence! lui faisait bondir mon âme de la plus vive allégresse; et ceux-ci, en les entendant m'appeler ainsi, je me tordais dans des convulsions semblables à celles que leur faisait éprouver la vertu que Dieu avait attachée à ma croix de grâce lors de leur apparition du 28 avril dernier.
»Je cherchais à me cramponner à quelque chose pour éviter de rouler dans ce gouffre sans fond. Je priais la mère de Dieu, la divine Marie, je l'appelais à mon secours. Elle était sourde à ma voix! Pendant ce temps je roulais toujours laissant des lambeaux de ma chair aux pointes rocailleuses qui bordaient cet effroyable abîme! Tout à coup, des tourbillons de flammes s'élèvent vers moi de la profondeur où j'allais bientôt tomber. J'entendais les cris d'une joie féroce, et je ne pouvais plus prier. Tout à coup, une voix plus effrayante que les longs retentissements du tonnerre dans un violent orage retentit à mes oreilles. J'entendis ces mots: «Tu croyais me vaincre et tu vois que je t'ai vaincu; je t'ai appris à être humble à ma manière: viens goûter mes douceurs, deviens un de mes meilleurs; apprends à connaître le tyran du ciel; viens avec nous lui vomir des blasphèmes et des imprécations: toute autre chose est inutile pour toi maintenant!» Puis partant d'un long éclat de rire il m'a dit: «Regarde Marie, celle que tu appelais ton bouclier contre nous, vois son sourire gracieux, entends sa douce voix.»
»Mon cher, je l'ai vue au-dessus de l'abîme: ses yeux d'un bleu céleste se sont remplis de feu, ses lèvres vermeilles sont devenues violettes, sa voix si suave et si divine s'est changée, elle est devenue dure et terrible! elle m'a lancé ces mots comme [490] une foudre: «Roule, orgueilleux, dans ces lieux remplis de feu qu'habitent les démons!»
»Tout mon sang reflua vers mon coeur; je crus que l'heure était sonnée où l'enfer terrestre allait faire place à l'enfer éternel! j'ai pu encore rassembler quelques mots de l'_Ave Maria_; je ne sais combien j'ai été de temps; je sais que j'ai trouvé la domestique couchée en rentrant: elle m'a dit qu'il était tard.
»Ah! si je fais connaître aux ennemis de l'oeuvre de la miséricorde ce qui se passe en moi, n'est-ce pas qu'ils crieraient victoire? ils diraient que ce sont bien là les preuves d'une monomanie. Plût à Dieu que cela fût! je serais moins à plaindre! Mais ne craignez rien, si Dieu ne veut pas entendre ma voix pour moi je prierai pour lui qu'il double mes souffrances, mais qu'il les cache à ses ennemis.»
Ici l'hallucination triomphante s'élève jusqu'au sublime Vintras consent à être damné, pourvu qu'on ne dise pas qu'il est fou; dernier instinct du prix inestimable de la raison qui survit à la raison même: l'homme ivre n'est préoccupé que de la crainte de passer pour ivre; l'insensé et le monomane demandent la mort plutôt que d'avouer leur délire. C'est que, suivant la belle sentence de Cèbes que nous avons déjà citée, il n'y a pour l'homme qu'un bien désirable, c'est la sagesse qui est l'usage de la raison, et il n'y a aussi qu'un véritable et suprême malheur à redouter, c'est la folie.
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CHAPITRE III.
LES MAGNÉTISEURS ET LES SOMNAMBULES.
SOMMAIRE.--M. le baron Du Potet et ses travaux sur la magie.--Expériences du miroir magique, analogues aux phénomènes d'hydromancie.--Les tables tournantes et la catastrophe de Victor Hennequin.--Le monstre et le magicien.
L'Église, dans sa haute sagesse, nous défend de consulter le sort et de violer par une indiscrète curiosité les secrets de l'avenir; mais de nos jours la voix de l'Église n'est plus guère entendue, et la foule revient aux devins et aux pythonisses; les somnambules sont devenues les oracles de ceux qui ne croient plus aux préceptes de l'Évangile, et l'on ne songe pas que la préoccupation d'un événement prédit supprime en quelque sorte notre liberté, et paralyse nos moyens de défense: en consultant la magie pour prévoir les événements futurs, nous donnons des arrhes à la fatalité.
Les somnambules sont les sybilles de notre époque, comme les sybilles étaient les somnambules de l'antiquité: heureux les consultants qui ne mettent pas leur crédulité au service de magnétiseurs immoraux ou insensés, car ils communieraient par le fait même de leur bénévole consultation à l'immoralité ou à la folie des inspirateurs de l'oracle: le métier de magnétiseur est facile et les dupes sont en grand nombre.
Il est donc important de connaître parmi ceux qui s'occupent du magnétisme, quels sont les hommes vraiment sérieux.
[492] Parmi ceux-ci nous devons mettre au premier rang M. le baron _Du Potet_, dont les travaux consciencieux ont fait déjà faire un grand pas à la science de Mesmer. M. Du Potet a ouvert à Paris une école pratique de magnétisme où le public est admis à s'instruire des procédés et à vérifier les phénomènes.
Le baron Du Potet est une nature exceptionnelle et particulièrement intuitive. Comme tous les contemporains, même les plus instruits, il ignore la kabbale et ses mystères, et cependant le magnétisme lui a révélé la magie; il a senti le besoin de révéler et de cacher cette science effrayante encore pour lui-même, et il a écrit un livre qu'il vend seulement à ses adeptes et sous le sceau du secret le plus absolu. Ce secret, nous ne l'avons pas promis à M. Du Potet, mais nous le garderons par respect pour les convictions de l'hiérophante; qu'il nous suffise de dire que son livre est le plus remarquable de tous les ouvrages de pure intuition; nous ne le croyons pas dangereux, parce que M. le baron Du Potet indique des forces dont il ne précise pas l'usage. Il sait qu'on peut nuire ou faire du bien, tuer ou sauver par les procédés magnétiques; mais ces procédés, il ne les indique pas d'une manière claire et pratique, et nous l'en félicitons d'ailleurs, car le droit de vie et de mort suppose une souveraineté divine, et cette souveraineté, nous regarderions comme un indigne celui qui, la connaissant et la possédant, consentirait à la vendre de quelque manière que ce fût.
M. Du Potet établit victorieusement l'existence de cette lumière universelle dans laquelle les crisiaques perçoivent toutes les images et tous les reflets de la pensée; il provoque des projections puissantes de cette lumière au moyen d'un appareil [493] absorbant qu'il nomme le _miroir magique:_ c'est tout simplement un cercle ou un carré couvert de charbon en poudre fine et tamisée. Dans cet espace négatif, la lumière projetée par le crisiaque et par le magnétiseur réunis, colore bientôt et réalise toutes les formes correspondantes à leurs impressions nerveuses. Dans ce miroir vraiment magique, apparaissent pour le sujet soumis au somnambulisme tous les rêves de l'opium ou du haschich, les uns riants, les autres lugubres; le malade doit être arraché à ce spectacle, si l'on ne veut pas qu'il tombe dans des convulsions.
Ces phénomènes sont analogues à ceux de l'hydromancie pratiquée par Cagliostro: l'eau, considérée attentivement, éblouit et trouble la vue; alors la fatigue des yeux favorise les hallucinations du cerveau. Cagliostro voulait pour ces expériences des sujets vierges et parfaitement innocents, afin de n'avoir pas à craindre les divagations nerveuses produites par les réminiscences érotiques. Le miroir magique de Du Potet est peut-être plus fatiguant pour le système nerveux tout entier, mais les éblouissements de l'hydromancie doivent avoir une influence plus redoutable sur le cerveau.
M. Du Potet est un de ces hommes fortement convaincus qui supportent courageusement les dédains de la science et les préjugés de l'opinion, en répétant tout bas la profession de foi secrète de Galilée: _La terre tourne cependant!_
On a découvert tout récemment que les tables tournent aussi, et que l'aimantation humaine donne aux objets mobiliers soumis à l'influence des crisiaques un mouvement de rotation. Les masses même les plus lourdes peuvent être soulevées et promenées dans [494] l'espace par cette force, car la pesanteur n'existe qu'en raison de l'équilibre des deux forces de la lumière astrale, augmentez l'action de l'une des deux, l'autre cédera aussitôt. Or, si l'appareil nerveux aspire et respire cette lumière en la rendant positive ou négative, suivant les surexcitations personnelles du sujet, tous les corps inertes soumis à son action et imprégnés de sa vie deviendront plus légers ou plus lourds, suivant le flux et le reflux de la lumière qui entraîne dans le nouvel équilibre de son mouvement les corps poreux et mauvais conducteurs autour d'un centre vivant, comme les astres dans l'espace sont emportés, balancés, et gravitent autour du soleil.
Cette puissance excentrique d'attraction ou de projection suppose toujours un état maladif chez celui qui en est le sujet, les _médiums_ sont tous des êtres excentriques et mal équilibrés; la médiomanie suppose ou occasionne une suite d'autres manies nerveuses, idées fixes, dérèglements d'appétits, érotomanie désordonnée, penchants au meurtre ou au suicide. Chez les êtres ainsi affectés, la responsabilité morale semble n'exister plus; ils font le mal avec la conscience du bien; ils pleurent de piété à l'église et peuvent être surpris dans de hideuses bacchanales; ils ont une manière de tout expliquer, c'est le diable, ce sont les esprits qui les obsèdent et les entraînent. Que leur voulez-vous? que leur demandez-vous? Ils ne vivent plus en eux-mêmes; c'est un être mystérieux qui les anime, c'est lui qui agit à leur place, et être se nomme légion!
Les essais réitérés d'une personne bien portante pour se créer des facultés de _médium_ la fatiguent, la rendent malade, et [495] peuvent déranger sa raison. C'est ce qui est arrivé à Victor Hennequin, ancien rédacteur de la _Démocratie pacifique_, et membre, après 1848, de l'Assemblée nationale: c'était un jeune avocat d'une parole abondante et facile, il ne manquait ni d'instruction, ni de talent, mais il était infatué de rêveries de Fourier: exilé après le 2 décembre, il se livra dans l'inaction de sa retraite aux expériences des tables tournantes; bientôt il fut atteint de _médiomanie_, et crut être l'instrument des révélations de l'âme de la terre. Il publia un livre intitulé: _Sauvons le genre humain,_ c'était un mélange de souvenirs phalanstériens et de réminiscences chrétiennes, une dernière lueur de raison mourante y brille encore, mais les expériences continuèrent et la folie triompha. Dans un dernier ouvrage dont le premier volume a été seul publié, Victor Hennequin représente Dieu comme un immense polype placé au centre de la terre avec des antennes et des trompes contournées en vrilles qui vont et viennent à travers son cerveau et celui de sa femme Octavie. Bientôt après on apprit que Victor Hennequin était mort des suites d'un accès de démence furieuse dans une maison d'aliénés.
Nous avons entendu parler d'une dame du grand monde qui se livrait à des conversations avec les prétendus esprits des meubles, et qui, scandalisée outre mesure par les réponses inconvenantes de son guéridon, fit le voyage de Rome pour déférer le meuble hérétique au saint siège; elle avait emporté avec elle le coupable, et en fit un autodafé dans la capitale du monde chrétien. Mieux vaut brûler son mobilier que de se rendre folle, et en vérité pour cette dame le péril était imminent.
[496] Ne rions pas d'elle, nous, enfants d'un siècle de raison où des hommes sérieux, comme le comte de Mirville, attribuent au diable les phénomènes inexpliqués de la nature.
Dans un mélodrame qui se joue sur les boulevards, il est question d'un magicien qui, pour se faire un auxiliaire formidable, a créé un androïde, un monstre à griffes de lion, à cornes de taureau, à écailles de liévathan, il donne la vie à ce sphinx hybride, et aussitôt, épouvanté de son ouvrage, il prend la fuite. Le monstre le poursuit, apparaît entre lui et sa fiancée, incendie sa maison, brûle son père, enlève son fils, le poursuit jusque sur la mer, monte avec lui sur son vaisseau qu'il fait engloutir et finit lui-même par un coup de foudre. Ce spectacle affreux, risible à force d'épouvante, a été réalisé dans l'histoire de l'humanité, la poésie a été personnifiée le fantôme du mal lui a prêté toutes les forces de la nature. Elle voulait de cet épouvantail faire un auxiliaire à la morale, puis elle a eu peur de cette laideur enfantée par ses rêves. Depuis ce temps, le monstre nous poursuit à travers les âges, il apparaît hideux et grimaçant entre nous et les objets de nos amours, cauchemar immonde, il étouffe nos enfants pendant leur sommeil, il apporte dans la création, cette maison paternelle de l'humanité, l'incendie inextinguible de l'enfer, il brûle et torture à jamais nos pères et nos mères; il étend ses ailes noires pour nous cacher le ciel et il nous crie: Plus d'espérance! il monte en groupe et galope après nous comme le chagrin; il plonge dans l'océan du désespoir la dernière arche de notre espérance; c'est l'antique Arimanes des Perses, c'est le Typhon de l'Égypte, c'est le dieu noir des sectaires de Manès, du comte de Mirville et de [497] la magie noire du diable, c'est l'horreur du monde et l'idole des mauvais chrétiens. Les hommes ont essayé d'en rire et ils en ont peur. Ils en font des caricatures, et ils tressaillent, parce qu'il leur semble voir ces caricatures mêmes s'animer pour se moquer d'eux à leur tour. Cependant son règne est passé, mais il ne périra pas écrasé par la foudre du ciel: la science a conquis le feu du tonnerre, et elle a fait des flambeaux, le monstre s'évanouira devant les splendeurs de la science et la vérité: le génie de l'ignorance et de la nuit ne peut être foudroyé que par la lumière!
CHAPITRE IV.
LES FANTAISISTES EN MAGIE.
SOMMAIRE.--_Le Magicien_, par Alphonse Esquiros.--Les livres et les miracles de Henri Delaage.--Les expériences du comte d'Ourches.--Le livre du baron de Guldenstabbé.--Un mot sur les nécromanciens et les vampires.--Le cartomancien Edmond.
Il y a une vingtaine d'années qu'un de nos amis d'enfance, _Alphonse Esquiros_, publia un livre de haute fantaisie, intitulé _le Magicien_. C'était tout ce que le romantisme d'alors pouvait imaginer de plus bizarre, l'auteur donnait à son magicien un sérail de femmes mortes, mais embaumées par un procédé retrouvé depuis par Gannal. Un androïde de bronze qui prêchait la chasteté, un hermaphrodite amoureux de la lune et qui entretenait avec elle une correspondance suivie, et bien d'autres choses [498] encore que nous ne nous rappelons pas. Alphonse Esquiros, par la publication de ce roman, fonda une école de fantaisistes en magie dont le jeune et intéressant _Henri Delaage_ est actuellement le représentant le plus distingué.
Henri Delaage est un écrivain fécond, un thaumaturge méconnu et un fascinateur habile. Son style n'est pas moins étonnant que les idées d'Alphonse Esquiros, son initiateur et son maître; ainsi dans son livre _des Ressuscités_, il dit en parlant d'une objection contre le christianisme: «Je vais prendre cette objection à la gorge, et quand je la lâcherai, la terre retentira sourdement sous le poids de son cadavre étranglé.» Il est vrai qu'il ne répond pas grand'chose ensuite à cette objection, mais que voulez-vous qu'on réponde à une objection étranglée, quand une fois la terre a retenti sourdement sous le poids de son cadavre?
Henri Delaage est, avons-nous dit, un thaumaturge méconnu; il a avoué, en effet, à une personne de notre connaissance que pendant un hiver où régnait impitoyablement cette affection de poitrine si fâcheuse qu'on nomme la grippe, il n'avait qu'à se présenter dans un salon pour guérir immédiatement toutes les personnes qui s'y trouvaient; il est vrai qu'il était la victime du miracle, car il y a gagné un léger enrouement qui ne l'a pas quitté depuis.
Plusieurs amis d'Henri Delaage nous ont assuré qu'il a le don d'ubiquité, on vient de le quitter au bureau de la _Patrie_, on le retrouve chez Dentu, son éditeur, on s'enfuit effrayé, on rentre chez soi et l'on y trouve... Delaage qui vous attendait.