Chapter 38
Ce n'est pas le dogme de l'enfer, ce sont les interprétations téméraires de ce dogme qui ont révolté la conscience publique. Ces rêves barbares du moyen âge, ces supplices atroces et obscènes sculptés sur les portiques des églises, cette infâme chaudière où cuisent des chairs humaines à jamais vivantes pour souffrir et à la fumée de laquelle se réjouissent les élus, tout cela est absurde et impie, mais tout cela n'appartient pas au dogme sacré de l'Église. La cruauté attribuée à Dieu est le plus affreux des blasphèmes, et c'est pour cela même que le mal est à jamais sans remède, quand la volonté de l'homme se refuse à la bonté divine. Dieu n'inflige pas plus aux damnés les tortures de la réprobation, qu'il ne donne la mort à ceux qui se suicident.
«Travaille pour posséder, et tu seras heureux, dit à l'homme la justice suprême.
--Je veux posséder et jouir sans travailler!
--Alors tu voleras et tu souffriras.
--Je me révolterai!
--Alors tu te briseras et tu souffriras davantage.
--Je me révolterai toujours!
--Alors tu souffriras éternellement.»
Tel est l'arrêt de la raison absolue et de la souveraine justice; que peut répondre à cela l'orgueil de la folie humaine?
La religion n'a pas de plus grands ennemis que le mysticisme téméraire qui prend les visions de sa fièvre pour des révélations [473] divines. Ce ne sont pas les théologiens qui ont créé l'empire du diable, ce sont les faux dévôts et les sorciers.
Croire à une vision de notre cerveau plutôt qu'à l'autorité de la raison et de la piété publiques, tel est toujours le commencement de l'hérésie en religion, de la folie dans l'ordre de la philosophie humaine; un fou ne serait jamais fou s'il croyait à la raison des autres.
Les visions ne manquent jamais à la piété révoltée, pas plus que les chimères à une raison qui s'excommunie et qui s'égare.
A ce point de vue, le magnétisme a certainement ses dangers: car l'état de crise amène aussi bien les hallucinations que les intuitions lucides.
Nous consacrerons dans ce livre un chapitre spécial aux magnétiseurs, les uns mystiques, les autres matérialistes, et nous les avertirons, au nom de la science, des dangers auxquels ils s'exposent.
Les consultations du sort, les expériences magnétiques et les évocations appartiennent à un seul et même ordre de phénomènes. Or, ce sont des phénomènes dont on ne saurait impunément abuser, il y va de la raison et de la vie.
Il y a trente ou quarante ans, un vicaire de choeur de l'église de Notre-Dame, homme fort pieux et fort estimable d'ailleurs, s'était épris du magnétisme, et se livrait à de fréquentes expériences, il consacrait plus de temps qu'il ne l'aurait peut-être dû, à la lecture des mystiques, et surtout du vertigineux Swedenborg; sa tête bientôt se fatigua, il fut travaillé d'insomnies, il se levait alors pour étudier, ou même lorsque l'étude n'arrivait pas à calmer les agitations de son [474] cerveau, il prenait la clef de l'église et y entrait par la porte rouge, il pénétrait ensuite dans le choeur éclairé seulement par la faible lampe du maître-autel, gagnait sa stalle et y restait jusqu'au matin, abîmé dans des prières et des méditations profondes.
Une nuit, le sujet de sa méditation était la damnation éternelle, il songeait à la doctrine si menaçante du petit nombre des élus, et ne savait comment concilier cette rigoureuse exclusion du plus grand nombre avec la bonté infinie de ce Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés, dit l'Écriture sainte, et qu'ils arrivent à la connaissance de la vérité; il pensait à ce supplice du feu que le plus cruel tyran de la terre ne voudrait pas infliger, s'il le pouvait, pendant une journée seulement, à son plus cruel ennemi, et le doute entrait de tous côtés dans son coeur; puis il se mit à songer aux explications conciliantes de la théologie. L'Église ne définit pas le feu de l'enfer, il est éternel, suivant l'Évangile, mais il n'est écrit mille part que le plus grand nombre des hommes doit le souffrir éternellement. Beaucoup de réprouvés pourront n'avoir à supporter que la peine du dam, c'est-à-dire, la privation de Dieu; enfin l'Église défend absolument de supposer la damnation de personne. Les païens ont pu être sauvés par le baptême de désir, les pécheurs scandaleux par une contrition subite et parfaite, enfin il faut espérer pour tous et prier pour tous, excepté pour un seul, celui de qui le Sauveur a dit qu'il eût été plus avantageux pour cet homme-là de n'être point né.
Le vicaire s'arrêta à cette dernière pensée, et songea tout à coup qu'un seul homme portait ainsi officiellement le poids de la [475] réprobation depuis des siècles; que Judas Iscariote, car c'est de lui qu'il s'agit dans le passage de l'Écriture, après s'être repenti de son forfait jusqu'à en mourir, était devenu le bouc émissaire de l'humanité, l'Atlas de l'enfer, le Prométhée de la damnation, lui que le Sauveur prêt à mourir avait appelé son ami! Ses yeux alors se remplirent de larmes, il lui sembla que la rédemption était sans effet, si elle n'avait pas sauvé Judas; c'est pour celui-là et pour celui-là seul, répétait-il dans son exaltation, que j'aurais voulu mourir une seconde fois, si j'avais été le Sauveur! mais Jésus-Christ n'est-il pas meilleur que moi mille fois? Que doit-il donc faire maintenant dans le ciel, pendant que je pleure son malheureux apôtre sur la terre?... Ce qu'il fait, ajouta le prêtre en s'exaltant de plus en plus, il me plaint et il me console; je le sens, il dit à mon coeur que le paria de l'Évangile est sauvé, et qu'il sera, par la longue malédiction qui pèse encore sur sa mémoire, le rédempteur de tous les parias...--Mais s'il en est ainsi, c'est un nouvel Évangile qu'il faut annoncer au monde... celui de la miséricorde infinie, universelle, au nom de Judas régénéré... Mais je m'égare, je suis un hérétique, un impie!... Non cependant, puisque je suis de bonne foi!... Puis joignant les mains avec ferveur: «Mon Dieu, dit le vicaire, donnez-moi ce que vous ne refusiez pas jadis à la foi, ce que vous ne lui refusez pas encore... un miracle pour me convaincre et me rassurer, un miracle comme gage d'une mission nouvelle...»
L'enthousiaste alors se lève, et dans le silence de la nuit, si formidable, au pied des autels, dans l'immensité de cette église muette et sombre, il prononce à haute voix, d'une voix lente et [476] solennelle, cette évocation: «Toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles, et que je pleure, car tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul, afin de nous laisser le ciel, malheureux Judas, s'il est vrai que le sang de ton Maître t'a purifié, si tu es sauvé, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et de l'amour!»
Le vicaire ayant dit ces paroles, et pendant que l'écho éveillé en sursaut les murmurait encore sous les voûtes épouvantées, le vicaire se lève, traverse le choeur, et va s'agenouiller sous la lampe au pied du maître-autel. «Alors, dit-il (car c'est à lui-même que nous devons le récit de cette histoire), alors je sentis positivement et réellement deux mains, deux mains chaudes et vivantes, se poser sur ma tête, comme font celles de l'évêque le jour de l'ordination, je ne dormais pas, je n'étais pas évanoui, et je les sentis; c'était un contact réel et qui dura quelques minutes. Dieu m'avait exaucé, le miracle était fait, de nouveaux devoirs m'étaient imposés, et une vie nouvelle commençait pour moi; à partir du lendemain, je devais être un nouvel homme...»
Le lendemain, en effet, le malheureux vicaire était fou.
Le rêve d'un ciel sans enfer, le rêve de Faust a fait bien d'autres victimes dans ce malheureux siècle de doute et d'égoïsme qui n'est parvenu à réaliser qu'un enfer sans ciel. Dieu même devenait inutile dans un système où tout était permis, où tout était bien. Les hommes arrivés à ne plus craindre un juge suprême trouvèrent bien facile de se passer du Dieu des bonnes gens, moins Dieu, en effet, que les bonnes gens eux-mêmes. Les fous qui s'érigeaient en vainqueurs du diable en arrivèrent à se faire [477] dieux. Notre siècle est surtout celui de ces mascarades prétendues divines, nous en avons connu de toutes les sortes. Le dieu Ganneau, bonne et trop poétique nature, qui eût donné sa chemise aux pauvres, et qui réhabilitait les voleurs, Ganneau qui admirait Lacenaire, et qui n'eût pas tué une mouche; le dieu Cheneau, marchand de boutons de la rue Croix-des-Petits-Champs, qui était visionnaire comme Swedemborg et qui écrivait ses inspirations en style de Jeannot, le dieu Tourreil, bon et excellent homme qui divinise la femme, et veut qu'Adam soit sorti d'Ève; le dieu Auguste Comte, qui conservait de la religion catholique tout, excepté deux choses, deux misères: l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme; le dieu Wronski, vrai savant celui-là, qui eut la gloire et le bonheur de retrouver les premiers théorèmes de la kabbale, et qui, en ayant vendu la communication cent cinquante mille francs à un riche imbécile nommé Arson, déclare dans un de ses livres les plus sérieux que ledit Arson, pour avoir refusé de le payer intégralement, est devenu réellement et en vérité la bête de l'_Apocalypse_. Voici ce curieux passage que nous tenons à citer, pour qu'on ne nous accuse pas d'injustice envers un homme dont les travaux nous ont été utiles, et dont nous avons fait sincèrement l'éloge dans nos précédentes publications.
Wronski, pour forcer Arson à le payer, avait publié une brochure intitulée Oui ou Non, c'est-à-dire, m'avez-vous acheté, oui ou non, pour cent-cinquante mille francs ma découverte de l'absolu?
[478] Or, voici en quels termes, dans son livre intitulé: _Réforme de la philosophie_, Wronski[23] rappelle à l'univers entier qui ne s'en soucie guère, la publication de cette brochure; on trouvera par la même occasion dans ce passage un échantillon curieux du style de ce négociant en absolu.
[Note 23: Wronski, _Réforme de la philosophie_, p. 512.]
«Ce fait de la découverte de l'absolu, qui parait si fortement révolter les hommes, se trouve déjà constaté dans un grand scandale, celui du fameux OUI ou NON, aussi décisif par l'éclatant triomphe de la vérité qui en fut l'issue, qu'il est remarquable par l'apparition soudaine de l'être symbolique dont menace l'_Apocalypse_, de ce monstre de la création, qui porte au front le nom de MYSTÈRE, et qui, cette fois, craignant d'être frappé mortellement, ne put plus contenir dans l'ombre ses hideuses convulsions, et vint, par la voie des journaux et par toutes les autres voies où l'on entraîne le public, étaler au grand jour sa rage infernale et son extrême imposture, etc.»
Il est bon de savoir que ce pauvre Arson qui est accusé ici de rage infernale et d'extrême imposture avait déjà payé à l'hiérophante quarante ou cinquante mille francs.
L'absolu que Wronski vendait si cher, nous l'avons retrouvé après lui, et nous l'avons donné pour rien à nos lecteurs, car la vérité est due au monde, et nul n'a le droit de se l'approprier et d'en faire métier et marchandise. Puisse cet acte de justice expier la faute d'un homme qui est mort dans un état voisin de la misère, après avoir tant travaillé, non pas pour la science, mais [479] pour s'enrichir au moyen de la science, qu'il n'était peut-être digne ni de comprendre ni de posséder.
CHAPITRE II.
DES HALLUCINATIONS.
SOMMAIRE.--Encore la secte des sauveurs de Louis XVII.--Singulières hallucinations d'un ouvrier cartonnier nommé Eugène Vintras.--Ses prophéties et ses prétendus miracles.--Accusations portées contre lui par des sectaires dissidents.--Les moeurs des faux gnostiques.--Les hallucinations contagieuses.
On trouve toujours au fond du fanatisme de toutes les sectes un principe d'ambition ou de cupidité; Jésus-Christ lui-même avait souvent réprimandé sévèrement ceux de ses disciples qui ne l'entouraient, pendant les jours de ses privations et de son exil au milieu même de sa patrie, que dans l'espérance d'un royaume où ils auraient les premières places. Plus les espérances sont folles, plus elles séduisent certaines imaginations; on paye alors de sa bourse et de sa personne le bonheur d'espérer. C'est ainsi que le dieu Wronski ruinait des imbéciles en leur promettant l'absolu; que le dieu Auguste Comte se faisait six mille livres de rentes aux dépens de ses adorateurs, auxquels il avait distribué d'avance des dignités fantastiques, réalisables lorsque sa doctrine aurait conquis le monde; c'est ainsi que certains magnétiseurs tirèrent de l'argent à un grand nombre de dupes en leur promettant des trésors que les esprits dérangent toujours. Quelques sectaires croient réellement à ce qu'ils [480] promettent, et ceux-là sont les plus infatigables et les plus hardis dans leurs intrigues: l'argent, les miracles, les prophéties, rien ne leur manque, parce qu'ils ont cet absolu de volonté et d'action qui fait réellement des prodiges, ce sont des magiciens sans le savoir.
La secte des sauveurs de Louis XVII appartient, sous ce rapport, à l'histoire de la magie. La folie de ces hommes est contagieuse au point de gagner à leurs croyances ceux-mêmes qui viennent les trouver pour les combattre; ils se procurent les pièces les plus importantes et les plus introuvables, attirent à eux les plus singuliers témoins, évoquent des souvenirs perdus, commandent à l'armée des rêves, font apparaître des anges à Martin, du sang à Rose Tamisier, un ange en guenilles à Eugène Vintras. Cette dernière histoire est curieuse à cause de ses suites phénoménales, et nous allons la raconter.
En 1839, les sauveurs de Louis XVII qui avaient rempli les almanachs de prophéties pour l'an 1840, comptant bien que, si tout le monde attendait une révolution, cette révolution ne tarderait pas à s'accomplir, les sauveurs de Louis XVII qui n'avaient plus leur prophète Martin résolurent d'en avoir un autre; quelques-uns de leurs agents les plus zélés étaient en Normandie, pays dont le faux Louis XVII avait la prétention d'être le duc; ils jetèrent les yeux sur un ouvrier dévot, d'un caractère exalté et d'une tête faible, et voici le tour dont ils s'avisèrent: ils supposèrent une lettre adressée au prince, c'est-à-dire au prétendu Louis XVII, remplirent cette lettre des promesses emphatiques du règne futur, jointes à des expressions [481] mystiques capables de faire impression sur une tête faible et firent tomber cette lettre dans les mains de l'ouvrier qui se nommait _Eugène Vintras_, avec les circonstances que lui-même va nous raconter:
«Le 6 août 1839.
»A neuf heures environ, j'étais occupé à écrire..., on frappe à la porte de la chambre où j'étais; croyant que c'était un ouvrier qui avait affaire à moi, je réponds assez brusquement: Entrez. Je fus bien surpris, au lieu d'un ouvrier, de voir un vieillard déguenillé; je lui demandai seulement ce qu'il voulait.
»Il me répondit bien tranquillement: _Ne vous fâchez pas, Pierre-Michel_ (noms dont jamais personne ne se sert pour me nommer; dans tout le pays on m'appelle Eugène, et même, lorsque je signe quelque chose, je ne mets jamais ces deux prénoms).
»Cette réponse de mon vieillard me fit une certaine sensation; mais elle augmenta lorsqu'il me dit: «Je suis bien fatigué; partout où je me présente, on me regarde avec mépris ou comme un voleur.» Ces dernières paroles m'effrayèrent beaucoup, quoique dites d'un air triste et malheureux. Je me levai, et pris devant moi non pas de la monnaie, mais une pièce de dix sous que je lui mis dans la main en lui disant: Je ne vous prends pas pour cela, mon brave homme. Et en lui disant cela, je lui fis apercevoir que je voulais l'éconduire. Il ne demanda pas mieux et me tourna le dos d'un air peiné.
»A peine eut-il mis le pied sur la dernière marche que je retirai la porte sur moi, et la fermai à clef. Ne l'entendant pas [482] descendre, j'appelai un ouvrier et lui dis de monter à ma chambre. Là, sous prétexte d'affaires, j'espérais lui faire parcourir avec moi tous les endroits que je jugeais possibles de cacher mon vieillard, que je n'avais pas vu sortir. Cet ouvrier monte à ma chambre, je sors avec lui en fermant ma porte à clef, et je parcourus tous les plus petits réduits. Je ne vis rien.
»J'allais entrer dans la fabrique, quand tout à coup j'entends sonner une messe. J'éprouvais du plaisir pensant que, malgré le dérangement de mon vieillard, je pourrais néanmoins assister à une messe. Alors je courus à ma chambre pour prendre un livre de prières. Je trouvai, à la place où j'écrivais, une lettre adressée à madame de Generès, à Londres. Cette lettre était signée et écrite par M. Paul de Montfleury, de Caen, et contenait une réfutation d'hérésie et une profession de foi orthodoxe.
»Cette lettre, quoique adressée à madame de Generès, était destinée à remettre sous les yeux du _duc de Normandie_ les plus grandes vérités de notre sainte religion catholique, apostolique et romaine. Sur la lettre était posée la pièce de dix sous que j'avais donnée à mon vieillard.»
Dans une autre lettre, Pierre-Michel avoue que la figure de ce vieillard ne lui était pas inconnue, mais qu'en le voyant ainsi apparaître tout à coup, il eut extraordinairement peur, il verrouilla et barricada la porte quand il fut sorti, écouta longtemps à la porte s'il l'entendait descendre. Le vieux mendiant ôta sans doute ses souliers pour descendre sans faire du bruit, car Vintras n'entendit rien; il court alors à la fenêtre [483] et ne le voit pas sortir, attendu qu'il était sorti depuis longtemps. Voilà mon homme bouleversé, il appelle au secours, cherche partout, trouve enfin la lettre qu'on voulait lui faire lire, c'est évidemment une lettre tombée du ciel. Voilà Vintras dévoué à Louis XVII, le voila visionnaire pour le reste de ses jours, car désormais l'image du vieux mendiant ne le quittera plus. Ce mendiant deviendra saint Michel, parce qu'il l'a appelé Pierre-Michel, association d'idées analogue à celles des rêves. Les hallucinés de la secte de Louis XVII avaient deviné, avec la seconde vue des maniaques, juste le moment où il fallait frapper la faible tête de Vintras pour en faire en un seul instant un illuminé et un prophète.
La secte de Louis XVII se compose surtout d'anciens serviteurs de la royauté légitimiste, aussi Vintras, devenu leur _medium_, est-il le fidèle reflet de toutes ces imaginations pleines de souvenirs chevaleresques et de mysticisme vieilli. Ce sont partout, dans les visions du nouveau prophète, des lys baignés de sang, des anges en costume de chevaliers, des saints déguisés en troubadours. Puis apparaissent des hosties collées sur de la soie bleue. Vintras a des sueurs de sang, et son sang apparaît sur les hosties, où il dessine des coeurs avec des légendes de l'écriture et de l'orthographe de Vintras; des calices vides paraissent tout à coup pleins de vin, puis où le vin tombe apparaissent des taches de sang. Les initiés croient entendre une musique délicieuse et respirer des parfums inconnus; des prêtres appelés à constater ces prodiges sont entraînés dans le courant de l'enthousiasme.
Un curé du diocèse de Tours, un vieux et vénérable [484] ecclésiastique, quitte sa cure, et se met à la suite du prophète. Nous avons vu ce prêtre, il nous a raconté les merveilles de Vintras avec l'accent de la plus parfaite conviction, il nous a montré des hosties injectées de sang d'une manière inexplicable, il nous a communiqué des procès-verbaux signés de plus de cinquante témoins, tous gens honorables et bien posés dans le monde, des artistes, des médecins, des hommes de loi, un chevalier de Razac, une duchesse d'Armaillé. Les médecins ont analysé le fluide vermeil qui coulait des hosties, et ont reconnu que c'était véritablement du sang humain; les ennemis même de Vintras, et il en a de cruels, ne contestent pas les miracles et se contentent de les attribuer au démon. Mais concevez-vous, nous disait l'abbé Charvoz, ce curé de Touraine dont nous avons parlé, concevez-vous le démon falsifiant le sang de Jésus-Christ sur des hosties réellement consacrées? Car l'abbé Charvoz est bien réellement prêtre, et ces signes se produisent aussi sur les hosties qu'il consacre. Cependant la secte de Vintras est anarchique et absurde, Dieu ne fait donc pas de miracles en sa faveur. Reste l'explication naturelle des phénomènes, et dans le cours de cet ouvrage, nous l'avons assez indiquée pour qu'il soit inutile de la développer ici.
Vintras, que ses sectaires posent en nouveau Christ, eut aussi ses Iscariotes: deux membres de la secte, un certain Gozzoli et un nommé Alexandre Geoffroi, publièrent contre lui les révélations les plus odieuses. A les croire, les sectaires de Tilly-sur-Seules (ainsi se nommait leur résidence) se livraient aux pratiques les plus obscènes; ils célébraient dans leur [485] chapelle particulière, qu'ils nommaient le cénacle, des messes sacrilèges auxquelles les élus assistaient dans un état complet de nudité; à un certain moment, tous gesticulaient, fondaient en larmes en criant: Amour! amour! et ils se jetaient dans les bras les uns des autres; on nous permettra de supprimer le reste. C'étaient les orgies des anciens gnostiques, mais sans qu'on prît la peine d'éteindre les lumières. Alexandre Geoffroi assure que Vintras l'initia à un genre de prière qui consistait dans l'acte monstrueux d'Onan, exercé au pied des autels, mais ici le dénonciateur est trop odieux pour être cru sur parole. L'abbé Charvoz, à qui nous avons parlé de ces accusations infâmes, nous a dit qu'il fallait les attribuer à la haine de deux hommes chassés de l'association pour avoir commis eux-mêmes les actes dont ils accusent Vintras. Quoi qu'il en soit, les désordres moraux engendrent naturellement les désordres physiques, et les surexcitations anormales du système nerveux produisent presque toujours des dérèglements excentriques dans les moeurs; si donc Vintras est innocent, il aurait pu et peut encore devenir coupable.