Histoire de la magie

Chapter 36

Chapter 363,305 wordsPublic domain

Il y avait eu dans l'état ecclésiastique de grands abus et de grands scandales entraînés par le malheur des grandes richesses; les richesses disparurent et on vit revenir les grandes vertus. Ces désastres temporels et ce triomphe spirituel avaient été prédits dans l'_Apocalypse_ de saint Méthodius, dont nous avons déjà parlé. Nous possédons de ce livre un exemplaire en lettres gothiques, imprimé en 1527, et orné des plus étonnantes figures: on y voit d'abord des prêtres indignes jetant les choses saintes aux pourceaux, puis le peuple révolté assassinant les prêtres et leur brisant les vases sacrés sur la tête; on y voit d'abord le pape prisonnier des hommes de guerre, puis un chevalier couronné qui d'une main relève l'étendard de la France et étend de l'autre son épée sur l'Italie; on y voit deux aigles et un coq qui porte une couronne sur la tête et une double fleur de lys sur la poitrine; on y voit le second aigle qui fait alliance avec les griffons et les licornes pour chasser le vautour de son aire, et bien d'autres choses étonnantes. Ce livre singulier n'est comparable qu'à une édition illustrée des prophéties de l'abbé Joachim (de Calabre), où l'on voit les portraits de tous les papes à venir avec les signes allégoriques de leur règne jusqu'à la venue de l'Antéchrist. Chroniques étranges de l'avenir raconté comme le passé et qui feraient croire à une succession de mondes où les événements se renouvellent, en sorte que la prévision des choses futures ne serait que l'évocation des reflets perdus du passé!

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CHAPITRE V.

PHÉNOMÈNES DE MÉDIOMANIE.

SOMMAIRE.--Secte obscure de joannites mystiques.--Catherine Théot et Robespierre.--Prédiction réalisée.--Visions et prétendus miracles des sauveurs de Louis XVII.

En 1772, un habitant de Saint-Mandé nommé _Loiseaut_, étant à l'église, crut voir à genoux près de lui un fort singulier personnage: c'était un homme tout basané et qui portait pour tout vêtement un caleçon de laine grossière. Cet homme avait la barbe longue, les cheveux crépus et autour du cou une cicatrice vermeille et circulaire, il portait un livre sur lequel était tracée en lettres d'or cette inscription: _Ecce Agnus Dei_.

Loiseaut s'étonna fort en voyant que cette étrange figure n'était remarquée de personne, il acheva sa prière et revint chez lui; là il trouva le même personnage qui l'attendait, il s'avança pour lui parler et lui demanda qui il était et ce qu'il voulait, mais le visiteur fantastique avait tout à coup disparu. Loiseaut se mit au lit avec la fièvre et ne put s'endormir; la nuit il vit tout à coup sa chambre éclairée par une lueur rougeâtre, il crut à un incendie et se leva brusquement sur son séant, alors au milieu de la chambre, sur sa table, il vit un plat doré et dans ce plat toute baignée de sang la tête de son visiteur de la veille. Cette tête était entourée d'une auréole rouge, elle roulait les yeux d'une manière terrible, et ouvrant la bouche comme pour crier, elle dit d'une voix étranglée et sifflante: [447] _J'attends les têtes des rois et celles des courtisannes des rois, j'attends Hérode et Hérodiade_; puis l'auréole s'éteignit et le malade ne vit plus rien.

Quelques jours après il fut guéri et put retourner à ses affaires. Comme il traversait la place Louis XV, il fut abordé par un pauvre qui lui demanda l'aumône, Loiseaut sans le regarder tira une pièce de monnaie et la jeta dans le chapeau de l'inconnu: _Merci,_ lui dit cet homme, _c'est une tête de roi, mais ici_, ajoute-t-il en étendant la main et en montrant le milieu de la place, _ici il en tombera une autre, et c'est celle-là que j'attends_. Loiseaut alors regarda le pauvre avec surprise et jeta un cri en reconnaissant l'étrange figure de sa vision.--«Tais-toi, lui dit le mendiant, on te prendrait pour un fou, car personne ici ne peut me voir excepté toi. Tu m'as reconnu, je le vois, je suis en effet saint Jean-Baptiste le précurseur, et je viens t'annoncer le châtiment des successeurs d'Hérode et des héritiers de Caïphe, tu peux répéter tout ce que je te dirai.»

Depuis cette époque, Loiseaut croyait voir presque tous les jours saint Jean-Baptiste près de lui. La vision lui parlait longuement des malheurs qui allaient tomber sur la France et sur l'Église.

Loiseaut raconta sa vision à quelques personnes qui en furent frappées et qui devinrent visionnaires comme lui. Ils formèrent ensemble une société mystique qui se réunissait en grand secret; les membres de cette association se plaçaient en cercle en se tenant la main et attendaient les communications en silence; ils attendaient souvent plusieurs heures, puis la figure de saint Jean apparaissait au milieu d'eux; ils tombaient tous ensemble ou successivement dans le sommeil magnétique et voyaient se dérouler [448] sous leurs yeux les scènes futures de la révolution et de la restauration future.

Le directeur spirituel de cette secte ou de ce cercle était un religieux nommé _dom Gerle_, il en devint le chef à la mort de Loiseaut arrivée en 1788, puis à l'époque de la révolution, ayant été gagné par l'enthousiasme républicain, il fut rejeté par les autres sectaires qui suivirent en cela les inspirations de leur principale somnambule qu'ils nommaient la soeur _Françoise André_.

Dom Gerle avait aussi sa somnambule et il vint exercer dans une mansarde de Paris le métier alors nouveau de magnétiseur; la voyante était une vieille femme presque aveugle nommée _Catherine Théot_, elle fit des prédictions qui se réalisèrent, elle guérit plusieurs malades, et comme les prophéties avaient toujours quelque chose de politique, la police du Comité de salut public ne tarda pas à s'en préoccuper.

Un soir, Catherine Théot entourée de ses adeptes était en extase: «Écoutez, disait-elle, j'entends le bruit de ses pas, c'est l'élu mystérieux de la Providence, c'est l'ange de la révolution; c'est celui qui en sera le sauveur et la victime, c'est le roi des ruines et de la régénération, le voyez-vous? Il approche: lui aussi, il a le front ceint de l'auréole sanglante du précurseur; c'est lui qui portera tous les crimes de ceux qui vont le faire mourir. Oh! que tes destinées sont grandes, toi qui vas fermer l'abîme en y tombant! Le voyez-vous paré comme pour une fête, il tient à la main des fleurs... ce sont les couronnes de son martyre...» Puis s'attendrissant et fondant en larmes: «Qu'elles [449] ont été cruelles tes épreuves, ô mon fils, s'écria-t-elle, et combien d'ingrats maudiront ta mémoire à travers les âges! Levez-vous! levez-vous! et inclinez-vous, le voici! c'est le roi... c'est le roi des sanglants sacrifices.

A ce moment la porte s'ouvrit sans bruit, et un homme, le chapeau rabattu sur les yeux et enveloppé d'un manteau, entra dans la chambre; l'assemblée se leva, Catherine Théot étendit vers le nouveau venu ses mains tremblantes: «Je savais que tu devais venir, dit-elle, et je t'attendais; celui que tu ne vois pas et que je vois à ma droite t'a montré à moi aujourd'hui, lorsqu'un rapport t'a été remis contre nous: on nous accusait de conspirer pour le roi, et en effet j'ai parlé d'un roi, d'un roi dont le précurseur me montre en ce moment la couronne teinte de sang, et sais-tu sur quelle tête elle est suspendue? Sur la tienne, Maximilien!»

A ce nom l'inconnu tressaillit comme si un fer rouge l'eût mordu à la poitrine, il jeta autour de lui un regard rapide et inquiet, puis reprenant une contenance impassible:

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, d'une voix brève et saccadée, je ne vous comprends pas.

--Je veux dire, reprit Catherine Théot, qu'il fera un beau soleil ce jour-là et qu'un homme vêtu de bleu et tenant en main un sceptre de fleurs, sera un instant le roi et le sauveur du monde; je veux dire que tu seras grand comme Moïse et comme Orphée, lorsque, mettant le pied sur la tête du monstre prêt à te dévorer, tu diras aux bourreaux et aux victimes qu'il existe un Dieu. Cesse de le cacher, _Robespierre_, et montre-nous sans pâlir cette tête courageuse que Dieu va jeter dans le plateau [450] vide de sa balance. La tête de Louis XVI est lourde, et la tienne seule en peut équilibrer le poids.

--Est-ce une menace, dit froidement Robespierre en laissant tomber son manteau, et croit-on par cette jonglerie étonner mon patriotisme et influencer ma conscience? Prétendez-vous, par des menaces fanatiques et des radotages de vieilles femmes, surprendre mes résolutions, comme vous avez épié mes démarches? Vous m'attendiez, à ce qu'il me paraît, et malheur à vous de m'avoir attendu! car, puisque vous forcez le curieux, le visiteur inconnu, l'observateur à être Maximilien Robespierre, représentant du peuple, comme représentant du peuple, je vous dénonce au Comité de salut public et je ferai procéder à votre arrestation.

Ayant dit ces mots, Robespierre rejeta son manteau autour de sa tête poudrée, et marcha avec roideur vers la porte, personne n'osa ni le retenir, ni lui adresser la parole. Catherine Théot joignait les mains et disait: Respectez ses volontés, il est roi et pontife de l'ère nouvelle; s'il nous frappe, c'est que Dieu veut nous frapper: tendons la gorge au couteau de la Providence.

Les initiés de Catherine Théot attendirent toute la nuit qu'on vînt les arrêter, personne ne parut; ils se séparèrent pendant la journée suivante; deux autres jours et deux autres nuits se passèrent pendant lesquels les membres de la secte ne cherchèrent pas à se cacher. Le cinquième jour, Catherine Théot et ceux qu'on appelait ses complices, furent dénoncés aux Jacobins par un ennemi secret de Robespierre, qui insinua adroitement aux auditeurs des doutes contre le tribun. On parlait de dictature, [451] le nom de roi avait même était prononcé. Robespierre le savait et comment le tolérait-il? Robespierre haussa les épaules, mais le lendemain, Catherine Théot, dom Gerle et quelques autres furent arrêtés et envoyés dans ces prisons qui ne s'ouvraient plus, une fois qu'on y était entré, que pour fournir la tâche quotidienne du bourreau.

L'histoire de l'entrevue de Robespierre avec Catherine Théot transpira au dehors on ne sait comment. Déjà la contre-police des futurs thermidoriens épiait le dictateur présumé et on l'accusait de mysticisme, parce qu'il croyait en Dieu. Robespierre n'était pourtant ni l'ami, ni l'ennemi de la secte des nouveaux joannites; il était venu chez Catherine pour observer des phénomènes; mécontent d'avoir été reconnu, il sortit en proférant des menaces qu'il ne réalisa pas, et ceux qui transformèrent en conspiration les conventicules du vieux moine et de la vieille béate avaient espéré faire sortir de ce procès un doute ou du moins un ridicule qui s'attacherait à la réputation de l'incorruptible Maximilien.

La prophétie de Catherine Théot eut son accomplissement par l'inauguration du culte de l'Être suprême et la réaction rapide de thermidor.

Pendant ce temps, la secte qui s'était ralliée à la soeur André, dont un sieur Ducy écrivait les révélations, continuait ses visions et ses miracles. Leur idée fixe était la conservation de la légitimité par le règne futur de Louis XVII: plusieurs fois ils sauvèrent en rêve le pauvre petit orphelin du Temple, et crurent réellement l'avoir sauvé; d'anciennes prophéties promettaient le trône des lys à un jeune homme autrefois captif. Sainte Brigitte, sainte Hildegarde, Bernard Tollard, [452] Lichtemberger, annonçaient tous une restauration miraculeuse après de grands désastres. Les néo-joannites furent les interprètes et les continuateurs de ces prédictions, jamais les Louis XVII ne leur manquèrent, et ils en eurent successivement sept ou huit, tous parfaitement authentiques et non moins parfaitement conservés; c'est aux influences de cette secte que nous avons dû depuis les révélations du paysan Martin (de Gallardon) et les prodiges de Vintras.

Dans ce cercle magnétique comme dans les assemblées de quakers ou des trembleurs de la Grande-Bretagne, l'enthousiasme était contagieux et se transmettait de frère en frère. Après la mort de la soeur André, la seconde vue et la faculté de prophétiser furent le partage d'un nommé Legros, qui était à Charenton lorsque Martin y fut mis provisoirement. Il reconnut un frère dans le paysan beauceron, qu'il n'avait jamais vu. Tous ces sectaires, à force de vouloir Louis XVII, le créaient en quelque sorte, c'est-à-dire qu'ils évoquaient de telles hallucinations, que des médiums se faisaient à l'image et à la ressemblance du type magnétique, et se croyant réellement l'enfant royal échappé du Temple, ils attiraient à eux tous les reflets de cette douce et frêle victime, et se souvenaient de circonstances connues seulement de la famille de Louis XVI. Ce phénomène, quelque incroyable qu'il paraisse, n'est ni impossible, ni inouï. Paracelse assure que si, par un effort extraordinaire de volonté, on pouvait se figurer qu'on est une personne autre que soi-même, on saurait aussitôt la plus secrète pensée de cette autre personne et on attirerait à soi ses plus intimes souvenirs. Souvent après un entretien qui nous a mis en rapport [453] d'imagination avec notre interlocuteur, nous rêvons en dormant des réminiscences inédites de sa vie. Parmi les faux Louis XVII, il faut donc en reconnaître quelques-uns qui n'étaient pas des imposteurs, mais des hallucinés, et parmi ces derniers, il faut distinguer un Genevois, nommé Naundorff, visionnaire comme Swedenborg, et d'une conviction si contagieuse que d'anciens serviteurs de la famille royale l'ont reconnu et se sont jetés à ses pieds en pleurant: il portait sur lui les signes particuliers et les cicatrices de Louis XVII; il racontait son enfance avec une vérité saisissante, entrait dans ces détails insignifiants, qui sont décisifs pour les souvenirs intimes. Ses traits mêmes étaient ceux qu'aurait eus l'orphelin de Louis XVI, s'il avait vécu. Une seule chose enfin lui manquait pour être vraiment Louis XVII, c'était de n'être pas Naundorff.

La puissance contagieuse du magnétisme de cet halluciné était telle, que sa mort ne détrompa aucun des croyants à son règne futur. Nous en avons vu un des plus convaincus, auquel nous objections timidement, lorsqu'il parlait de la Restauration prochaine de ce qu'il appelait la _vraie légitimité_, que son Louis XVII était mort.--Est-il donc plus difficile à Dieu de le ressusciter qu'il n'a été à nos pères de le sauver du Temple! nous répondit-il avec un sourire si triomphant qu'il était presque dédaigneux. A cela nous n'avions rien à répliquer, et force nous fut de nous incliner devant une pareille conviction.

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CHAPITRE VI.

LES ILLUMINÉS D'ALLEMAGNE.

SOMMAIRE.--Lavater et Gabildone.--Stabs et Napoléon.--Carl Sand et Kotzebue.--Les Mopses.--Le drame magique de Faust.

L'Allemagne est la terre natale du mysticisme métaphysique et des fantômes; fantôme elle-même de l'ancien empire romain, elle semble toujours évoquer la grande ombre d'Hermann, en lui consacrant le simulacre des aigles captives de Varus. Le patriotisme des jeunes Allemands est toujours celui des anciens Germains: ils ne rêvent pas l'invasion des contrées riantes de l'Italie, ils ne l'acceptent tout au plus que comme une revanche, mais ils mourraient mille fois pour la défense de leurs foyers: ils aiment leurs vieux châteaux et leurs vieilles légendes des bords du Rhin; ils lisent patiemment les traités les plus obscurs de leur philosophie, et voient dans les brumes de leur ciel et dans la fumée de leur pipe mille choses indicibles qui les initient aux merveilles de l'autre monde.

Bien avant qu'on ne parlât en Amérique et en France de médiums et d'évocations, il y avait en Prusse des illuminés et des voyants qui tenaient des conférences réglées avec les morts. Un grand seigneur avait fait bâtir à Berlin une maison destinée aux évocations: le roi Frédéric-Guillaume était fort curieux de tous ces mystères et s'enfermait souvent dans cette maison avec un adepte nommé _Steinert_; les impressions qu'il y recevait produisaient en lui des sensations si vives, qu'il tombait en [455] défaillance et ne revenait à lui que lorsqu'on lui donnait quelques gouttes d'un élixir magique analogue, à celui de Cagliostro. On trouve dans une correspondance secrète sur les premiers temps du règne de ce prince, citée par le marquis de Luchet dans sa _Diatribe contre les illuminés_, une description de la chambre obscure où se faisaient les évocations: elle était carrée, séparée en deux par un voile transparent devant lequel était placé le fourneau magique ou l'autel des parfums; derrière le voile était un piédestal sur lequel se montrait l'esprit. Eckartshausen, dans son livre allemand sur la magie, décrit tout l'appareil de cette fantasmagorie. C'est un système de machine et de procédés pour aider l'imagination à se créer les fantômes qu'elle désire, et pour jeter les consultants dans une sorte de somnambulisme éveillé, assez semblable à la surexcitation nerveuse produite par l'opium ou le haschich. Ceux qui se contenteront des explications données par l'auteur que nous venons de citer ne verront dans les apparitions que des effets de lanterne magique; il y a autre chose certainement, et la lanterne magique n'est dans cette affaire qu'un instrument utile, mais non absolument nécessaire à la production du phénomène. On ne fait pas sortir des reflets d'un verre de couleur des visages autrefois connus et qu'on évoque par la pensée; on ne fait pas parler les images peintes d'une lanterne, et elles ne viennent pas répondre aux questions de la conscience. Le roi de Prusse, à qui appartenait la maison, savait à merveille comment elle était machinée, et n'était pas dupe d'une jonglerie, comme le prétend l'auteur de la correspondance secrète. Les moyens naturels [456] préparaient et n'accomplissaient pas le prodige; il se passait là réellement des choses à étonner le plus sceptique et à troubler le plus hardi. _Schroepffer_, d'ailleurs, n'employait ni la lanterne magique ni le voile, mais il faisait boire à ses visiteurs un punch préparé par lui: les figures qu'il faisait apparaître étaient comme celles du médium américain _Home_, à demi corporelles, et produisaient une sensation étrange à ceux qui essayaient de les toucher. C'était quelque chose d'analogue à une commotion électrique qui faisait frissonner l'épiderme, et l'on n'éprouvait rien si, avant de toucher à la vision, on avait eu soin de se mouiller les mains. Schroepffer était de bonne foi, comme l'est aussi l'américain Home; il croyait à la réalité des esprits qu'il évoquait et se tua lorsqu'il vint à en douter.

_Lavaler_, qui mourut aussi de mort violente, était entièrement adonné à l'évocation des esprits, il en avait deux à ses ordres; il faisait partie d'un cercle où l'on se mettait en extase au moyen de l'harmonica, on faisait alors la chaîne, et une espèce d'idiot servait d'interprète à l'esprit en écrivant sous son impulsion. Cet esprit se donnait pour un kabbaliste juif mort avant la naissance de Jésus-Christ et fit écrire au médium des choses tout à fait dignes des somnambules de _Cahagnet_[22], comme, par exemple, cette révélation sur les peines de l'autre vie où l'esprit assure que l'âme de l'empereur François est [457] condamnée dans l'autre monde à faire le compte et l'état exact de toutes les coquilles d'escargots qui peuvent exister ou avoir existé dans tout l'univers. Il révéla aussi que les vrais noms des trois mages n'étaient point, comme le disait la tradition des légendaires, _Gaspar_, _Melchior_ et _Balthasar_, mais bien _Vrasapharmion_, _Melchisedech_ et _Baleathrasaron_; on croit lire des noms écrits par nos modernes _tables tournantes_. L'esprit déclara en outre qu'il était lui même en pénitence pour avoir levé le glaive magique contre son père, et qu'il était disposé à faire cadeau à ses amis de son portrait. Sur sa demande, on plaça derrière un écran, du papier, des couleurs toutes préparées et des pinceaux; on vit alors se dessiner sur l'écran la silhouette d'une petite main, et on entendit un petit frottement sur le papier; quand le bruit cessa, tout le monde accourut, et l'on trouva un portrait grossièrement peint, représentant un vieux rabbin vêtu de noir avec une fraise blanche tombant sur les épaules et une calotte noire sur le sommet de la tête, costume un peu hétéroclite pour un personnage antérieur à Jésus-Christ; la peinture, d'ailleurs, était tachée et incorrecte, et ressemblait beaucoup à l'oeuvre de quelque enfant qui se serait amusé à faire un coloriage les yeux fermés.

[Note 22: M. Cahagnet est auteur des ouvrages suivants: _Arcanes de la vie future_, 1848-1854, 3 vol. gr. in-12; _Lumière des morts_, 1851, 1 vol. in-12; _Magie magnétique_, 2e édition, 1858, 1 vol. in-12; _Sanctuaire du spiritualisme_, 1850,1 vol in-12; _Révélations d'outre-tombe_, 1856, 1 vol. in-12, etc.]

Les instructions écrites par la main du médium sous l'impulsion de Gablidone sont d'une obscurité qui l'emporte sur celle de tous les métaphysiciens allemands.