Chapter 35
»C'est le signe que personne ne connaît, sinon celui qui le reçoit.
[432] »C'est le caractère occulte du caillou blanc dont il est parlé dans la prophétie du plus jeune des douze maîtres.
»Alors, ton esprit sera illuminé d'un feu divin et ton corps deviendra pur comme celui d'un enfant. Ta pénétration n'aura point de bornes, ton pouvoir sera immense; tu entreras dans le repos parfait, qui est le commencement de l'immortalité, et tu pourras dire avec vérité et sans orgueil: Je suis celui qui est.
Cette énigme signifie que, pour se régénérer moralement, il faut étudier, comprendre et réaliser la haute kabbale.
Les trois chambres sont l'alliance de la vie physique, des aspirations religieuses et de la lumière philosophique; les douze maîtres sont les grands révélateurs dont il faut comprendre les symboles; la signature des sept esprits, c'est l'initiation au grand arcane, etc., etc. Tout ceci est donc allégorique, et il ne s'agit pas plus de faire bâtir en réalité une maison à trois étages, qu'il ne s'agit dans la maçonnerie de bâtir un temple à Jérusalem.
Venons maintenant au secret de la régénération physique.
Pour y arriver il faut, toujours suivant les prescriptions occultes du grand Cophte:
Faire tous les cinquante ans une retraite de quarante jours en manière de jubilé, durant la pleine lune de mai.
Seul, à la campagne avec une personne fidèle:
Jeûner pendant quarante jours, buvant la rosée de mai, recueillie sur les blés en herbe avec un linge de lin pur et blanc, mangeant des herbes tendres et nouvelles.
[433] Commençant le repas par un grand verre de rosée et le finissant par un biscuit ou une simple croûte de pain.
Le dix-septième jour, saignée légère.
Prendre six gouttes de baume d'azoth le matin et six le soir, augmenter de deux gouttes par jour jusqu'au trente-deuxième.
Renouveler alors la petite émission de sang au crépuscule du matin, dormir ensuite et rester au lit jusqu'à la fin de la quarantaine.
Prendre au premier réveil, après la saignée, un premier grain de médecine universelle.
On éprouvera un évanouissement qui doit durer trois heures, puis des convulsions, des transpirations et des évacuations considérables, on changera ensuite de linge et de lit.
Il faut ensuite prendre un consommé de boeuf sans graisse, assaisonné avec de la rue, de la sauge, de la valériane, de la verveine et de la mélisse.
Le jour suivant, second grain de médecine universelle, c'est-à-dire, de mercure astral combiné avec le soufre d'or.
Le jour d'après, prendre un bain tiède.
Le trente-sixième jour, boire un verre de vin d'Égypte.
Le trente-septième jour, troisième et dernier grain de médecine universelle.
Suivra un sommeil profond.
Les cheveux, les dents et les ongles se renouvelleront, la peau se renouvellera.
Le trente-huitième jour, bain aux herbes aromatiques ci-dessus nommées.
[434] Le trente-neuvième jour, avaler dans deux cuillerées de vin rouge, dix gouttes de l'élixir d'Acharat.
Le quarantième jour, l'oeuvre est achevée et le vieillard est rajeuni.
C'est au moyen de ce régime jubilaire, que Cagliostro prétendait avoir vécu lui-même plusieurs siècles. C'était, comme on le voit, une nouvelle préparation du fameux bain d'immortalité des gnostiques ménandriens. Cagliostro y croyait-il sérieusement?
Devant ses juges il montra beaucoup de fermeté et de présence d'esprit, il se déclara catholique, et dit qu'il honorait dans le pape le chef suprême de la hiérarchie religieuse. Sur les questions relatives aux sciences occultes, il répondit d'une manière énigmatique, et comme on lui disait que ses réponses étaient absurdes et inintelligibles: Comment pouvez-vous savoir qu'elles sont absurdes, répondit-il, si vous les trouvez inintelligibles? Les juges se fâchèrent et lui demandèrent brusquement les noms des péchés capitaux: Cagliostro nomma la luxure, l'avarice, l'envie, la gourmandise et la paresse.--Vous oubliez l'orgueil et la colère, lui dit-on.--Pardonnez-moi, reprit l'accusé, je ne les oublie pas, mais je ne voulais pas les nommer devant vous par respect et de peur de vous offenser. On le condamna à mort: puis la peine fut commuée en une détention perpétuelle. Dans sa prison, Cagliostro demanda à se confesser et désigna lui-même le prêtre, c'était un homme à peu près de sa tournure et de sa taille. Le confesseur entra et au bout de quelque temps on le vit ressortir; quelques heures après, le geôlier en entrant dans la prison du condamné y trouva le cadavre [435] d'un homme étranglé, ce cadavre défiguré était couvert des habits de Cagliostro; on ne revit jamais le prêtre.
Des amateurs du merveilleux assurent que le grand Cophte est actuellement en Amérique, et qu'il y est le pontife suprême et invisible des croyants aux esprits frappeurs.
CHAPITRE III.
PROPHÉTIES DE CAZOTTE.
SOMMAIRE.--Les martinistes.--Le souper de Cazotte.--Le roman du _Diable amoureux._--Nahéma, la reine des stryges.--La montagne sanglante.--Mademoiselle Cazotte et mademoiselle de Sombreuil.--Cazotte devant le tribunal révolutionnaire.
L'école des philosophes inconnus fondée par Pasqualis Martinez et continuée par Saint-Martin, semble avoir renfermé les derniers adeptes de la véritable initiation. Saint Martin connaissait la clef ancienne du tarot, c'est-à-dire le mystère des alphabets sacrés et des hiéroglyphes hiératiques; il a laissé plusieurs pantacles fort curieux qui n'ont jamais été gravés et dont nous possédons des copies. L'un de ces pantacles est la clef traditionnelle du grand oeuvre, et Saint-Martin le nomme la clef de l'enfer, parce que c'est la clef des richesses; les martinistes parmi les illuminés furent les derniers chrétiens, et ils furent les initiateurs du fameux Cazotte.
Nous avons dit qu'au XVIIIe siècle une scission s'était faite dans l'illuminisme: les uns, conservateurs des traditions de la [436] nature et de la science, voulaient restaurer la hiérarchie; les autres, au contraire, voulaient tout niveler en révélant le grand arcane, qui rendrait impossibles dans le monde la royauté et le sacerdoce. Parmi ces derniers, les uns étaient des ambitieux et des scélérats, qui espéraient trôner sur les débris du monde; les autres étaient des dupes et des niais.
Les vrais initiés voyaient avec épouvante la société lancée ainsi vers le précipice, et prévoyaient toutes les horreurs de l'anarchie. Cette révolution qui plus tard devait apparaître au génie mourant de Vergniaud sous la sombre figure de Saturne dévorant ses enfants, se dressait déjà tout armée dans les rêves prophétiques de Cazotte. Un soir qu'il se trouvait au milieu des instruments aveugles du jacobinisme futur, il leur prédit, à tous, leur destinée: aux plus forts et aux plus faibles, l'échafaud; aux plus enthousiastes, le suicide; et sa prophétie qui ne parut alors qu'une lugubre facétie fut pleinement réalisée[20]. Cette prophétie n'était, en effet, qu'un calcul des probabilités, et le calcul se trouva rigoureux, parce que les chances probables étaient déjà changées en conséquences nécessaires. La Harpe que cette prédiction frappa d'étonnement plus tard, y ajouta quelques détails pour la rendre plus merveilleuse, comme le nombre exact des coups de rasoir que devait se donner un des convives, etc.
[Note 20: Deleuze, _Mémoire sur la faculté de précision_, in-8, 1836.]
Il faut pardonner un peu de cette licence poétique à tous les conteurs de choses extraordinaires; de pareils ornements ne sont pas précisément des mensonges, c'est tout simplement de la poésie et du style.
[437] Donner aux hommes naturellement inégaux une liberté absolue, c'est organiser la guerre sociale; et lorsque ceux qui doivent contenir les instincts féroces des multitudes ont la folie de les déchaîner, il ne faut pas être un profond magicien pour voir qu'ils seront dévorés les premiers, puisque les convoitises animales s'entre-déchireront jusqu'à la venue d'un chasseur audacieux et habile qui en finira par des coups de fusil ou par un seul coup de filet. Cazotte avait prévu Marat, Marat prévoyait une réaction et un dictateur.
Cazotte avait débuté dans le monde par quelques opuscules de littérature frivole, et on raconte qu'il dut son initiation à la publication d'un de ses romans intitulé le _Diable amoureux_. Ce roman, en effet, est plein d'intuitions magiques, et la plus grande des épreuves de la vie, celle de l'amour, y est montrée sous le véritable jour de la doctrine des adeptes.
L'amour physique en effet, cette passion délirante, cette folie invincible pour ceux qui sont les jouets de l'imagination, n'est qu'une séduction de la mort qui veut renouveler sa moisson par la naissance. La Vénus physique, c'est la mort fardée et habillée en courtisane; l'amour est destructeur, comme sa mère, il recrute des victimes pour elle. Quand la courtisane est rassasiée, la mort se démasque et demande sa proie à son tour. Voilà pourquoi l'Église qui sauve la naissance par la sainteté du mariage, dévoile et prévient les débauches de la mort en condamnant sans pitié tous les égarements de l'amour.
Si la femme aimée n'est pas un ange qui s'immortalise par les sacrifices du devoir dans les bras de celui qu'elle aime, c'est [438] une stryge qui l'énerve, l'épuise et le fait mourir, en se montrant enfin à lui dans toute la hideur de son égoïsme brutal. Malheur aux victimes du diable amoureux! Malheur à ceux qui se laissent prendre aux flatteries lascives de Biondetta! bientôt le gracieux visage de la jeune fille se changera pour eux en cette affreuse tête de chameau qui apparaît si tragiquement au bout du roman de Cazotte.
Il y a dans les enfers, disent les kabbalistes, deux reines des stryges: l'une, c'est Lilith la mère des avortements, et l'autre, c'est Nahéma, la fatale et meurtrière beauté. Quand un homme est infidèle à l'épouse que lui destinait le ciel, lorsqu'il se voue aux égarements d'une passion stérile, Dieu lui reprend son épouse légitime et sainte pour le livrer aux embrassements de Nahéma. Cette reine des stryges sait se montrer avec tous les charmes de la virginité et de l'amour: elle détourne le coeur des pères et les engage à l'abandon de leurs devoirs et de leurs enfants; elle pousse les hommes mariés au veuvage, et force à un mariage sacrilége les hommes consacrés à Dieu. Lorsqu'elle usurpe le titre d'épouse, il est facile de la reconnaître: le jour de son mariage elle est chauve, car la chevelure de la femme étant le voile de la pudeur, lui est interdite pour ce jour-là; puis après le mariage, elle affecte le désespoir et le dégoût de l'existence, prêche le suicide, et quitte enfin avec violence celui qui lui résiste en le laissant marqué d'une étoile infernale entre les deux yeux.
Nahéma peut devenir mère, disent-ils encore, mais elle n'élève jamais ses enfants; elle les donne à dévorer à Lilith, sa funeste soeur.
Ces allégories kabbalistiques qu'on peut lire dans le livre [439] hébreu de la _Révolution des âmes_, dans le _Dictionnaire kabbalistique du Sohar_, et dans les _Commentaires des Talmudistes sur le Sota_, semblent avoir été connues ou devinées par l'auteur du _Diable amoureux_; aussi assure-t-on qu'après la publication de cet ouvrage, il reçut la visite d'un personnage inconnu, enveloppé d'un manteau à la manière des francs-juges. Ce personnage lui fit des signes que Cazotte ne comprit pas, puis enfin il lui demanda si réellement il n'était pas initié. Sur la réponse négative de Cazotte, l'inconnu prit une physionomie moins sombre, et lui dit: Je vois que vous n'êtes pas un dépositaire infidèle de nos secrets, mais un vase d'élection pour la science. Voulez-vous commander réellement aux passions humaines et aux esprits impurs? Cazotte était curieux, une longue conversation s'ensuivit, elle fut le préliminaire de plusieurs autres, et l'auteur du _Diable amoureux_ fut réellement initié. Son initiation devait en faire un partisan dévoué de l'ordre et un ennemi dangereux pour les anarchistes, et, en effet, nous avons vu qu'il est question d'une montagne sur laquelle on s'élève pour se régénérer suivant les symboles de Cagliostro, mais cette montagne est blanche de lumière comme le Thabor, ou rouge de feu et de sang comme le Sinaï et le Calvaire. Il y a deux synthèses chromatiques, dit le Sohar: la blanche, qui est celle de l'harmonie et de la vie morale; la rouge, qui est celle de la guerre et de la vie matérielle: la couleur du jour et celle du sang. Les Jacobins voulaient élever l'étendard du sang, et leur autel s'élevait déjà sur la montagne rouge. Cazotte s'était rangé sous l'étendard de la lumière, et son tabernacle mystique était [440] posé sur la montagne blanche. La montagne sanglante triompha un moment, et Cazotte fut proscrit. Il avait une fille, une héroïque enfant, qui le sauva au massacre de l'Abbaye. Mademoiselle Cazotte n'avait pas de particule nobiliaire devant son nom, et ce fut ce qui la sauva de ce toast d'une horrible fraternité, par lequel s'immortalisa la piété filiale de mademoiselle de Sombreuil, cette noble fille qui, pour se disculper d'être une fille noble, dut boire la grâce de son père dans le verre sanglant des égorgeurs!
Cazotte avait prophétisé sa propre mort parce que sa conscience l'engageait à lutter jusqu'à la mort contre l'anarchie. Il continua donc d'obéir à sa conscience, fut arrêté de nouveau et parut devant le tribunal révolutionnaire; il était condamné d'avance. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fit une allocution étrange, pleine d'estime et de regret: il l'engageait à être jusqu'au bout digne de lui-même et à mourir en homme de coeur comme il avait vécu. La révolution, même au tribunal, était une guerre civile et les frères se saluaient avant de se donner la mort. C'est que des deux côtés il y avait des convictions sincères et par conséquent respectables. Celui qui meurt pour ce qu'il croit la vérité, est un héros, même lorsqu'il se trompe, et les anarchistes de la montagne sanglante ne furent pas seulement hardis pour envoyer les autres à l'échafaud, ils y montèrent eux-mêmes sans pâlir: que Dieu et la postérité soient leurs juges!
[441]
CHAPITRE IV.
RÉVOLUTION FRANÇAISE.
SOMMAIRE.--Le tombeau de Jacques de Molai.--La vengeance des templiers.--Propagande contre le sacerdoce et la royauté.--Louis XVI au Temple.--Spoliation et profanation des églises.--Le pape prisonnier à Valence.--Accomplissement des prophéties de saint Méthodius.
Il y avait eu dans le monde un homme profondément indigné de se sentir lâche et vicieux, et qui s'en prenait de sa honte mal dévorée à la société tout entière. Cet homme était l'amant malheureux de la nature, et la nature, dans sa colère, l'avait armé d'éloquence comme d'un fléau. Il osa plaider contre la science la cause de l'ignorance, contre la civilisation celle de la barbarie, contre toutes les hauteurs sociales en un mot celle de toutes les bassesses. Le peuple par instinct lapida cet insensé, mais les grands l'accueillirent, les femmes le mirent à la mode, il obtint tant de succès que sa haine contre l'humanité s'en augmenta et qu'il finit par se tuer de colère et de dégoût. Après sa mort, le monde s'ébranla pour se retourner en réalisation des rêves de Jean-Jacques Rousseau, et les conspirateurs qui, depuis la mort de Jacques de Molai, avaient juré la ruine de l'édifice social, établirent rue Platrière, dans la maison même où Jean-Jacques avait demeuré, une loge inaugurée sous les auspices du fanatique de Genève. Cette loge devint le centre du mouvement révolutionnaire, et un prince du sang royal vint y jurer la perte des successeurs de Philippe le Bel, sur le tombeau de Jacques de Molai.
[442] Ce fut la noblesse du XVIIIe siècle qui corrompit le peuple; les grands, à cette époque, étaient pris d'une furie d'égalité qui avait commencé avec les orgies de la régence; on s'encanaillait alors par plaisir, et la cour s'amusait à parler le jargon des halles. Les registres de l'ordre des templiers attestent que le régent était grand maître de cette redoutable société secrète, et qu'il eut pour successeur le duc du Maine, les princes de Bourbon-Condé et de Bourbon-Conti, et le duc de Cossé-Brissac. Cagliostro avait rallié dans son rite égyptien les auxiliaires du second ordre: tout s'empressait d'obéir à cette impulsion secrète et irrésistible qui pousse vers leur destruction les civilisations en décadence. Les événements ne se firent pas attendre, ils vinrent tels que Cazotte les avait prévus, ils se précipitèrent poussés par une main invisible. Le malheureux Louis XVI était conseillé par ses plus mortels ennemis; ils arrangèrent et firent échouer le malheureux projet d'évasion qui amena la catastrophe de Varennes, comme ils avaient fait l'orgie de Versailles, comme ils commandèrent le carnage du 10 août; partout ils avaient compromis le roi, partout ils le sauvèrent de la fureur du peuple, pour exaspérer cette fureur et amener l'événement qu'ils préparaient depuis des siècles; c'était un échafaud qu'il fallait à la vengeance des templiers!
Sous la pression de la guerre civile, l'assemblée nationale déclara le roi suspendu de ses pouvoirs, et lui assigna pour résidence le palais du Luxembourg, mais une autre assemblée plus secrète en avait décidé autrement. La résidence du roi déchu, ce devait être une prison, et cette prison ne pouvait être que l'ancien palais des templiers, resté debout avec son donjon et [443] ses tourelles, pour attendre ce prisonnier royal promis à d'inexorables souvenirs.
Le roi était au Temple et l'élite du clergé français était en exil ou à l'Abbaye. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des écriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des hommes inconnus organisèrent le massacre. Un personnage hideux, gigantesque, à longue barbe, était partout où il y avait des prêtres à égorger. Tiens, leur disait-il avec un ricannement sauvage, voila pour les Albigeois et les Vaudois! tiens, voilà pour les templiers! voilà pour la Saint-Barthélémy! voilà pour les proscrits des Cévennes; et il frappait avec rage, et il frappait toujours avec le sabre, avec le couperet, avec la massue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses mains, il était rouge de sang, de la tête aux pieds, sa barbe en était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes épouvantables qu'il ne la laverait qu'avec du sang.
Ce fut cet homme qui proposa un toast à la nation, à l'angélique mademoiselle de Sombreuil.
Un autre ange priait et pleurait dans la tour du Temple, en offrant à Dieu ses douleurs et celles de deux enfants, pour obtenir de lui le pardon de la royauté et de la France. Pour expier les folles joies des Pompadour et des Dubarry, il fallait toutes les souffrances et toutes les larmes de cette vierge-martyre, la sainte _madame Élisabeth_.
Le jacobinisme était déjà nommé avant qu'on n'eût choisi l'ancienne église des Jacobins pour y réunir les chefs de la conjuration; ce nom vient de celui de Jacques, nom fatal et [444] prédestiné aux révolutions. Les exterminateurs en France ont toujours été appelés les Jacques; le philosophe dont la fatale célébrité prépara de nouvelles jacqueries et servit aux projets sanglants des conspirateurs joannites se nommait _Jean-Jacques_, et les moteurs occultes de la révolution française avaient juré le renversement du trône et de l'autel sur le tombeau de Jacques de Molai.
Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d'expirer sous la hache de la révolution, l'homme à la longue barbe, ce juif errant du meurtre et de la vengeance, monta sur l'échafaud devant la foule épouvantée, il prit du sang royal plein ses deux mains et les secouant sur la tête du peuple, il cria d'une voix terrible: «Peuple français, je te baptise au nom de Jacques et de la liberté[21]!»
[Note 21: Prudhomme, dans son journal, rapporte autrement les paroles de cet homme. Nous tenons celles que nous donnons ici d'un vieillard qui les a entendues.]
La moitié de l'oeuvre était faite, et c'était désormais contre le pape que l'armée du Temple devait diriger tous ses efforts.
La spoliation des églises, la profanation des choses sacrées, des processions dérisoires, l'inauguration du culte de la raison dans la métropole de Paris, furent le signal de cette guerre nouvelle. Le pape fut brûlé en effigie au Palais-Royal, et bientôt les armées de la république se disposèrent à marcher sur Rome.
Jacques de Molai et ses compagnons étaient peut-être des martyrs, mais leurs vengeurs ont déshonoré leur mémoire. La royauté se régénéra sur l'échafaud de Louis XVI, l'Église triompha dans la [445] captivité de Pie VI, traîné prisonnier à Valence et mourant de fatigue et de douleurs, mais les indignes successeurs des anciens chevaliers du Temple périrent tous ensevelis dans leur funeste victoire.