Chapter 33
C'est ainsi que le levier populaire ou l'équerre d'une folle égalité devient l'instrument de la tyrannie entre les mains de la multitude et attente, plus malheureusement encore que la règle, à la royauté de la sagesse et de la vertu.
Le troisième enfin achève Hiram avec le maillet.
Comme font les instincts brutaux, lorsqu'ils veulent faire l'ordre au nom de la violence et de la peur en écrasant l'intelligence.
La branche d'acacia sur la tombe d'Hiram est comme la croix sur nos autels.
C'est le signe de la science qui survit à la science; c'est la branche verte qui annonce un autre printemps.
Quand les hommes ont ainsi troublé l'ordre de la nature, la Providence intervient pour le rétablir, comme Salomon pour venger la mort d'Hiram.
[405] Celui qui a assassiné avec la règle, meurt par le poignard.
Celui qui a frappé avec le levier ou l'équerre, mourra sous la hache de la loi. C'est l'arrêt éternel des régicides.
Celui qui a triomphé avec le maillet, tombera victime de la force dont il a abusé, et sera étranglé par le lion.
L'assassin par la règle, est dénoncé par la lampe même qui l'éclaire et par la source où il s'abreuve.
C'est-à-dire, qu'on lui appliquera la peine du talion.
L'assassin par le levier sera surpris quand sa vigilance sera en défaut comme un chien endormi, et il sera livré par ses complices; car l'anarchie est mère de la trahison.
Le lion qui dévore l'assassin par le maillet, est une des formes du sphinx d'Oedipe.
Et celui-là méritera de succéder à Hiram dans sa dignité qui aura vaincu le lion.
Le cadavre putréfié d'Hiram montre que les formes changent, mais que l'esprit reste.
La source d'eau qui coule près du premier meurtrier, rappelle le déluge qui a puni les crimes contre la nature.
Le buisson ardent et l'arc-en-ciel qui font découvrir le second assassin, représentent la lumière et la vie, dénonçant les attentats contre la pensée.
Enfin le lion vaincu représente le triomphe de l'esprit sur la matière et la soumission définitive de la force à l'intelligence.
Depuis le commencement du travail de l'esprit pour bâtir le temple de l'unité, Hiram a été tué bien des fois, et il ressuscite toujours.
[406] C'est Adonis tué par le sanglier, c'est Osiris assassiné par Typhon.
C'est Pythagore proscrit, c'est Orphée déchiré par les Bacchantes, c'est Moïse abandonné dans les cavernes du Mont-Nébo, c'est Jésus mis à mort par Caïphe, Judas et Pilate.
Les vrais maçons sont donc ceux qui persistent à vouloir construire le temple, suivant le plan d'Hiram.
Telle est la grande et principale légende de la maçonnerie; les autres ne sont pas moins belles et moins profondes, mais nous ne croyons pas devoir en divulguer les mystères, bien que nous n'ayons reçu l'initiation que de Dieu et de nos travaux, nous regardons le secret de la haute maçonnerie comme le nôtre. Parvenus par nos efforts à un grade scientifique qui nous impose le silence, nous nous croyons mieux engagé par nos convictions que par un serment. La science est une noblesse qui oblige, et nous ne démériterons point la couronne princière des roses-croix. Nous aussi nous croyons à la résurrection d'Hiram!
Les rites de la maçonnerie sont destinés à transmettre le souvenir des légendes de l'initiation, à le conserver parmi les frères.
On nous demandera peut-être comment, si la maçonnerie est si sublime et si sainte, elle a pu être proscrite et si souvent condamnée par l'Église.
Nous avons déjà répondu à cette question, en parlant des scissions et des profanations de la maçonnerie.
La maçonnerie, c'est la gnose, et les faux gnostiques ont fait condamner les véritables.
Ce qui les oblige à se cacher, ce n'est pas la crainte de la [407] lumière, la lumière est ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent, ce qu'ils adorent.
Mais ils craignent les profanateurs, c'est-à-dire, les faux interprètes, les calomniateurs, les sceptiques au rire stupide, et les ennemis de toute croyance et de toute moralité.
De notre temps d'ailleurs un grand nombre d'hommes qui se croyent francs-maçons, ignorent le sens de leurs rites, et ont perdu la clé de leurs mystères.
Ils ne comprennent même plus leurs tableaux symboliques, et n'entendent plus rien aux signes hiéroglyphiques, dont sont historiés les tapis de leurs loges.
Ces tableaux et ces signes sont les pages du livre de la science absolue et universelle.
On peut les lire à l'aide des clés kabbalistiques, et elles n'ont rien de caché pour l'initié qui possède les clavicules de Salomon.
La maçonnerie a non-seulement été profanée, mais elle a servi même de voile et de prétexte aux complots de l'anarchie, par l'influence occulte des vengeurs de Jacques de Molay, et des continuateurs de l'oeuvre schismatique du temple.
Au lieu de venger la mort d'Hiram, on a vengé ses assassins.
Les anarchistes ont repris la règle, l'équerre et le maillet, et ont écrit dessus liberté, égalité, fraternité.
C'est-à-dire liberté pour les convoitises, égalité dans la bassesse, et fraternité pour détruire.
Voilà les hommes que l'Église a condamnés justement et qu'elle condamnera toujours!
[408]
LIVRE VI.
LA MAGIE ET LA RÉVOLUTION.
[Hébreu], Waou.
CHAPITRE PREMIER.
AUTEURS REMARQUABLES DU XVIIIe SIÈCLE.
SOMMAIRE.--Importantes découvertes en Chine.--Les livres kabbalisliques de fo-hi--L'y-Kun et les trigrammes.--Kong-Fu-Tzée et fo.--Les jésuites et les théologiens.--Mouvement des esprits en Europe.--Swedenborg et Mesmer.
Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, la Chine était à peu près inconnue au reste du monde. C'est seulement à cette époque que ce vaste empire, exploré par nos missionnaires, nous est révélé par eux, et nous apparaît comme une nécropole de toutes les sciences du passé. Les Chinois semblent être un peuple de momies. Rien ne progresse chez eux, et ils vivent dans l'immobilité de leurs traditions dont l'esprit et la vie se sont retirés depuis longtemps. Ils ne savent plus rien, mais ils se souviennent vaguement de tout. Le génie de la Chine est le dragon des Hespérides qui défend les pommes d'or du jardin de la science. Leur type humain de la divinité, au lieu de vaincre le dragon comme Cadmus, s'est accroupi, fasciné et magnétisé par le monstre qui fait miroiter devant lui le reflet changeant de ses écailles. [409] Le mystère seul est vivant en Chine, la science est en léthargie, ou du moins elle dort profondément et ne parle jamais qu'en rêve.
Nous avons dit que la Chine possède un tarot calculé sur les mêmes données kabbalistiques et absolues que le Sepher Jézirah des Hébreux, elle possède aussi un livre hiéroglyphique composé uniquement des combinaisons de deux figures, ce livre est l'_y-Kim_ attribué à l'empereur _Fo-hi_, et M. de Maison, dans ses _Lettres sur la Chine_, le déclare parfaitement indéchiffrable.
Il ne l'est pourtant pas plus que le Sohar dont il parait être un complément fort curieux, et un précieux appendice. Le Sohar est l'explication du travail de la balance ou de l'équilibre universel: l'y-Kim en est la démonstration hiéroglyphique et chiffrée.
La clé de ce livre est un pantacle connu sous le nom des _Trigrammes de Fo-hi_. Suivant la légende rapportée dans le _Vay-Ky_, recueil d'une grande autorité en Chine, et qui fut composé par Léon-Tao-Yuen, sous la dynastie des Soms, il y a sept ou huit cents ans, l'empereur Fo-hi méditant un jour au bord d'une rivière sur les grands secrets de la nature, vit sortir de l'eau un sphinx, c'est-à-dire, un animal allégorique ayant la forme mixte d'un cheval et d'un dragon. Sa tête était allongée comme celle du cheval, il avait quatre pieds et finissait par une queue de serpent; son dos était couvert d'écailles et sur chacune de ses écailles brillait la figure des mystérieux Trigrammes, plus petits vers les extrémités, plus larges sur sa poitrine et sur le dos, mais en parfaite harmonie les uns avec les autres. Ce dragon se mirait dans l'eau, et son reflet avait les mêmes [410] formes, et portait les mêmes images que lui, mais en sens inverse des formes et des images réelles. Ce cheval serpent, inspirateur ou plutôt porteur d'inspirations comme le Pégase de la mythologie grecque, symbole de la vie universelle, comme le serpent de kronos, initia Fo-hi à la science universelle. Les Trigrammes lui servirent d'introduction, il compta les écailles du cheval-serpent, et combina les Trigrammes en autant de manières qu'il conçut une synthèse des sciences comparées et unies entre elles par les harmonies préexistantes et nécessaires de la nature; la rédaction des tables de l'y-Kim fut le résultat de cette merveilleuse combinaison. Les nombres de Fo-hi sont les mêmes que ceux de la haute kabbale, son pantacle est analogue à celui de Salomon, comme nous l'avons expliqué dans notre _dogme et rituel de la haute magie_; ses tables correspondent aux trente-deux voies et aux cinquante portes de la lumière, et l'y-Kim ne saurait avoir d'obscurité pour les sages kabbalistes qui ont la clé du sepher Jézirah et du Sohar.
La science de la philosophie absolue a donc existé en Chine. Les Kims ne sont que les commentaires de cet absolu caché aux profanes, et ils sont à l'y-Kim ce que le _Pentateuque_ de Moïse est aux révélations du Siphra de Zéniuta, qui est le livre des mystères, et la clé du Sohar chez les Hébreux. _Koug-fu-tzée_, ou _Confucius_, n'eût été que le révélateur ou _révoilateur_ de cette kabbale qu'il eût niée peut-être pour en détourner les recherches des profanes, comme le savant _Talmudiste Maïmonides_ nia les réalités de la clavicule de Salomon, puis vint le matérialiste _Fo_, qui substitua les traditions de la sorcellerie [411] indienne aux souvenirs de la haute magie des Égyptiens. Le culte de Fo paralysa en Chine le progrès des sciences, et la civilisation avortée de ce grand peuple tomba dans la routine et dans l'abrutissement.
Un philosophe d'une admirable sagacité et d'une grande profondeur, le sage _Leibnitz_, qui eût été si digne d'être initié aux vérités suprêmes de la science absolue, croyait voir dans l'y-Kim sa propre invention de l'arithmétique binaire, et dans la ligne droite et la ligne brisée de Fo-hi, il retrouvait les caractères 1 0, employés par lui-même dans ses calculs; il était bien près de la vérité, mais il ne l'entrevoyait que dans un de ses détails, il ne pouvait en embrasser l'ensemble.
Des disputes théologiques ont été l'occasion des recherches les plus importantes sur les antiquités religieuses de la Chine. Il s'agissait de savoir si les jésuites avaient raison de tolérer chez les Chinois convertis au christianisme le culte du ciel et celui des ancêtres; en d'autres termes, si l'on devait croire que par le ciel les lettrés de la Chine entendaient Dieu ou simplement l'espace et la nature. Il était tout naturel de s'en rapporter aux lettrés eux-mêmes et au bon sens public, mais ce ne sont pas là des autorités théologiques; on argumenta donc, on écrivit beaucoup, on intrigua davantage, les jésuites qui avaient raison pour le fond furent convaincus d'avoir tort pour la forme, et on leur créa de nouvelles difficultés qui ne sont pas surmontées encore et qui font de nos jours même couler en Chine le sang de nos infatigables martyrs.
Pendant qu'on disputait ainsi à la religion ses conquêtes en Asie, une immense inquiétude agitait l'Europe. La foi chrétienne [412] semblait prête à s'y éteindre et il n'était bruit de tous côtés que de révélations nouvelles et de miracles. Un homme sérieusement posé dans la science et dans le monde, _Emmanuel Swedenborg_, étonnait la Suède par ses visions et l'Allemagne était pleine de nouveaux illuminés; le mysticisme dissident conspirait pour remplacer les mystères de la religion hiérarchique par les mystères de l'anarchie; une imminente catastrophe se préparait.
Swedenborg, le plus honnête et le plus doux des prophètes du faux illuminisme, n'était pas pour cela moins dangereux que les autres. Prétendre, en effet, que tous les hommes sont appelés à communiquer directement avec le ciel, c'est remplacer l'enseignement religieux régulier et l'initiation progressive par toutes les divagations de l'enthousiasme et toutes les folies de l'imagination et des rêves. Les illuminés intelligents sentaient bien que la religion étant un des grands besoins de l'humanité, on ne la détruira jamais; aussi voulaient-ils se faire de la religion même et du fanatisme qu'elle entraîne par une conséquence fatale de l'enthousiasme inspiré à l'ignorance, des armes pour détruire l'autorité hiérarchique de l'Église, comptant bien voir sortir des conflits du fanatisme une hiérarchie nouvelle dont ils espéraient être les fondateurs et les chefs.
«Vous serez comme des dieux, connaissant tout sans avoir eu la peine de rien apprendre; vous serez comme des rois, possédant tout sans avoir eu la peine de rien acquérir.»
Telles sont en résumé les promesses de l'esprit révolutionnaire aux multitudes envieuses. L'esprit révolutionnaire, c'est [413] l'esprit de mort; c'est l'ancien serpent de la _Genèse_, et cependant c'est le père du mouvement et du progrès, puisque les générations ne se renouvellent que par la mort; c'est pour cela que les Indiens adoraient Schiva, l'impitoyable destructeur, dont la forme symbolique était celle de l'amour physique et de la génération matérielle.
Le système de Swedenborg n'est autre chose que la kabbale, moins le principe de la hiérarchie; c'est le temple sans clef de voûte et sans fondement; c'est un immense édifice, heureusement tout fantastique et aérien, car si l'on avait jamais tenté de le réaliser sur la terre, il tomberait sur la tête du premier enfant qui essayerait, nous ne dirons pas de l'ébranler, mais de s'appuyer seulement contre une de ses principales colonnes.
Organiser l'anarchie, tel est le problème que les révolutionnaires ont et auront éternellement à résoudre; c'est le rocher de Sisyphe qui retombera toujours sur eux; pour exister un seul instant ils sont et seront toujours fatalement réduits à improviser un despotisme sans autre raison d'être que la nécessité, et qui, par conséquent, est violent et aveugle comme elle. On n'échappe à la monarchie harmonieuse de la raison, que pour tomber sous la dictature désordonnée de la folie.
Le moyen proposé indirectement par Swedenborg, pour communiquer avec le monde surnaturel, était un état intermédiaire qui tient du rêve, de l'extase et de la catalepsie. L'illuminé suédois affirmait la possibilité de cet état, mais il ne donnait pas la théorie des pratiques nécessaires pour y arriver; peut-être ses disciples, pour combler cette lacune, eussent-ils recouru au rituel magique de l'Inde, lorsqu'un homme de génie vint compléter [414] par une thaumaturgie naturelle les intuitions prophétiques et kabbalistiques de Swedenborg. Cet homme était un médecin allemand, nommé _Mesmer_.
Mesmer eut la gloire de retrouver, sans initiateur et sans connaissances occultes, l'agent universel de la vie et de ses prodiges; ses _Aphorismes_[18], que les savants de son temps devaient regarder comme autant de paradoxes, deviendront un jour les bases de la synthèse physique.
[Note 18: Mesmer, _Mémoires et aphorismes, suivis des procédés d'Eslon_, nouvelle édition, 1846, 1 vol. gr. in 18.]
Mesmer reconnaît dans l'être naturel deux formes, qui sont la substance et la vie, d'où résultent la fixité et le mouvement qui constituent l'équilibre des choses.
Il reconnaît l'existence d'une matière première fluidique, universelle, capable de fixité et de mouvement, qui, en se fixant, détermine la constitution des substances, et qui, se mouvant toujours, modifie et renouvelle les formes.
Cette matière fluidique est active et passive: comme passive elle s'attire elle-même, comme active elle se projette.
Par elle les mondes et les êtres vivants qui peuplent les mondes, s'attirent et se repoussent; elle passe des uns aux autres par une circulation comparable à celle du sang.
Elle entretient et renouvelle la vie de tous les êtres, elle est l'agent de leur force et peut devenir l'instrument de leur volonté.
Les prodiges sont les résultats des forces ou des volontés exceptionnelles.
[415] Les phénomènes de cohésion, d'élasticité, de densité ou de subtilité des corps, sont produits par les diverses combinaisons des deux propriétés du fluide universel ou de la matière première.
La maladie, comme tous les désordres physiques, vient d'un dérangement de l'équilibre normal de la matière première dans un corps organisé.
Les corps organisés sont ou sympathiques ou antipathiques les uns aux autres, par suite de leur équilibre spécial.
Les corps sympathiques peuvent se guérir les uns les autres, en rétablissant mutuellement leur équilibre.
Cette propriété des corps de s'équilibrer les uns les autres par l'attraction ou la projection de la matière première, Mesmer la nomme magnétisme, et comme elle se spécifie suivant les spécialités des êtres, lorsqu'il en étudie les phénomènes dans les êtres animés, il la nomme magnétisme animal.
Mesmer prouva sa théorie par des oeuvres, et ses expériences furent couronnées d'un plein succès.
Ayant observé l'analogie qui existe entre les phénomènes du magnétisme animal et ceux de l'électricité, il fit usage de conducteurs métalliques, aboutissant à un réservoir commun qui contenait de la terre et de l'eau, pour absorber et pour projeter les deux forces; on a depuis abandonné l'appareil compliqué des baquets, qu'on peut remplacer par une chaîne vivante de mains superposées à un corps circulaire et mauvais conducteur comme le bois d'une table, l'étoffe de soie ou de laine d'un chapeau, etc.
[416] Il appliqua ensuite aux êtres vivants et organisés les procédés de l'aimantation métallique, et il acquit la certitude de la réalité et de la similitude des phénomènes qui s'ensuivirent.
Un seul pas lui restait à faire, c'était de déclarer que les effets attribués en physique aux quatre fluides impondérables sont les manifestations diverses d'une seule et même force diversifiée par ses usages, et que cette force inséparable de la matière première et universelle qu'elle fait mouvoir, tantôt splendide, tantôt ignée, tantôt électrique et tantôt magnétique, n'a qu'un seul nom indiqué par Moïse dans la _Genèse_, lorsqu'il la fait apparaître à l'appel du Tout-Puissant, avant toutes les substances et avant toutes les formes: LA LUMIÈRE; [Hébreu]
Et maintenant ne craignons pas de le dire d'avance, car on le reconnaîtra plus tard.
La grande chose du XVIIIe siècle, ce n'est pas l'encyclopédie, ce n'est pas la philosophie ricaneuse et dérisoire de Voltaire, ce n'est pas la métaphysique négative de Diderot et de d'Alembert, ce n'est pas la philanthropie haineuse de Rousseau; c'est la physique sympathique et miraculeuse de Mesmer! Mesmer est grand comme Prométhée, il a donné aux hommes le feu du ciel que Franklin n'avait su que détourner.
Il ne manqua au génie de Mesmer, ni la sanction de la haine, ni la consécration des persécutions et des injures; il avait été chassé de l'Allemagne, on se moqua de lui en France, tout en lui faisant une fortune, car ses guérisons étaient évidentes et les malades allaient à lui et le payaient, puis se disaient guéris par hasard, pour ne pas attirer sur eux l'animadversion des savants. Les corps constitués ne firent pas même au thaumaturge [417] l'honneur d'examiner sa découverte et le grand homme dut se résigner à passer pour un adroit charlatan.
Les savants seuls n'étaient pas hostiles au mesmérisme, les hommes sincèrement religieux s'alarmaient des dangers de la découverte nouvelle, et les superstitieux criaient au scandale et à la magie. Les sages prévoyaient les abus, les insensés n'admettaient pas même l'usage de cette merveilleuse puissance. N'allait-on pas au nom du magnétisme nier les miracles du Sauveur et de ses saints, disaient les uns; que va devenir la puissance du diable, disaient les autres? Et pourtant la religion qui est vraie, ne doit craindre la découverte d'aucune vérité; d'ailleurs, en donnant la mesure de la puissance humaine, le magnétisme ne donne-t-il pas aux miracles divins une sanction nouvelle, au lieu de les détruire? Il est vrai que les sots attribueront au diable moins de prodiges, ce qui leur laissera moins d'occasions d'exercer leur haine et leurs fureurs; mais ce ne sont certainement pas les personnes d'une véritable piété qui songeront jamais à s'en plaindre: le diable doit perdre du terrain quand la lumière se fait et quand l'ignorance se retire; mais les conquêtes de la science et de la lumière étendent, affermissent et font aimer de plus en plus au monde l'empire et la gloire de Dieu!
[418]
CHAPITRE II
PERSONNAGES MERVEILLEUX DU XVIIIe SIÈCLE.
SOMMAIRE.--Le comte de Saint-Germain.--L'adepte Lascaris et le grand Cophte dit le médecin Joseph Balsamo.--Le baron du Phénix et le comte de Cagliostro.
Le XVIIIe siècle n'a eu de crédulité que pour la magie, car les croyances vagues sont la religion des âmes sans foi: on niait les miracles de Jésus-Christ et l'on attribuait des résurrections au _comte de Saint-Germain_. Ce singulier personnage était un théosophe mystérieux qu'on faisait passer pour avoir les secrets du grand oeuvre et pour fabriquer des diamants et des pierres précieuses; c'était d'ailleurs un homme du monde, d'une conversation agréable et d'une grande distinction dans ses manières. Madame de Genlis, qui, pendant son enfance, le voyait presque tous les jours, assure qu'il savait donner même à des pierreries qu'il représentait en peinture, tout leur éclat naturel et un feu dont aucun chimiste ni aucun peintre ne pouvait deviner le secret; avait-il trouvé le moyen de fixer la lumière sur la toile, ou employait-il quelque préparation de nacre ou quelque incrustation métallique? c'est ce qu'il nous est impossible de savoir, puisqu'il ne nous reste aucune de ces peintures merveilleuses.