Histoire de la magie

Chapter 32

Chapter 323,639 wordsPublic domain

On a beaucoup parlé du _presbytère de Cideville_, MM. de Mirville, Gougenot Desmousseaux et autres croyants sans critique ont vu dans les choses étranges qui s'y passaient une révélation contemporaine du diable; mais les mêmes choses sont arrivées à Saint-Maur, en 1706, tout Paris y courait. On entendait frapper de grands coups contre les murailles, les lits roulaient sans qu'on y touchât, les meubles se déplaçaient: tout cela finit par une crise violente accompagnée d'un profond évanouissement pendant lequel le maître de la maison, jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une constitution frêle et nerveuse, crut entendre des esprits lui parler longuement, sans pouvoir jamais répéter depuis un mot de ce qu'ils lui avaient dit.

[391] Voici une histoire d'apparition du commencement du XVIIIe siècle; la naïveté du récit en prouve l'authenticité, il y a certains caractères de vérité que les inventeurs n'imitent pas.

Un bon prêtre de la ville de Valogne, nommé _Bézuel_, étant prié à dîner, le 7 janvier 1708, chez une dame, parente de l'abbé de Saint-Pierre, avec cet abbé, leur conta, d'après leur désir, l'apparition d'un de ses camarades, qu'il avait eue en plein jour il y a douze ans.

«En 1695, leur dit Bézuel, étant jeune écolier d'environ quinze ans, je fis connaissance avec les deux enfants d'Abaquène, procureur, écoliers comme moi. L'aîné était de mon âge, le cadet avait dix-huit mois de moins, il s'appelait Desfontaines; nous faisions nos promenades et toutes nos parties de plaisir ensemble; et soit que Desfontaines eût plus d'amitié pour moi, soit qu'il fût plus gai, plus complaisant, plus spirituel que son frère, je l'aimais aussi davantage.

En 1696, nous promenant tous deux dans le cloître des Capucins, il me conta qu'il avait lu depuis peu une histoire de deux amis qui s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait dire des nouvelles de son état au vivant; que le mort revint, et lui dit des choses surprenantes. Sur cela, Desfontaines me dit qu'il avait une grâce à me demander, qu'il me la demandait instamment: c'était de lui faire une pareille promesse, et que, de son côté, il me la ferait; je lui dis que je ne voulais point. Il fut plusieurs mois à m'en parler souvent et très sérieusement; je résistais toujours. Enfin, vers le mois d'août 1696, comme il devait partir pour aller étudier à Caen, il me pressa tant, les larmes aux yeux, que j'y consentis. Il tira dans le moment deux [392] petits papiers qu'il avait écrits tout prêts, l'un signé de son sang, où il me promettait, en cas de mort, de venir dire des nouvelles de son état, l'autre où je lui promettais pareille chose. Je me piquai au doigt, il en sortit une goutte de sang avec lequel je signai mon nom; il fut ravi d'avoir mon billet, et, en m'embrassant, il me fit mille remercîments.

Quelque temps après, il partit avec son frère. Notre séparation nous causa bien du chagrin; nous nous écrivions de temps en temps de nos nouvelles, et il n'y avait que six semaines que j'avais reçu de ses lettres, lorsqu'il m'arriva ce que je m'en vais conter.

Le 31 juillet 1697, un jeudi, il m'en souviendra toute ma vie, feu M. de Sortoville, auprès de qui je logeais, et qui avait eu de la bonté pour moi, me pria d'aller à un pré près des Cordeliers, et d'aider à presser ses gens qui faisaient du foin; je n'y fus pas un quart d'heure que vers les deux heures et demie je me sentis tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse; je m'appuyais en vain sur ma fourche à foin, il fallut que je me misse sur un peu de foin, où je fus environ une demi-heure à reprendre mes esprits. Cela se passa; mais comme jamais rien de semblable ne m'était arrivé, j'en fus surpris, et je craignis le commencement d'une maladie, il ne m'en resta cependant que peu d'impression le reste du jour; il est vrai que la nuit je dormis moins qu'à l'ordinaire.

Le lendemain à pareille heure, comme je menais au pré M. de Saint-Simon, petit-fils de M. de Sortoville, qui avait alors dix ans, je me trouvai en chemin attaqué d'une pareille faiblesse, je m'assis sur une pierre à l'ombre. Cela se passa, et nous [393] continuâmes notre chemin; il ne m'arriva rien de plus ce jour-là, et la nuit je ne dormis guère.

Enfin, le lendemain, deuxième jour d'août, étant dans le grenier où on serrait le foin que l'on apportait du pré, précisément à la même heure, je fus pris d'un pareil étourdissement et d'une pareille faiblesse, mais plus grande que les autres. Je m'évanouis et perdis connaissance. Un des laquais s'en aperçut. On m'a dit qu'on me demanda alors qu'est-ce que j'avais; et que je répondis: J'ai vu ce que je n'aurais jamais cru; mais il ne me souvient ni de la demande ni de la réponse. Cela cependant s'accorde à ce qu'il me souvient avoir vu alors comme une personne nue à mi-corps, mais que je ne reconnus cependant point. On m'aida à descendre de l'échelle; je me tenais bien aux échelons; mais comme je vis Desfontaines, mon camarade, au bas de l'échelle, la faiblesse me reprit, ma tête s'en alla entre deux échelons et je perdis encore connaissance. On me descendit et on me mit sur une grosse poutre qui servait de siége sur la grande place des capucins; je n'y vis plus alors M. de Sortoville, ni ses domestiques, quoique présents; mais apercevant Desfontaines vers le pied de l'échelle, qui me faisait signe de venir à lui, je me reculai sur mon siége, comme pour lui faire place, et ceux qui me voyaient, et que je ne voyais pas, quoique j'eusse les yeux ouverts, remarquèrent ce mouvement.

Comme il ne venait point, je me levai pour aller à lui; il s'avança vers moi, me prit le bras gauche de son bras droit, et me conduisit, à trente pas de là, dans une rue écartée, me tenant ainsi accroché. Les domestiques croyant que mon étourdissement [394] était passé, et que j'allais à quelques nécessités, s'en allèrent chacun à leur besogne, excepté un petit laquais qui vint dire à M. de Sortoville que je parlais tout seul. M. de Sortoville crut que j'étais ivre; il s'approcha, et m'entendit faire quelques questions et quelques réponses qu'il m'a dites depuis.

Je fus là près de trois quarts d'heure à causer avec Desfontaines. Je vous ai promis, me dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais vous le dire. Je me noyai avant-hier à la rivière de Caen; à peu près à cette heure-ci, j'étais à la promenade avec tels et tels, il faisait grand chaud, il nous prit envie de nous baigner, il me vint une faiblesse dans la rivière, et je tombai au fond. L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea pour me reprendre, je saisis son pied; mais, soit qu'il eût peur que ce ne fût un saumon, parce que je le serrai bien fort, soit qu'il voulût promptement remonter sur l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup sur la poitrine, et me jeta au fond de la rivière, qui est là fort profonde.

Desfontaines me conta ensuite tout ce qui leur était arrivé dans la promenade, et de quoi ils s'étaient entretenus. J'avais beau lui faire des questions s'il était sauvé, s'il était damné, s'il était en purgatoire, si j'étais en état de grâce, et si je le suivrais de près, il continua son discours comme s'il ne m'avait point entendu, et comme s'il n'eût point voulu m'entendre.

Je m'approchai plusieurs fois pour l'embrasser; mais il me parut que je n'embrassais rien; je sentais pourtant bien qu'il me tenait fortement par le bras, et que lorsque je tâchais de détourner ma tête pour ne le plus voir, parce que je ne le voyais [395] qu'en m'affligeant, il me secouait le bras, comme pour m'obliger à le regarder et à l'écouter.

Il me parut toujours plus grand que je ne l'avais vu, et plus grand même qu'il n'était lors de sa mort, quoiqu'il eût grandi depuis dix-huit mois que nous ne nous étions vus; je le vis toujours à mi-corps et nu, la tête nue avec ses beaux cheveux blonds, et un écriteau blanc, entortillé dans ses cheveux, sur son front, sur lequel il y avait de l'écriture, où je ne pus lire que ces mots: _In, etc._

C'était son même son de voix: il ne me parut ni gai, ni triste, mais dans une situation calme et tranquille; il me pria, quand son frère serait revenu, de lui dire certaines choses pour dire son père et à sa mère; il me pria de dire les sept psaumes qu'il avait eus en pénitence le dimanche précédent, qu'il n'avait pas encore récités; ensuite il me recommanda encore de parler à son frère, et puis me dit adieu, s'éloigna de moi en me disant: «Jusques, jusques,» qui était le terme ordinaire dont il se servait quand nous nous quittions à la promenade pour aller chacun chez nous.

Il me dit que, lorsqu'il se noyait, son frère, en écrivant une traduction, s'était repenti de l'avoir laissé aller sans l'accompagner, craignant quelque accident: il me peignit si bien où il s'était noyé, et l'arbre de l'avenue de Louvigni où il avait écrit quelques mots, que deux ans après, me trouvant avec le feu chevalier de Gotot, un de ceux qui étaient avec lui lorsqu'il se noya, je lui marquai l'endroit même, et qu'en comptant les arbres d'un certain côté, que Desfontaines m'avait spécifié, j'allai droit à l'arbre, et je trouvai son écriture: il [396] me dit aussi que l'article des sept psaumes était vrai, qu'au sortir de confession, ils s'étaient dit leur pénitence; son frère me dit depuis qu'il était vrai qu'à cette heure-là il écrivait sa version, et qu'il se reprocha de n'avoir pas accompagné son frère.

Comme je passai près d'un mois sans pouvoir faire ce que m'avait dit Desfontaines à l'égard de son frère, il m'apparut encore deux fois, avant dîner, à une maison de campagne où j'étais allé dîner, à une lieue d'ici. Je me trouvai mal; je dis qu'on me laissât, que ce n'était rien, que j'allais revenir: j'allai dans le coin du jardin. Desfontaines m'ayant apparu, il me fit des reproches de ce que je n'avais pas encore parlé à son frère, et m'entretint encore un quart d'heure sans vouloir répondre à mes questions.

En allant le matin à Notre-Dame-de-la-Victoire, il m'apparut encore, mais pour moins de temps, et me pressa toujours de parler à son frère, et me quitta en me disant toujours «Jusques, jusques,» et sans vouloir répondre à mes questions.

C'est une chose remarquable que j'eus toujours une douleur à l'endroit du bras qu'il m'avait saisi la première fois, jusqu'à ce que j'eusse parlé à son frère. Je fus trois jours que je ne dormais pas de l'étonnement où j'étais. Au sortir de la première conversation, je dis à M. de Varonville, mon voisin et mon camarade d'école, que Desfontaines avait été noyé, qu'il venait lui-même de m'apparaître et de me le dire. Il s'en alla toujours courant chez les parents, pour savoir si cela était vrai; on en venait de recevoir la nouvelle; mais, par un malentendu, il [397] comprit que c'était l'aîné. Il m'assura qu'il avait lu la lettre de Desfontaines, et il le croyait ainsi: je lui soutins toujours que cela ne pouvait pas être, et que Desfontaines lui-même m'était apparu: il retourna, revint, et me dit en pleurant: «Cela n'est que trop vrai.»

Il ne m'est rien arrivé depuis, et voilà mon aventure au naturel. On l'a contée diversement; mais je ne l'ai contée que comme je viens de vous le dire. Le feu chevalier de Gotot m'a dit que Desfontaines est aussi apparu à M. de Ménil-Jean. Mais je ne le connais pas; il demeure à vingt lieues d'ici, du côté d'Argentan, et je ne puis en rien dire de plus.»

Il faut remarquer le caractère de rêve qui se montre partout dans cette vision d'un homme éveillé, mais à demi asphyxié par les émanations du foin. On reconnaîtra l'ivresse astrale produite par la congestion du cerveau. L'état de somnambulisme qui en est la conséquence, et qui fait voir à M. Bézuel le dernier reflet vivant que son ami a laissé dans la lumière. Il est nu, et l'on ne peut le voir qu'à mi-corps, parce que le reste était déjà caché par l'eau de la rivière. La bandelette dans les cheveux était sans doute un mouchoir ou un cordon qui avait servi au baigneur à retenir sa chevelure. Bézuel eut alors l'intuition somnambulique de tout ce qui s'était passé, il lui sembla l'apprendre de la bouche même de son ami. Cet ami d'ailleurs ne lui parut ni triste, ni gai, manière d'exprimer l'impression que lui fit cette image sans vie toute de réminiscence et de reflet. Lorsque cette vision lui vient pour la première fois, M. Bézuel, enivré par l'odeur du foin, se laisse tomber d'une échelle et se blesse au bras: il lui semble alors, avec la logique des rêves, [398] que son ami lui serre le bras, et à son réveil il sent encore de la douleur, ce qui s'explique tout naturellement par le coup qu'il s'était donné; du reste, les discours du défunt étaient tout rétrospectifs, rien de la mort ni de l'autre vie, ce qui prouve une fois de plus combien est infranchissable la barrière qui sépare l'autre monde de celui-ci.

La vie dans la prophétie d'Ézéchiel est figurée par des roues qui tournent les unes dans les autres; les formes élémentaires représentées par les quatre animaux, montent et descendent avec la roue, et se poursuivent sans s'atteindre jamais comme les signes du zodiaque. Jamais les roues du mouvement perpétuel ne retournent sur elles-mêmes; jamais les formes ne reculent vers les stations qu'elles ont quittées; pour revenir d'où l'on est parti, il faut avoir fait le tour du cercle dans un mouvement toujours le même et toujours nouveau. Concluons-en que tout ce qui se manifeste à nous en cette vie, est un phénomène de cette même vie, et qu'il n'est donné ici-bas, ni à notre pensée, ni à notre imagination, ni même, à nos hallucinations et à nos rêves, de franchir, ne fût-ce que pour un instant, les barrières redoutables de la mort.

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CHAPITRE VII.

ORIGINES MAGIQUES DE LA MAÇONNERIE.

SOMMAIRE.--La légende d'Hiram ou d'Adoniram.--Autres légendes maçonniques.--Le secret des francs-maçons.--Esprit de leurs rites.--Sens de leurs grades, leurs tableaux allégoriques, leurs signes.

La grande association kabbalistique, connue en Europe sous le nom de _maçonnerie_, apparaît tout à coup dans le monde au moment où la protestation contre l'Église vient de démembrer l'unité chrétienne. Les historiens de cet ordre ne savent comment en expliquer l'origine: les uns lui donnent pour mère une libre association de maçons, formée lors de la construction de la cathédrale de Strasbourg; d'autres lui donnent Cromwell pour fondateur, sans trop se demander si les rites de la maçonnerie anglaise du temps de Cromwell ne sont pas organisés contre ce chef de l'anarchie puritaine; il en est d'assez ignorants pour attribuer aux jésuites, sinon la fondation du moins la continuation et la direction de cette société longtemps secrète et toujours mystérieuse. A part cette dernière opinion, qui se réfute d'elle-même, on peut concilier toutes les autres, en disant que les frères maçons ont emprunté aux constructeurs de la cathédrale de Strasbourg leur nom et les emblèmes de leur art, qu'ils se sont organisés publiquement pour la première fois en Angleterre, à la faveur des institutions radicales et en dépit du despotisme de Cromwell.

[400] On peut ajouter qu'ils ont eu les templiers pour modèles, les roses-croix pour pères et les joannites pour ancêtres. Leur dogme est celui de Zoroastre et d'Hermès, leur règle est l'initiation progressive, leur principe l'égalité réglée par la hiérarchie et la fraternité universelle; ce sont les continuateurs de l'école d'Alexandrie, héritière de toutes les initiations antiques; ce sont les dépositaires des secrets de l'apocalypse et du sobar; l'objet de leur culte c'est la vérité représentée par la lumière; ils tolèrent toutes les croyances et ne professent qu'une seule et même philosophie; ils ne cherchent que la vérité, n'enseignent que la réalité et veulent amener progressivement toutes les intelligences à la raison.

Le but allégorique de la maçonnerie c'est la reconstruction du temple de Salomon; le but réel c'est la reconstitution de l'unité sociale par l'alliance de la raison et de la foi, et le rétablissement de la hiérarchie, suivant la science et la vertu, avec l'initiation et les épreuves pour degrés.

Rien n'est plus beau, on le voit, rien n'est plus grand que ces idées et ces tendances, malheureusement les doctrines de l'unité et la soumission à la hiérarchie ne se conservèrent pas dans la maçonnerie universelle; il y eut bientôt une maçonnerie dissidente, opposée à la maçonnerie orthodoxe, et les plus grandes calamités de la révolution française furent le résultat de cette scission.

Les francs-maçons ont leur légende sacrée, c'est celle d'Hiram, complétée par celle de Cyrus et de Zorobabel.

Voici la légende d'Hiram:

Lorsque Salomon fit bâtir le temple, il confia ses plans à un architecte nommé _Hiram_.

[401] Cet architecte, pour mettre de l'ordre dans les travaux, divisa les travailleurs par rang d'habileté, et comme leur multitude était grande, afin de les reconnaître, soit pour les employer suivant leur mérite, soit pour les rémunérer suivant leur travail, il donna à chaque catégorie, aux apprentis, aux compagnons et aux maîtres, des mots de passe et des signes particuliers.

Trois compagnons voulurent usurper le rang des maîtres sans en avoir le mérite, ils se mirent en embuscade aux trois principales portes du temple, et lorsque Hiram se présenta pour sortir, l'un des compagnons lui demanda le mot d'ordre des maîtres, en le menaçant de sa règle.

Hiram lui répondit: Ce n'est pas ainsi que j'ai reçu le mot que vous me demandez.

Le compagnon furieux frappa Hiram de sa règle de fer, et lui fit une première blessure.

Hiram courut à une autre porte, il y trouva le second compagnon, même demande, même réponse, et cette fois Hiram fut frappé avec une équerre, d'autres disent avec un levier.

À la troisième porte était le troisième assassin, qui acheva le maître d'un coup de maillet.

Ces trois compagnons cachèrent ensuite le cadavre sous un tas de décombres, et plantèrent sur cette tombe improvisée une branche d'acacia, puis ils prirent la fuite comme Caïn après le meurtre d'Abel.

Cependant Salomon, ne voyant pas revenir son architecte, envoya neuf maîtres pour le chercher, la branche d'acacia leur révéla le cadavre, ils le tirèrent des décombres, et comme il y avait séjourné assez longtemps, ils s'écrièrent en le soulevant: _Mac bénach!_ ce qui signifie: la chair se détache des os.

[402] On rendit à Hiram les derniers devoirs, puis vingt-sept maîtres furent envoyés par Salomon à la recherche des meurtriers.

Le premier fut surpris dans une caverne, une lampe brûlait près de lui et un ruisseau coulait à ses pieds, un poignard était près de lui pour sa défense; le maître qui pénétra dans la caverne reconnut l'assassin, saisit le poignard et le frappa en criant: _Nekum!_ mot qui veut dire vengeance; sa tête fut portée à Salomon, qui frémit en la voyant, et dit à celui qui avait tué l'assassin: Malheureux, ne savais-tu pas que je m'étais réservé le droit de punir? Alors tous les maîtres se prosternèrent et demandèrent grâce pour celui que son zèle avait emporté trop loin.

Le second meurtrier fut trahi par un homme qui lui avait donné asile; il était caché dans un rocher près d'un buisson ardent, sur lequel brillait un arc-en-ciel, un chien était couché près de lui, les maîtres trompèrent la vigilance du chien, saisirent le coupable, le lièrent et le menèrent à Jérusalem, où il périt du dernier supplice.

Le troisième assassin fut tué par un lion, qu'il fallut vaincre pour s'emparer de son cadavre, d'autres versions disent qu'il se défendit lui-même à coups de hache contre les maîtres, qui parvinrent enfin à le désarmer et le conduisirent à Salomon, qui lui fit expier son crime.

Telle est la première légende, en voici maintenant l'explication.

Salomon est la personnification de la science et de la sagesse suprêmes.

Le temple est la réalisation et la figure du règne hiérarchique de la vérité et de la raison sur la terre.

[403] Hiram est l'homme parvenu à l'empire par la science et par la sagesse.

Il gouverne par la justice et par l'ordre, en rendant à chacun selon ses oeuvres.

Chaque degré de l'ordre possède un mot qui en exprime l'intelligence.

Il n'y a qu'une parole pour Hiram, mais cette parole se prononce de trois manières différentes.

D'une manière pour les apprentis, et prononcé par eux il signifie nature et s'explique par le travail.

D'une autre manière pour les compagnons, et chez eux il signifie pensée en s'expliquant par l'étude.

D'une autre manière pour les maîtres, et dans leur bouche il signifie vérité, mot qui s'explique par la sagesse.

Cette parole est celle dont on se sert pour désigner Dieu, dont le vrai nom est indicible et incommunicable.

Ainsi il y a trois degrés dans la hiérarchie, comme il y a trois portes au temple;

Il y a trois rayons dans la lumière;

Il y a trois forces dans la nature;

Ces forces sont figurées par la règle qui unit, le levier qui soulève et le maillet qui affermit.

La rébellion des instincts brutaux, contre l'aristocratie hiérarchique de la sagesse, s'arme successivement de ces trois forces qu'elle détourne de l'harmonie.

Il y a trois rebelles typiques:

Le rebelle à la nature;

Le rebelle à la science;

Le rebelle à la vérité.

Ils étaient figurés dans l'enfer des anciens par les trois têtes de Cerbère.

[404] Ils sont figurés dans la Bible par Coré, Dathan et Abiron.

Dans la légende maçonnique, ils sont désignés par des noms qui varient suivant les rites.

Le premier qu'on appelle ordinairement _Abiram_ ou meurtrier d'Hiram, frappe le grand maître avec la règle.

C'est l'histoire du juste mis à mort, au nom de la loi, par les passions humaines.

Le second nommé _Miphiboseth_, du nom d'un prétendant ridicule et infirme à la royauté de David, frappe Hiram avec le levier ou avec l'équerre.