Histoire de la magie

Chapter 30

Chapter 303,360 wordsPublic domain

Pendant que les guerres de religion ensanglantaient le monde, les sociétés secrètes de l'illuminisme, qui n'étaient que des écoles de théurgie et de haute magie, prenaient de la consistance en Allemagne. La plus ancienne de ces sociétés paraît avoir été celle des rose-croix dont les symboles remontent au temps des Guelfes et des Gibelins, comme nous le voyons par les allégories du poème de Dante, et par les figures du Roman de la rose.

La rose, qui a été de tout temps l'emblème de la beauté, de la vie, de l'amour et du plaisir, exprimait mystiquement la pensée secrète de toutes les protestations manifestées à la renaissance. C'était la chair révoltée contre l'oppression de l'esprit; c'était la nature se déclarant fille de Dieu, comme la grâce; c'était l'amour qui ne voulait pas être étouffé par le célibat; c'était la vie qui ne voulait plus être stérile, c'était l'humanité aspirant à une religion naturelle, toute de raison et d'amour, fondée sur la révélation des harmonies de l'Être, dont la rose était pour les initiés le symbole vivant et fleuri. La rose, en effet, est un pantacle, elle est de forme circulaire, les feuilles de la corolle sont taillées en coeur, et s'appuient harmonieusement les unes sur les autres; sa couleur présente les [365] nuances les plus douces des couleurs primitives, son calice est de pourpre et d'or. Nous avons vu que Flamel, ou plutôt le livre du juif Abraham, en faisait le signe hiéroglyphique de l'accomplissement du grand oeuvre. Telle est la clef du roman de Clopinel et de Guillaume de Lorris. La conquête de la rose était le problème posé par l'initiation à la science pendant que la religion travaillait à préparer et à établir le triomphe universel, exclusif et définitif de la croix.

Réunir la rose à la croix, tel était le problème posé par la haute initiation, et en effet la philosophie occulte étant la synthèse universelle, doit tenir compte de tous les phénomènes de l'Être. La religion, considérée uniquement comme un fait physiologique, est la révélation et la satisfaction d'un besoin des âmes. Son existence est un fait scientifique: la nier, ce serait nier l'humanité elle-même. Personne ne l'a inventée, elle s'est formée comme les lois, comme les civilisations, par les nécessités de la vie morale; et considérée seulement à ce point de vue philosophique et restreint, la religion doit être regardée comme fatale si l'on explique tout par la fatalité, et comme divine si l'on admet une intelligence suprême à la source des lois naturelles. Il suit de là que le caractère de toute religion proprement dite étant de relever directement de la divinité par une révélation surnaturelle, nul autre mode de transmission ne donnant au dogme une sanction suffisante, il faut en conclure que la vraie religion naturelle c'est la religion révélée, c'est-à-dire qu'il est naturel de n'adopter une religion qu'en la croyant révélée, toute vraie religion exigeant des sacrifices, et [366] l'homme n'ayant jamais ni le pouvoir, ni le droit d'en imposer à ses semblables, en dehors et surtout au-dessus des conditions ordinaires de l'humanité.

C'est en partant de ce principe rigoureusement rationnel que les rose-croix arrivaient au respect de la religion dominante, hiérarchique et révélée. Ils ne pouvaient par conséquent pas plus être les ennemis de la papauté que de la monarchie légitime, et s'ils conspiraient contre des papes et contre des rois, c'est qu'ils les considéraient personnellement comme des apostats du devoir et des fauteurs suprêmes de l'anarchie.

Qu'est-ce, en effet, qu'un despote soit spirituel, soit temporel, sinon un anarchiste couronné?

C'est par cette considération qu'on peut expliquer le protestantisme et même le radicalisme de certains grands adeptes plus catholiques que certains papes, et plus monarchiques que certains rois, de quelques adeptes excentriques, tels que Henri Khunrath et les vrais illuminés de son école.

_Henri Khunrath_ est un personnage peu connu de ceux qui n'ont pas fait des sciences occultes une étude particulière; c'est pourtant un maître et un maître du premier ordre; c'est un prince souverain de la rose-croix, digne sous tous les rapports de ce titre scientifique et mystique. Ses pantacles sont splendides comme la lumière du Sohar, savants comme Trithême, exacts comme Pythagore, révélateurs du grand oeuvre comme le livre d'Abraham et de Nicolas Flamel.

Henri Khunrath était chimiste et médecin, il était né en 1502, et il avait quarante-deux ans, lorsqu'il parvint à la haute initiation théosophique. Le plus remarquable de ses ouvrages, son [367] _Amphithéâtre de la sagesse éternelle_, était publié en 1598, car l'approbation de l'empereur Rodolphe qui s'y trouve annexée est datée du 1er juin de cette même année. L'auteur, bien qu'il fît profession d'un protestantisme radical, y revendique hautement le nom de catholique et d'orthodoxe; il déclare avoir en sa possession, mais garder secrète comme il convient, une clef de l'apocalypse, clef triple et unique comme la science universelle. La division du livre est _septénaire_, et il y partage en sept degrés l'initiation à la haute philosophie; le texte est un commentaire mystique des oracles de Salomon; l'ouvrage se termine par des tableaux synoptiques, qui sont la synthèse de la haute magie et de la kabbale occulte, en tout ce qui peut être écrit et publié verbalement. Le reste, c'est-à-dire la partie ésotérique et indicible de la science, est exprimé par de magnifiques pantacles dessinés et gravés avec soin. Ces pantacles sont au nombre de neuf.

Le _premier_, contient le dogme d'Hermès.

Le _deuxième_, la réalisation magique.

Le _troisième_ représente le chemin de la sagesse et les travaux préparatoires de l'oeuvre.

Le _quatrième_ représente la porte du sanctuaire éclairée par sept rayons mystiques.

Le _cinquième_ est une rose de lumière, au centre de laquelle une forme humaine étend ses bras en forme de croix.

Le _sixième_ représente le laboratoire magique de Khunrath, avec son oratoire kabbalistique, pour démontrer la nécessité d'unir la prière au travail.

Le _septième_ est la synthèse absolue de la science.

Le _huitième_ exprime l'équilibre universel.

[368] Le _neuvième_ résume la doctrine particulière de Khunrath avec une énergique protestation contre tous ses détracteurs. C'est un pantacle hermétique encadré dans une caricature allemande pleine de verve et de naïve colère. Les ennemis du philosophe sont travestis en insectes, en oisons bridés, en boeufs et en ânes, le tout orné de légendes latines et de grosses épigrammes en allemand; Khunrath y est représenté à droite et à gauche, en costume de ville et en costume de cabinet, faisant face à ses adversaires, soit au dedans, soit au dehors: en habit de ville, il est armé d'une épée et marche sur la queue d'un scorpion; en costume de cabinet, il est muni de pincettes et marche sur la tête d'un serpent; au dehors il démontre, et chez lui il enseigne, comme ses gestes le font assez comprendre, toujours la même vérité sans craindre le souffle impur de ses adversaires, souffle si pestilentiel pourtant que les oiseaux du ciel tombent morts à leurs pieds. Cette planche très curieuse manque dans un grand nombre d'exemplaires de l'_Amphithéâtre_ de Khunrath.

Ce livre extraordinaire contient tous les mystères de la plus haute initiation; il est, comme l'auteur l'annonce dans son titre même: _Christiano-kabbalistique, divino-magique, physico-chimique, triple unique et universel_.

C'est un véritable manuel de haute magie et de philosophie hermétique, et l'on ne saurait trouver ailleurs, si ce n'est dans le Sepher Jésirah et le Sohar, une plus complète et plus parfaite initiation.

Dans les quatre importants corollaires qui suivent l'explication de la troisième figure, Khunrath établit: 1. Que la dépense à [369] faire pour le grand oeuvre (à part l'entretien et les dépenses personnelles de l'opérateur) ne doit pas excéder la _somme de trente thalers_; j'en parle sciemment, ajoute l'auteur, l'ayant appris de quelqu'un qui le savait. Ceux qui dépensent davantage se trompent et perdent leur argent. Ces mots: l'ayant appris de quelqu'un qui le savait, prouvent que Khunrath ou n'a pas fait lui-même la pierre philosophale, ou ne veut pas dire qu'il l'a faite, et cela par crainte des persécutions.

Khunrath établit ensuite l'obligation pour l'adepte, de ne consacrer à ses usages personnels que la dixième partie de sa richesse et consacrer tout le reste à la gloire de Dieu et aux oeuvres de charité.

Troisièmement, il affirme que les mystères du christianisme et ceux de la nature s'expliquant et s'illustrant réciproquement, le règne futur du Messie (le messianisme) s'établit sur la double base de la science et de la foi, en sorte que le livre de la nature confirmant les oracles de l'Évangile, on pourra convaincre par la science et par la raison les juifs et les mahométans de la vérité du christianisme, si bien qu'avec le concours de la grâce divine, ils seront infailliblement convertis à la religion de l'unité; il termine enfin par cette sentence:

SIGILLUM NATURAE ET ARTIS SIMPLICITAS.

_Le cachet de la nature et de l'art, c'est la simplicité_.

Du temps de Khunrath, vivait un autre médecin initié, philosophe hermétique et continuateur de la médecine de Paracelse; c'était _Oswald Crollius_, auteur du _Livre des signatures, ou de la vraie et vivante anatomie du grand et du petit monde_. Dans cet ouvrage dont la préface est un abrégé fort bien fait de la [370] philosophie hermétique, Crollius cherche à établir que Dieu et la nature ont en quelque sorte signé tous leurs ouvrages, et que tous les produits d'une force quelconque de la nature portent, pour ainsi dire, l'estampille de cette force imprimée en caractères indélébiles, en sorte que l'initié aux écritures occultes puisse lire à livre ouvert les sympathies et les antipathies des choses, les propriétés des substances et tous les autres secrets de la création. Les caractères des différentes écritures seraient primitivement empruntés à ces signatures naturelles qui existent dans les étoiles et dans les fleurs, sur les montagnes et sur le plus humble caillou. Les figures des cristaux, les cassures des minéraux, seraient des empreintes de la pensée que le Créateur avait en les formant. Cette idée est pleine de poésie et de grandeur, mais il manque une grammaire à cette langue mystérieuse des mondes, il manque un vocabulaire raisonné à ce verbe primitif et absolu. Le roi Salomon seul passe pour avoir accompli ce double travail; or les livres occultes de Salomon sont perdus: Crollius entreprenait donc non pas de les refaire, mais de retrouver les principes fondamentaux de cette langue universelle du Verbe créateur.

Par ces principes on reconnaîtrait que les hiéroglyphes primitifs formés des éléments mêmes de la géométrie correspondraient aux lois constitutives et essentielles des formes déterminées par les mouvements alternés ou combinés que décident les attractions équilibrantes; on reconnaîtrait à leur seule figure extérieure les simples et les composés, et par les analogies des figures avec les nombres, on pourrait faire une classification mathématique de toutes les substances révélées par les lignes de [371] leurs surfaces. Il y a au fond de ces aspirations, qui sont des réminiscences de la science édénique, tout un monde de découvertes à venir pour les sciences. Paracelse les avait pressenties, Crollius les indique, un autre viendra pour les réaliser et les démontrer. La folie d'hier sera le génie de demain, et le progrès saluera ces sublimes chercheurs qui avaient deviné ce monde perdu et retrouvé cette Athlantide du savoir humain!

Le commencement du XVIIe siècle fut la grande époque de l'alchimie, alors parurent: _Philippe Muller_, _Jean Thorneburg_, _Michel Mayer_, _Ortelius_, _Poterius_, _Samuel Northon_, le _baron de Beausoleil_, _David Planiscampe_, _Jean Duchesne_, _Robert Flud_, _Benjamin Mustapha_, le _président d'Espagnet_, le cosmopolite qu'il fallait nommer le premier, _de Nuisement_, qui a traduit et publié les remarquables écrits du cosmopolite, _Jean-Baptiste Van Helmont_, _Irénée Philalèthe_, _Rodolphe Glauber_, le sublime cordonnier _Jacob Boehm_. Les principaux de ces initiés s'adonnaient aux recherches de la haute magie, et en cachaient avec soin le nom décrié sous les apparences des recherches hermétiques. Le Mercure des sages qu'ils voulaient trouver et donner à leurs disciples, c'était la synthèse scientifique et religieuse, c'était la paix qui réside dans la souveraine unité. Les mystiques n'étaient alors que les croyants aveugles des véritables illuminés, et l'illuminisme proprement dit n'était que la science universelle de la lumière. En 1623, au printemps, on trouva affichée dans les rues de Paris cette étrange proclamation:

«Nous, députés des frères rose-croix, faisons séjour visible et [372] invisible dans cette ville, par la grâce du Très-Haut, vers lequel se tourne le coeur des sages; nous enseignons, sans aucune sorte de moyens extérieurs, à parler les langues des pays que nous habitons, et nous tirons les hommes, nos semblables, de la terreur et de la mort.

«S'il prend envie à quelqu'un de nous voir par curiosité seulement, il ne communique jamais avec nous; mais si sa volonté le porte réellement et de fait à s'inscrire sur les registres de notre confraternité, nous, qui jugeons des pensées, lui ferons voir la vérité de nos promesses, tellement que nous ne mettons point le lieu de notre demeure, puisque la pensée, jointe à la volonté réelle du lecteur, sera capable de nous faire connaître à lui et lui à nous.»

L'opinion se préoccupa alors de cette manifestation mystérieuse, et si quelqu'un alors demandait hautement ce que c'était que les frères rose-croix, souvent un personnage inconnu prenait à part le questionneur, et lui disait gravement:

«Prédestinés à la réforme qui doit s'accomplir bientôt dans tout l'univers, les rose-croix sont les dépositaires de la suprême sagesse, et paisibles possesseurs de tous les dons de la nature, ils peuvent les dispenser à leur gré.

«En quelque lieu qu'ils soient, ils connaissent mieux toutes les choses qui se passent dans le reste du monde, que si elles leur étaient présentes; ils ne sont sujets ni à la faim ni à la soif, et n'ont à craindre ni la vieillesse ni les maladies.

«Ils peuvent commander aux esprits et aux génies les plus puissants.

[373] «Dieu les a couverts d'une nuée pour les défendre de leurs ennemis, et on ne peut les voir que quand ils le veulent, eût-on des yeux plus perçants que ceux de l'aigle.

«Ils tiennent leurs assemblées générales dans les pyramides d'Egypte.

«Mais ces pyramides sont pour eux comme le rocher d'où jaillissait la source de Moïse, elles marchent avec eux dans le désert, et les suivront jusqu'à leur entrée dans la terre promise.»

CHAPITRE VI.

PROCÈS DE MAGIE.

SOMMAIRE.--Gaufridi, Urbain Grandier, Boulé et Picart, le père Girard et mademoiselle Cadière.--Phénomènes des convulsions.--Anecdotes diverses.

L'auteur grec qui a écrit la description du tableau allégorique de Cebès finit son oeuvre par cette conclusion admirable:

«Il n'y a qu'un bien véritable à désirer, c'est la sagesse; et il n'y a qu'un mal à craindre, c'est la folie.»

Le mal moral en effet, la méchanceté, le crime, ne sont autre chose qu'une folie véritable: et le père Hilarion Tissot a toutes les sympathies de notre coeur, lorsqu'il répète sans cesse dans ses brochures follement courageuses qu'au lieu de punir les criminels, il faudrait les soigner et les guérir.

[374] Nous disons les sympathies de notre coeur, parce que notre raison proteste contre cette trop charitable interprétation du crime dont les conséquences seraient de détruire la sanction de la morale en désarmant la loi. Nous comparons la folie à l'ivresse, et considérant que l'ivresse est presque toujours volontaire, nous applaudissons à la sagesse des juges qui, ne regardant pas la perte spontanée de la raison comme une excuse, punissent sans pitié les délits et les crimes commis dans l'ivresse. Un jour viendra même peut-être où l'ivresse sera comptée parmi les circonstances aggravantes, et où tout être intelligent qui se mettra volontairement hors de la raison, se trouvera hors de la loi. La loi n'est-elle pas la raison de l'humanité?

Malheur à l'homme qui s'enivre soit de vin, soit d'orgueil, soit de haine, soit même d'amour! Il est aveugle, il est injuste, il est le jouet de la fatalité; c'est un fléau qui marche, c'est une calamité vivante; il peut tuer, il peut violer; c'est un fou sans chaîne; haro sur lui! La société a droit de se défendre; c'est plus que son droit, c'est son devoir, car elle a des enfants.

Ces réflexions nous viennent au sujet des procès de magie dont nous avons à rendre compte. On a trop accusé l'Église et la société de meurtre judiciaire sur des fous; nous admettons que les sorciers étaient des fous sans doute, mais c'étaient des fous de perversité; si parmi eux quelques innocents malades ont péri, ce sont des malheurs dont l'Église et la société ne sauraient être responsables. Tout homme condamné suivant les lois de son pays et les formes judiciaires de son temps, est justement [375] condamné, son innocence possible n'appartient plus qu'à Dieu; devant les hommes il est et doit rester coupable.

Ludwig Tieck, dans un remarquable roman intitulé le _Sabbat des sorcières_, met en scène une sainte femme, une pauvre vieille épuisée de macérations, la tête affaiblie par les jeûnes et les prières, qui, pleine d'horreur pour les sorciers, et disposée par excès d'humilité à s'accuser de tous les crimes, finit par se croire en effet sorcière, s'en accuse, en est convaincue par erreur et par prévention, puis est brûlée vive. Cette histoire fût-elle vraie, que prouverait-elle? Qu'une erreur judiciaire est possible, rien de plus, rien de moins.

Mais si l'erreur judiciaire est possible en fait, elle ne saurait l'être en droit: autrement que deviendrait la justice humaine?

_Socrate_ condamné à mort aurait pu fuir, et ses juges eux-mêmes lui en eussent fourni les moyens, mais il respecta les lois et voulut mourir.

C'est aux lois et non aux tribunaux du moyen âge qu'il faut s'en prendre de la rigueur de certaines sentences. Mais Gilles de Laval, dont nous ayons raconté les crimes et le supplice, fut-il injustement condamné, et devait-on l'absoudre parce qu'il était fou? Étaient-elles innocentes ces horribles folles qui composaient des philtres avec la moelle des petits enfants? La magie noire d'ailleurs était la folie générale de cette malheureuse époque: les juges, à force d'étudier les questions de sorcellerie finissaient quelquefois par se croire sorciers eux-mêmes. La sorcellerie, dans plusieurs localités, devenait épidémique, et les supplices semblaient multiplier les coupables.

[376] On peut voir dans les démonographes, tels que Delancre, Delrio, Sprenger, Bodin, Torre-Blanca et les autres, les récits d'un grand nombre de procès dont les détails sont aussi fastidieux que révoltants. Les condamnés sont pour la plupart des hallucinés et des idiots, mais des idiots méchants et des hallucinés dangereux; les passions érotiques, la cupidité et la haine sont les causes principales de l'égarement de leur raison: ils étaient capables de tout. Sprenger dit que les sorcières s'entendaient avec les sages-femmes pour leur acheter des cadavres d'enfants nouveau-nés. Les sages-femmes tuaient ces innocents au moment même de leur naissance, en leur enfonçant de longues aiguilles dans le cerveau, on déclarait un enfant mort et on l'enterrait. La nuit venue, les stryges grattaient la terre et en arrachaient le cadavre, elles le faisaient bouillir dans une chaudière avec des herbes narcotiques et vénéneuses, puis distillaient, alambiquaient, mélangeaient cette gélatine humaine. Le liquide servait d'élixir de longue vie, le solide était broyé et incorporé aux graisses de chat noir mélangées de suie qui servaient aux frictions magiques. Le coeur se soulève de dégoût à la lecture de ces révélations abominables, et l'indignation fait taire la pitié; mais lorsqu'on en vient aux procédures, lorsqu'on voit la crédulité et la cruauté des juges, les fausses promesses de grâce qu'ils emploient pour obtenir des aveux, les tortures atroces, les visites obscènes, les précautions honteuses et ridicules, puis après tout cela, le bûcher en place publique, l'assistance dérisoire du clergé qui livre au bras séculier en demandant grâce pour ceux qu'il voue à la mort, on est forcé de [377] conclure qu'au milieu de tout ce chaos, la religion seule reste sainte, mais que les hommes sont tous également des idiots ou des scélérats.

Ainsi en 1598, un prêtre limousin, nommé _Pierre Aupetit_, est brûlé vif pour des aveux ridicules qui lui ont été arrachés par la torture.

A Dôle, en 1599, on brûle une femme nommée _Antide Collas_, parce que sa conformation sexuelle avait quelque chose de phénoménal, qu'on crut ne pouvoir expliquer que par un commerce infâme avec Satan. La malheureuse, mise et remise à la torture, dépouillée, sondée, visitée en présence des médecins et des juges, écrasée de honte et de douleurs, avoua tout pour en finir.

_Henri Boguet_, juge de Saint-Claude, raconte lui-même qu'il fit torturer une femme comme sorcière, _parce qu'il manquait quelque chose à la croix de son chapelet_, signe certain de sorcellerie, au dire de ce féroce imbécile.

Un enfant de douze ans, stylé par les inquisiteurs, vient accuser son père de l'avoir mené au sabbat. Le père meurt en prison par suite de ses tortures, et l'on propose de faire brûler l'enfant. Boguet s'y oppose et se fait un mérite de cette clémence.