Histoire de la magie

Chapter 29

Chapter 293,479 wordsPublic domain

«On s'est imaginé, écrit le père Desbillons, et je vois qu'on croit encore aujourd'hui, que la régénération, qu'il suppose avoir été faite par la mère Jeanne, est le fondement de son système; le système dont il ne s'est jamais départi, si ce n'est peut-être quelques années avant sa mort, subsistait en entier avant qu'il eût entendu parler de cette mère Jeanne. Il s'était mis dans la tête que le règne évangélique de Jésus-Christ, établi par les apôtres, ne pouvait plus ni se soutenir parmi les chrétiens, ni se propager parmi les infidèles, que par les lumières de la raison.... A ce principe, qui le regardait personnellement, il en joignait un autre qui consistait dans la destination d'un roi de France à la monarchie universelle, il fallait lui préparer les voies par la conquête des coeurs et la conviction des esprits, afin qu'il n'y eût plus dans le monde qu'une seule croyance, et que Jésus-Christ y régnât par un seul roi, par une seule loi et une seule foi.»

Voilà ce qui prouve, suivant le père Desbillons, que Postel était fou.

[352] Fou, pour avoir pensé que la religion doit régner sur les esprits par la raison suprême de son dogme, et que la monarchie, pour être forte et durable, doit enchaîner les coeurs par les conquêtes de la prospérité publique de la paix.

Fou, pour avoir cru à l'avènement du règne de celui à qui nous demandons tous les jours que son règne arrive.

Fou, parce qu'il croyait à la raison et à la justice sur la terre!...

Eh bien, ils disent vrai: le pauvre Postel était fou.

La preuve de sa folie, c'est qu'il écrivit, comme nous l'avons dit, aux pères du concile de Trente, pour les supplier de bénir tout le monde et de ne lancer d'anathèmes contre personne.

Autre folie; il essaya de convertir les jésuites à ses idées, et de leur faire prêcher la concorde universelle entre les hommes, la paix entre les souverains, la raison aux prêtres et la bonté aux princes de ce monde.

Enfin, dernière et suprême folie, il négligea les biens de la terre et la faveur des grands, vécut toujours humblement et pauvrement, ne posséda jamais rien que sa science et ses livres, et n'ambitionna jamais autre chose que la vérité et la justice.

Dieu fasse paix à l'âme du pauvre Guillaume Postel!

Il était si doux et si bon, que ses supérieurs ecclésiastiques eurent pitié de lui, et pensant probablement, comme on l'a dit plus tard de La Fontaine, qu'il était plus bête que méchant, ils se contentèrent de le renfermer dans un couvent pour le reste de ses jours. Postel les remercia du calme qu'ils procuraient ainsi à la fin de sa vie et mourut paisiblement en rétractant tout ce [353] que ses supérieurs voulurent. L'homme de la concorde universelle ne pouvait être un anarchiste, et avant toute chose c'était le plus sincère des catholiques et le plus humble des chrétiens.

On retrouvera un jour les ouvrages de Postel, et on les lira avec étonnement.

Passons à un autre fou, celui-ci s'appelle _Théophraste Auréole Bombast_, et on le connaît dans le monde magique sous le nom célèbre de _Paracelse_.

Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit de ce maître dans notre _dogme et rituel de la haute magie_, nous ajouterons seulement quelques remarques sur la médecine occulte dont Paracelse fut le rénovateur.

Cette médecine vraiment universelle repose sur une vaste théorie de la lumière, que les adeptes nomment l'or fluide ou potable. La lumière, cet agent créateur, dont les vibrations donnent à toutes choses le mouvement et la vie; la lumière latente dans l'éther universel, rayonnante autour des centres absorbants, qui s'étant saturés de lumière projettent à leur tour le mouvement et la vie, et forment ainsi des courants créateurs; la lumière astralisée dans les astres, animalisée dans les animaux, humanisée dans les hommes; la lumière qui végète dans les plantes, qui brille dans les métaux, qui produit toutes les formes de la nature, et les équilibre toutes par les lois de la sympathie universelle, c'est cette lumière qui produit les phénomènes du magnétisme devinés par Paracelse, c'est elle qui colore le sang en se dégageant de l'air, aspiré et renvoyé par le soufflet hermétique des poumons; le sang alors devient un véritable élixir de vie où des globules [354] vermeils et aimantés de lumière vivante nagent dans un fluide légèrement doré. Ces globules sont de véritables semences prêtes à prendre toutes les formes du monde dont le corps humain est l'abrégé, ils peuvent se subtiliser et se coaguler, renouvelant ainsi les esprits qui circulent dans les nerfs, et la chair qui s'affermit autour des os; ils rayonnent au dehors ou plutôt en se spiritualisant ils se laissent entraîner par les courants de la lumière, et circulent dans le corps astral, ce corps intérieur et lumineux que l'imagination dilate chez les extatiques, en sorte que leur sang va quelquefois colorer à distance des objets que leur corps astral pénètre pour se les identifier. Nous démontrerons dans un ouvrage spécial sur la médecine occulte, tout ce que nous avançons ici, quelque étrange et quelque paradoxal que cela puisse paraître d'abord aux hommes de science. Telles étaient les bases de la médecine de Paracelse, il guérissait par _sympathie de lumière_, il appliquait les médicaments non au corps extérieur et matériel qui est tout passif, et qu'on peut même tailler et déchirer sans qu'il sente rien quand le corps astral se retire, mais à ce médium intérieur, à ce corps, principe des sensations dont il ravivait la quintessence par des quintessences sympathiques. Ainsi, par exemple, il guérissait les blessures en appliquant de puissants réactifs au sang répandu dont il renvoyait vers le corps l'âme physique et la séve purifiée. Pour guérir un membre malade, il faisait un membre de cire auquel il attachait, par la puissance de sa volonté, le magnétisme du membre malade; il appliquait à cette cire le vitriol, le fer et le feu, et réagissait ainsi par l'imagination et la correspondance magnétique sur le malade lui-même dont ce membre de cire était devenu l'appendice et le [355] supplément. Paracelse connaissait LES MYSTÈRES DU SANG, il savait pourquoi les prêtres de Baal, pour faire descendre le feu du ciel, se faisaient des incisions avec des couteaux; il savait pourquoi les Orientaux qui veulent inspirer à une femme de l'amour physique, répandent leur sang devant elle; il savait comment le sang répandu crie vengeance ou miséricorde et remplit l'air d'anges ou de démons. C'est le sang, en effet, qui est l'instrument des rêves, c'est lui qui fait abonder les images dans notre cerveau pendant le sommeil, car le sang est plein de lumière astrale. Les globules en sont bisexuels, aimantés et ferrés, sympathiques et répulsifs. De l'âme physique du sang, on peut faire sortir toutes les formes et toutes les images du monde... Lisons le récit d'un voyageur estimé:

«A Baroche, dit le voyageur Tavernier, les Anglais ont un fort beau logis, et je me souviens qu'y arrivant un jour, en revenant d'Agra à Surate, avec le président des Anglais, il vint aussitôt des charlatans lui demander s'il voulait qu'ils lui montrassent quelques tours de leur métier: ce qu'il eut la curiosité de voir.

»La première chose qu'ils firent fut d'allumer un grand feu, et de faire rougir des chaînes de fer dont ils s'entortillèrent le corps, faisant semblant qu'ils en ressentaient quelque douleur, mais n'en recevant au fond aucun dommage. Ensuite, ils prirent un petit morceau de bois, et, l'ayant planté en terre, ils demandèrent à quelqu'un de la compagnie quel fruit il voulait avoir. On leur dit que l'on souhaitait des mangues, et alors un de ces charlatans, se couvrant d'un linceul, s'accroupit contre [356] terre jusqu'à cinq ou six reprises.--J'eus la curiosité de monter à une chambre pour voir d'en haut par une ouverture du linceul, ce que cet homme faisait, et j'aperçus que, se coupant la chair sous les aisselles avec un rasoir, il frottait de son sang le morceau de bois. A chaque fois qu'il se relevait, le bois croissait a vue d'oeil, et, à la troisième, il en sortit des branches avec des bourgeons. A la quatrième fois, l'arbre fut couvert de feuilles, et, à la cinquième, on lui vit des fleurs.

»Le président des Anglais avait alors son ministre avec lui, l'ayant mené à Amadabat pour baptiser un enfant du Commandeur hollandais, et dont il avait été prié d'être le parrain; car il faut remarquer que les Hollandais ne tiennent point de ministres que dans les lieux où ils ont ensemble des marchands et des soldats. Le ministre anglais avait protesté d'abord qu'il ne pouvait consentir que des chrétiens assistassent à de semblables spectacles; et dès qu'il eut vu que, d'un morceau de bois sec, ces gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre de quatre ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs comme au printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit hautement qu'il ne donnerait jamais la communion à aucun de ceux qui demeureraient davantage à voir ces choses. Cela obligea le président de congédier ces charlatans.»

Le docteur Clever de Maldigny, à qui nous empruntons cette citation, regrette que les mangues se soient arrêtées en si beau chemin, mais il n'entreprend pas d'expliquer le phénomène. Nous croyons que c'était une fascination par le magnétisme de la lumière rayonnante du sang; c'était ce que nous avons défini ailleurs: un phénomène d'_électricité magnétisée_, identique avec [357] celui qu'on nomme _palingénésie_, et qui consiste à faire apparaître une plante vivante dans un vase qui contient la cendre de cette même plante morte depuis longtemps.

Tels étaient les secrets que connaissait Paracelse, et c'est en employant aux usages de la médecine ces forces cachées de la nature, qu'il se fit tant d'admirateurs et tant d'ennemis. Paracelse était loin d'ailleurs d'être un bonhomme comme Postel, il était naturellement agressif et batailleur; son génie familier était caché, disait-il, dans le pommeau de sa grande épée, et il ne la quittait jamais. Sa vie fut une lutte incessante; il voyageait, il disputait, il écrivait, il enseignait. Il était plus curieux de résultats physiques que de conquêtes morales, aussi fut-il le premier des magiciens opérateurs et le dernier des sages adeptes. Sa philosophie était toute de sagacité, aussi l'intitulait-il lui-même _philosophia sagax_. Il a plus deviné que personne sans avoir jamais rien su complètement. Rien n'égale ses intuitions, si ce n'est la témérité de ses commentaires. C'était l'homme des expériences hardies, il s'enivrait de ses opinions et de sa parole, il s'enivrait même autrement, si l'on en croit ses chroniqueurs. Les écrits qu'il a laissés sont précieux pour la science, mais il faut les lire avec précaution; on peut l'appeler le divin Paracelse, en prenant cet adjectif dans le sens de divinateur, c'est un oracle, mais ce n'est pas un vrai maître; c'est comme médecin surtout qu'il est grand, puisqu'il avait trouvé la médecine universelle: il ne put toutefois conserver sa propre vie, et il mourut encore jeune, épuisé par ses travaux et par ses excès, laissant après lui un nom d'une gloire fantastique et douteuse, fondée sur des [358] découvertes dont ses contemporains ne profitèrent pas. Il mourut sans avoir dit son dernier mot, et il est un de ces personnages mystérieux dont on peut dire comme d'Hénoch et de saint Jean: Il n'est pas mort, et il reviendra visiter la terre avant le dernier jour!

CHAPITRE V.

SORCIERS ET MAGICIENS CÉLÈBRES.

SOMMAIRE.--La _Divine comédie_ et le _Roman de la rose_.--La Renaissance.--Démêlés de Martin Luther et du diable.--Catherine de Médicis.--Henri III et Jacques Clément--Les rose-croix.--Henri Kunrath.--Osvald Crollius.--Les alchimistes et les magiciens au commencement du XVIIe siècle.

On a multiplié les commentaires et les études sur l'oeuvre de _Dante_, et personne, que nous sachions, n'en a signalé le principal caractère. L'oeuvre du grand Gibelin est une déclaration de guerre à la papauté par la révélation hardie des mystères. L'épopée de Dante est joannite et gnostique, c'est une application hardie des figures et des nombres de la kabbale aux dogmes chrétiens, et une négation secrète de tout ce qu'il y a d'absolu, dans ces dogmes; son voyage à travers les mondes surnaturels s'accomplit comme l'initiation aux mystères d'Éleusis et de Thèbes. C'est Virgile qui le conduit et le protège dans les cercles du nouveau Tartare, comme si Virgile, le tendre et mélancolique prophète des destinées du fils de Pollion, était aux yeux du poète florentin le père illégitime, mais véritable de [359] l'épopée chrétienne. Grâce au génie païen de Virgile, Dante échappe à ce gouffre sur la porte duquel il avait lu une sentence de désespoir, il y échappe _en mettant sa tête à la place de ses pieds_ et ses _pieds à la place de sa tête_, c'est-à-dire en prenant le contrepied du dogme, et alors il remonte à la lumière en se servant du démon lui-même comme d'une échelle monstrueuse; il échappe à l'épouvante à force d'épouvante, à l'horrible à force d'horreur. L'enfer, semble-t-il dire, n'est une impasse que pour ceux qui ne savent pas se retourner; il prend le diable à rebrousse-poil, s'il m'est permis d'employer ici cette expression familière, et s'émancipe par son audace. C'est déjà le protestantisme dépassé, et le poète des ennemis de Rome a déjà deviné Faust montant au ciel sur la tête de Méphistophélès vaincu. Remarquons aussi que l'enfer de Dante n'est qu'un purgatoire négatif. Expliquons-nous: son purgatoire semble s'être formé dans son enfer comme dans un moule, c'est le couvercle et comme le bouchon du gouffre, et l'on comprend que le titan florentin en escaladant le paradis voudrait jeter d'un coup de pied le purgatoire dans l'enfer.

Son ciel se compose d'une série de cercles kabbalistiques divisés par une croix comme le pantacle d'Ézéchiel; au centre de cette croix fleurit une rose, et nous voyons apparaître pour la première fois exposé publiquement et presque catégoriquement expliqué le symbole des rose-croix.

Nous disons pour la première fois, parce que Guillaume de Lorris, mort en 1260, cinq ans avant la naissance d'Alighieri, n'avait pas achevé son _Roman de la rose_, qui fut continué par Clopinel, [360] un demi-siècle plus tard. On ne découvrira pas sans étonnement que le Roman de la rose et la Divine comédie sont les deux formes opposées d'une même oeuvre: l'initiation à l'indépendance de l'esprit, la satire de toutes les institutions contemporaines et la formule allégorique des grands secrets de la Société des rose-croix.

Ces importantes manifestations de l'occultisme coïncident avec l'époque de la chute des templiers, puisque Jean de Meung ou Clopinel, contemporain de la vieillesse de Dante, florissait pendant ses plus belles années à la cour de Philippe le Bel. Le _Roman de la rose_ est l'épopée de la vieille France. C'est un livre profond sous une forme légère, c'est une révélation aussi savante que celle d'Apulée des mystères de l'occultisme. La rose de Flamel, celle de Jean de Meung et celle de Dante sont nées sur le même rosier.

Dante avait trop de génie pour être un hérésiarque.

Les grands hommes impriment à l'intelligence un mouvement qui se prouve plus tard par des actes dont l'initiative appartient aux médiocrités remuantes. Dante n'a peut-être jamais été lu, et n'eût certainement jamais été compris par Luther. Cependant l'oeuvre des Gibelins fécondée par la puissante pensée du poète, souleva lentement l'empire contre la papauté, en se perpétuant sous divers noms de siècle en siècle, et rendit enfin l'Allemagne protestante. Ce n'est certainement pas Luther qui a fait la réforme, mais la réforme s'est emparée de Luther et l'a poussé en avant. Ce moine aux épaules carrées n'avait que de l'entêtement et de l'audace, mais c'était l'instrument qu'il fallait aux idées révolutionnaires. _Luther_ était le Danton de la théologie [361] anarchique; superstitieux et téméraire, il se croyait obsédé par le diable; le diable lui dictait des arguments contre l'Église, le diable le faisait raisonner, déraisonner et surtout écrire. Ce génie inspirateur de tous les Caïns ne demandait alors que de l'encre, bien sûr qu'avec cette encre distillée par la plume de Luther, il ferait bientôt des flots de sang. Luther le sentait et il haïssait le diable parce que c'était encore un maître; un jour il lui lança son écritoire à la tête comme s'il voulait le rassasier par cette violente libation. Luther jetant son encrier à la tête du diable, nous rappelle ce facétieux régicide qui, en signant la mort de Charles Ier, barbouilla d'encre ses complices.

«_Plutôt Turc que papiste!_» c'était la devise de Luther; et en effet le protestantisme n'est au fond, comme l'islamisme, que le déisme pur organisé en culte conventionnel, et n'en diffère que par des restes de catholicisme mal effacé. Les protestants sont, au point de vue de la négation du dogme catholique, des musulmans avec quelques superstitions de plus et un prophète de moins.

Les hommes renoncent plus volontiers à Dieu qu'au diable, les apostats de tous les temps l'ont assez prouvé. Les disciples de Luther, divisés bientôt par l'anarchie, n'avaient plus entre eux qu'un lien de croyance commune, ils croyaient tous à Satan, et ce spectre grandissant à mesure que leur esprit de révolte les éloignait de Dieu, arrivait à des proportions terribles. Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, étant un jour en chaire, vit entrer dans le temple un homme noir qui s'assit devant lui, et le regarda pendant tout le temps de son sermon avec une fixité terrible; il se trouble, descend de chaire, interroge les [362] assistants; personne n'a vu le fantôme. Carlostad revient chez lui tout épouvanté, le plus jeune de ses fils vient au-devant de lui, et lui raconte qu'un inconnu vêtu de noir est venu le demander et a promis de revenir dans trois jours. Plus de doute pour l'halluciné; le visiteur n'est autre que le spectre de la vision. La frayeur lui donne la fièvre, il se met au lit et meurt avant le troisième jour.

Ces malheureux sectaires avaient peur de leur ombre, leur conscience était restée catholique et les damnait impitoyablement. Luther se promenant un soir avec sa femme Catherine de Bora, regarda le ciel plein d'étoiles, et dit à demi-voix avec un profond soupir: «Beau ciel que je ne verrai jamais!»--«Eh quoi, dit la femme, pensez-vous donc être réprouvé?»--«Qui sait, dit Luther, si Dieu ne nous punira pas d'avoir été infidèles à nos voeux?» Peut-être qu'alors si Catherine, en le voyant douter ainsi de lui-même, l'eût abandonné en le maudissant, le réformateur, brisé par cet avertissement divin, eût reconnu combien il avait été criminel en trahissant l'Église sa première épouse, et eut tourné des yeux en larmes vers le cloître qu'il avait lui-même abandonné! Mais Dieu qui résiste aux superbes, ne le trouva pas digne sans doute de cette salutaire douleur. La comédie sacrilège du mariage de Luther avait été le châtiment providentiel de son orgueil, et comme il persévéra dans son péché, son châtiment ne le quitta pas et le ridiculisa jusqu'à la fin. Il mourut entre le diable et sa femme, effrayé de l'un et fort embarrassé de l'autre.

La corruption et la superstition s'accommodent bien ensemble. L'époque de la renaissance débauchée, persécutrice et crédule, ne [363] fut certes pas la renaissance de la raison. _Catherine de Médicis_ était sorcière, _Charles IX_ consultait les nécromants, _Henri III_ faisait des parties de dévotion et de débauche. C'était alors le bon temps des astrologues, bien qu'on en torturât quelques-uns de temps en temps pour les forcer à changer leurs prédictions. Les sorciers de cour à cette époque se mêlaient d'ailleurs toujours un peu d'empoisonnements et méritaient assez la corde. _Trois-Échelles_, le magicien de Charles IX, était prestidigitateur et fripon; il se confessa un jour au roi, et ce n'étaient pas peccadilles que ses méfaits; le roi lui fit grâce avec menace de pendaison en cas de rechute. Trois-Échelles retomba et fut pendu.

Lorsque la ligue eut juré la mort du faible et misérable _Henri III_, elle eut recours aux envoûtements de la magie noire. L'Étoile assure que l'image en cire du roi était placée sur les autels où les prêtres ligueurs disaient la messe, et qu'on perçait cette image avec un canif en prononçant une oraison de malédictions et d'anathème. Comme le roi ne mourait pas assez vite, on en conclut qu'il était sorcier. Des pamphlets coururent où Henri III était représenté tenant des conventicules où les crimes de Sodome et de Gomorrhe n'étaient que le prélude d'attentats plus inouïs et plus affreux. Le roi, disait-on, avait parmi ses mignons un personnage inconnu qui était le diable en personne; on enlevait des jeunes vierges que ce prince prostituait violemment à Béelzébut; le peuple croyait à ces fables, et il se trouva enfin un fanatique pour exécuter les menaces de l'envoûtement. _Jacques Clément_ eut des visions et entendit des voix impérieuses qui lui commandaient de tuer le roi. Cet halluciné courut au régicide comme un martyr, et mourut [364] en riant comme les héros de la mythologie scandinave. Des chroniqueurs scandaleux ont prétendu qu'une grande dame de la cour avait uni aux inspirations de la solitude du moine, le magnétisme de ses caresses: cette anecdote manque de probabilité. La chasteté du moine entretenait son exaltation, et s'il eût commencé à vivre de la vie fatale des passions, une soif insatiable de plaisir se fût emparée de tout son être, et il n'eût plus voulu mourir.