Histoire de la magie

Chapter 28

Chapter 283,480 wordsPublic domain

Raymond Lulle a renfermé dans son testament philosophique tous les principes de cette science, mais d'une manière voilée, comme c'était l'usage et le devoir de tous les adeptes: aussi composa-t-il une clef de ce testament, puis une clef de la clef, c'est-à-dire un codicille qui est, selon nous, le plus important de ses écrits sur l'alchimie. Les principes qu'on y trouve et les procédés qui y sont exposés n'ont rien de commun avec la sophistication des métaux purs, ni avec la séparation des alliages. C'est une théorie conforme aux principes de Geber et d'Arnauld de Villeneuve pour la pratique, et aux plus hautes conceptions de la kabbale pour la doctrine. Les esprits sérieux qui ne se laissent pas décourager par le discrédit où l'ignorance fait parfois tomber les grandes choses, doivent, pour continuer après les plus puissants génies de l'ancien monde la recherche de l'absolu, étudier d'abord et méditer kabbalistiquement le codicille de Raymond Lulle.

Toute la vie de ce merveilleux adepte, le premier initié après saint Jean qui ait été voué à l'apostolat hiérarchique de la sainte orthodoxie, toute sa vie, disons-nous, se passa en fondations pieuses, en prédications, en travaux scientifiques immenses. Ainsi, l'an 1276 il fonda à Palma un collège de franciscains voués à l'étude des langues orientales et surtout de [339] la langue arabe, avec la mission spéciale de réfuter les livres des docteurs mahométans, et de prêcher aux Maures la foi chrétienne. Jean XXI confirma cette institution par un bref daté de Viterbe, le 16 des calendes de décembre, la première année de son pontificat.

Depuis l'an 1293 jusqu'à l'an 1311, il sollicite et obtient du pape Nicolas IV et des rois de France, de Sicile, de Chypre, de Majorque, l'établissement de plusieurs collèges pour l'étude des langues. Partout il enseigne son grand art qui est une synthèse universelle des connaissances humaines, et qui a pour but d'amener les hommes à n'avoir plus qu'une seule langue comme ils n'auront qu'une pensée. Il vient à Paris, et en émerveille les plus savants docteurs; puis il va en Espagne, s'arrête à Complute, et y fonde une académie centrale pour l'étude des langues et des sciences; il réforme plusieurs couvents, voyage en Italie et recrute des soldats pour un nouvel ordre militaire dont il sollicite l'institution à ce même concile de Vienne qui condamne les templiers. C'est la science catholique, c'est la vraie initiation de saint Jean qui veut reprendre à des mains infidèles le glaive défenseur du temple. Les grands de la terre se moquent du pauvre Raymond Lulle, et font malgré eux tout ce qu'il désire. Cet illuminé qu'on appelle par dérision Raymond le fantastique, semble être le pape des papes et le roi des rois: il est pauvre comme Job, et il fait l'aumône aux souverains; on le dit fou, et il confond les sages. Le plus grand politique du temps, le cardinal Ximenès, esprit aussi vaste que sérieux, ne parle de lui qu'en l'appelant le divin Raymond Lulle et le docteur très illuminé. Il mourut, suivant Génébrard, en 1314, ou [340] en 1315, suivant l'auteur de la préface des _Méditations de l'ermite Blaquerne._ Il était âgé de quatre-vingts ans, et la fin de sa laborieuse et sainte existence arriva le jour de la fête et du martyre des apôtres saint Pierre et saint Paul.

Disciple des grands kabbalistes, Raymond Lulle voulait établir une philosophie universelle et absolue, en substituant aux abstractions conventionnelles des systèmes la notion fixe des réalités de la nature, et aux termes ambigus de la scholastique, un verbe simple et naturel. Il reprochait aux définitions des savants de son temps d'éterniser les disputes par leurs inexactitudes et leurs amphibologies. L'_homme est un animal raisonnable_, dit Aristote; l'homme n'est pas un animal, peut-on répondre, et il est rarement raisonnable. De plus, _animal_ et _raisonnable_ sont deux termes qui ne sauraient s'accorder. Un fou, selon vous, ne serait pas un homme, etc. Raymond Lulle définit les choses par leur nom même et non par des synonymes ou des à peu près; puis il explique les noms par l'étymologie. Ainsi à cette question: qu'est-ce que l'homme? il répondra: ce mot, pris dans une acception générale, signifie la condition humaine; pris dans une acception particulière, il désigne la personne humaine. Mais qu'est-ce que la personne humaine? --Originairement, c'est la personne que Dieu a faite en donnant un souffle de vie à un corps tiré de la _terre (humus)_; actuellement, c'est vous, c'est moi, c'est Pierre, c'est Paul, etc. Les gens habitués au jargon scientifique vont alors se récrier et diront au docteur illuminé que tout le monde en pourrait dire autant, qu'il raisonne comme un enfant; qu'avec cette méthode tout le monde serait savant, et qu'on préférerait [341] le bon sens des gens du peuple à toute la doctrine des académies: c'est bien ce que je veux, répondrait simplement Raymond Lulle. De là le reproche de puérilité adressé à toute la théorie savante de Raymond Lulle, et elle était puérile en effet, puérile comme la morale de celui qui a dit: si vous ne devenez semblables à des petits enfants, vous n'entrerez jamais dans le royaume du ciel. Le royaume du ciel, n'est-ce pas aussi le royaume de la science, puisque toute la vie céleste des hommes et de Dieu n'est qu'intelligence et amour!

Raymond Lulle voulait opposer la kabbale devenue chrétienne à la magie fataliste des Arabes, les traditions de l'Égypte à celles de l'Inde, la magie de lumière à la magie noire; il disait que dans les derniers temps, les doctrines de l'Antéchrist seraient un réalisme matérialisé, et qu'alors ressusciteraient toutes les monstruosités de la mauvaise magie; il préparait donc les esprits au retour d'Hénoch, c'est-à-dire à la révélation dernière de cette science, dont la clef est dans les alphabets hiéroglyphiques d'Hénoch, et dont la lumière conciliatrice de la raison et de la foi précédera le règne messianique et universel du christianisme sur la terre. Pour les vrais kabbalistes et les voyants, cet homme était donc un grand prophète, et pour les sceptiques qui savent du moins respecter les grands caractères et les hautes aspirations, c'était un sublime rêveur.

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CHAPITRE IV.

ALCHIMISTES.

SOMMAIRE.--Flamel, Trithéme, Agrippa, Guillaume Postel et Paracelse.

_Flamel_ appartient exclusivement à l'alchimie, aussi ne ferons-nous mention de lui que pour parler de ce livre hiéroglyphique d'Abraham le juif, dans lequel l'écrivain de la rue Saint-Jacques-la-Boucherie trouva les clefs absolues du grand oeuvre.

Ce livre était combiné sur les clefs du Tarot et n'était qu'un commentaire hiéroglyphico-hermétique du Sepher Jézirah. Nous voyons, en effet, dans la description qu'en fait Flamel, que les feuillets étaient au nombre de vingt et un, soit vingt-deux avec le titre, et qu'ils se divisaient en _trois septénaires,_ avec une feuille sans écriture à chaque septième page.

Remarquons que l'Apocalypse, ce sublime résumé kabbalistique et prophétique de toutes les figures occultes, partage aussi ses images en trois septénaires, après chacun desquels il se fait un silence dans le ciel, analogie frappante avec la feuille non écrite du livre mystique de Flamel.

Les septénaires de l'Apocalypse sont d'abord sept sceaux à ouvrir, c'est-à-dire sept mystères à connaître et sept difficultés à vaincre; sept trompettes à sonner, c'est-à-dire sept paroles à comprendre, et sept coupes à verser, c'est-à-dire sept substances à volatiliser et à fixer.

[343] Dans le livre de Flamel, le premier septième feuillet porte pour hiéroglyphe la verge de Moïse triomphante des serpents projetés par les enchanteurs de Pharaon et qui s'entre-dévorent, figure analogue au triomphateur du Tarot attelant à son char cubique les sphinx blanc et noir de la magie égyptienne.

Cette figure correspond au septième dogme du symbole de Maïmonides: Nous n'avons qu'un prophète, et c'est Moïse.

Elle représente l'unité de la science et de l'oeuvre; elle représente aussi le mercure des sages qui se forme par la dissolution des mixtes et par Faction réciproque du soufre et du sel des métaux.

La figure du _second septénaire_ était la représentation du serpent d'airain fixé sur une croix. La croix représente le mariage du soufre et du sel purifiés, et la condensation de la lumière astrale; le nombre 14 du Tarot représente un ange, c'est-à-dire l'esprit de la terre mêlant ensemble les liquides d'un vase d'or et d'un vase d'argent. C'est donc le même symbole figuré d'une autre manière.

Au _dernier septénaire_ du livre de Flamel, on voyait le désert, des fontaines et des serpents qui couraient de tous côtés, image de l'espace et de la vie universelle. Dans le Tarot, l'espace est figuré par les quatre signes des points cardinaux du ciel, et la vie par une jeune fille nue qui court dans un cercle. Flamel ne dit pas le nombre des fontaines et des serpents. Il pouvait y avoir quatre fontaines jaillissant d'une même source, comme dans le pantacle édénique, avec quatre, sept, neuf ou dix serpents.

[344] Au quatrième feuillet, on voyait le Temps prêt à trancher les pieds à Mercure. Près de là était un rosier fleuri dont la racine était bleue, la tige blanche, les feuilles rouges et les fleurs d'or. Le nombre quatre est celui de la réalisation élémentaire: le Temps, c'est le nitre atmosphérique; sa faux, c'est l'acide qu'on en peut faire et qui fixe le mercure en le transformant en sel; le rosier, c'est l'oeuvre avec ses trois couleurs successives: c'est le magistère au noir, au blanc et au rouge qui fait germer et fleurir l'or.

Au cinquième feuillet (le nombre cinq est celui du grand mystère), on voyait au pied du rosier fleuri des aveugles fouiller la terre pour y chercher le grand agent qui est partout; quelques-uns, plus avisés, pesaient une eau blanche semblable à de l'air épaissi; au revers de la page on voyait le massacre des Innocents et le soleil et la lune qui venaient se baigner dans leur sang. Cette allégorie, qui exprime en effet le grand secret de l'art hermétique, se rapporte à cet art de prendre l'_air dans l'air_ comme dit Aristée, ou, pour parler une langue intelligible, d'employer l'air comme force en le dilatant au moyen de la lumière astrale, comme on dilate l'eau en vapeur par l'action du feu, ce qui peut se faire à l'aide de l'électricité, des aimants et d'une projection puissante de la volonté de l'opérateur dirigée par la science et le bon vouloir. Le sang des enfants représente cette lumière essentielle que le feu philosophique extrait des corps élémentaires et dans laquelle le soleil et la lune viennent se baigner, c'est-à-dire que l'argent s'y teint en or et que l'or y acquiert un degré de pureté qui en transforme le soufre en véritable poudre de projection.

Nous ne faisons pas ici un traité d'alchimie, bien que cette [345] science soit réellement la haute magie mise en oeuvre, nous en réservons pour d'autres ouvrages plus spéciaux et plus étendus les révélations et les merveilles.

La tradition populaire assure que Flamel n'est pas mort et qu'il a enterré un trésor sous la tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Ce trésor contenu dans un coffre de cèdre revêtu de lames des sept métaux, ne serait autre chose, disent les adeptes illuminés, que l'exemplaire original du fameux livre d'Abraham le juif, avec ses explications écrites de la main de Flamel, et des échantillons de la poudre de projection suffisants pour changer l'Océan en or si l'Océan était du mercure.

Après Flamel vinrent _Bernard le Trévisan_, _Basile Valentin_ et d'autres alchimistes célèbres. Les douze clefs de Basile Valentin sont à la fois kabbalistiques, magiques et hermétiques. Puis en 1480 parut _Jean Trithême_ qui fut le maître de Cornélius Agrippa et le plus grand magicien dogmatique du moyen âge. Trithême était un abbé de l'ordre de saint Benoît, d'une irréprochable orthodoxie et de la conduite la plus régulière. Il n'eut pas l'imprudence d'écrire ouvertement sur la philosophie occulte comme son disciple l'aventureux Agrippa; tous ses travaux magiques roulent sur l'art de cacher les mystères; quant à sa doctrine, il l'a exprimée par un pantacle, suivant l'usage des vrais adeptes. Ce pantacle, extrêmement rare, se trouve seulement dans quelques exemplaires manuscrits du _Traité des causes secondes_. Un gentilhomme polonais qui est un esprit élevé et un noble coeur, M. le comte Alexandre Branistki, en possède un curieux exemplaire qu'il a bien voulu nous communiquer.

[346] Ce pantacle est composé de deux triangles unis par la base, l'un blanc et l'autre noir; sous la pointe du triangle noir est couché un fou qui redresse péniblement la tête et regarde avec une grimace d'effroi dans l'obscurité du triangle où se reflète sa propre image; sur la pointe du triangle blanc s'appuie un homme dans la force de l'âge, vêtu en chevalier, ayant le regard ferme et l'attitude d'un commandement fort et paisible. Dans le triangle blanc sont tracés les caractères du tétragramme divin.

On pourrait expliquer ce pantacle par cette légende: «Le sage s'appuie sur la crainte du vrai Dieu, l'insensé est écrasé par la peur d'un faux dieu fait à son image. C'est là le sens naturel et exotérique de l'emblème; mais en le méditant dans son ensemble et dans chacune de ses parties, les adeptes y trouveront le dernier mot de la kabbale, la formule indicible du grand arcane: la distinction entre les miracles et les prodiges, le secret des apparitions, la théorie universelle du magnétisme et la science de tous les mystères.

Trithême a composé une histoire de la magie toute en pantacles, sous ce titre: _Veterum sophorum sigilla et imagines magicæ_; puis dans sa stéganographie et dans sa polygraphie il donne la clef de toutes les écritures occultes et explique en termes voilés la science réelle des incantations et des évocations. Trithême est en magie le maître des maîtres, et nous n'hésitons pas à le proclamer le plus sage et le plus savant des adeptes.

Il n'en est pas de même de _Cornélius Agrippa_, qui fut toute sa vie un chercheur et qui ne trouva ni la vraie science ni la paix. Les livres d'Agrippa sont pleins d'érudition et de hardiesse; il [347] était lui-même d'un caractère fantasque et indépendant, aussi passa-t-il pour un abominable sorcier et fut-il persécuté par le clergé et par les princes; il écrivit enfin contre les sciences qui n'avaient pu lui donner le bonheur, et il mourut dans la misère et dans l'abandon.

Nous arrivons enfin à la douce et bonne figure de ce savant et sublime _Postel_ qu'on ne connaît que par son trop mystique amour pour une vieille fille illuminée. Il y a pourtant dans Postel toute autre chose que le disciple de la mère Jeanne; mais les esprits vulgaires sont si heureux de dénigrer pour se dispenser d'apprendre, qu'ils ne voudront jamais y rien voir de mieux. Ce n'est donc pas à ceux-là que nous allons révéler le génie de Guillaume Postel.

Postel était le fils d'un pauvre paysan des environs de Barenton en Normandie: à force de persévérance et de sacrifices il parvint à s'instruire et devint bientôt le plus savant homme de son temps; la pauvreté l'accompagna toujours et la misère même le força parfois de vendre ses livres. Postel, toujours plein de résignation et de mansuétude, travaillait comme un homme de peine pour gagner un morceau de pain et revenait ensuite étudier: il apprit toutes les langues connues et toutes les sciences de son temps; il découvrit des manuscrits précieux et rares, entre autres les Évangiles apocryphes et le Sepher Jezirah; il s'initia lui-même aux mystères de la haute kabbale et dans sa naïve admiration pour cette vérité absolue, pour cette raison suprême de toutes les philosophies et de tous les dogmes, il voulut la révéler au monde. Il parla donc ouvertement la langue des mystères, écrivit un livre ayant pour titre: _La clef des choses [348] cachées depuis le commencement du monde_. Il adressa ce livre aux Pères du concile de Trente en les conjurant d'entrer dans la voie de la conciliation et de la synthèse universelle. Personne ne le comprit, quelques-uns l'accusèrent d'hérésie, les plus modérés se contentèrent de dire qu'il était fou.

La Trinité, disait-il, a fait l'homme à son image et à sa ressemblance. Le corps humain est double et son unité ternaire se compose de l'union des deux moitiés; l'âme humaine aussi est double: elle est _animus_ et _anima_, elle est esprit et tendresse; elle a deux sexes, le sexe paternel siège dans la tête, le sexe maternel dans le coeur; l'accomplissement de la rédemption doit donc être double dans l'humanité: il faut que l'esprit par sa pureté rachète les égarements du coeur, puis il faut que le coeur par sa générosité rachète les sécheresses égoïstes de la tête. Le christianisme, ajoutait-il, n'a encore été compris que par les têtes raisonneuses, il n'est pas descendu jusqu'aux coeurs. Le Verbe s'est fait homme, mais c'est quand il se sera fait _femme_ que le monde sera sauvé. C'est le génie maternel de la religion qui apprendra aux hommes les sublimes grandeurs de l'esprit de charité, et alors la raison se conciliera avec la foi parce qu'elle comprendra, expliquera et gouvernera les saintes folies du dévouement.

Voyez maintenant, ajoutait-il, de quoi se compose la religion du plus grand nombre des chrétiens: une partialité ignorante et persécutrice, un entêtement superstitieux et stupide, et surtout la peur, la lâche peur! Et pourquoi cela? Parce qu'ils n'ont pas des coeurs de femme, parce qu'ils ne sentent pas les divins enthousiasmes de l'amour maternel qui leur expliqueraient la [349] religion tout entière. La puissance qui s'est emparée de leur cerveau et qui lie leur esprit, ce n'est pas le Dieu bon, intelligent et longanime, _c'est le méchant et sot et couard Satanas_, ils ont bien plus de peur du diable que d'amour pour Dieu. Ce sont des cervelles glacées et rétrécies placées comme des tombeaux sur des coeurs morts. Oh! quand la grâce ressuscitera les coeurs, quel réveil pour les intelligences! quelle renaissance pour la raison! quel triomphe pour la vérité! Pourquoi suis-je le premier et presque le seul à le comprendre? Que peut faire un ressuscité seul parmi des morts qui ne peuvent encore rien entendre! Vienne donc, vienne cet esprit maternel qui m'est apparu à Venise dans l'âme d'une vierge inspirée de Dieu, et qu'il apprenne aux femmes du nouveau monde leur mission rédemptrice et leur apostolat de saint et spirituel amour!

Ces nobles inspirations, Postel les devait en effet à une pieuse fille nommée Jeanne, qu'il avait connue à Venise; il fut le confident spirituel de cette âme d'élite et fut entraîné dans le courant de poésie mystique qui tourbillonnait autour d'elle. Lorsqu'il lui donnait la communion, il la voyait rayonnante et transfigurée, elle avait alors plus de cinquante ans, et le pauvre père avoue naïvement qu'il ne lui en eût pas donné quinze, tant la sympathie de leurs coeurs la transfigurait à ses yeux. Etranges égarements de l'amour dans deux âmes pures, mariage mystique de deux virginités, puérilités lyriques, célestes hallucinations; pour comprendre tout cela il faut avoir vécu de la vie ascétique. C'est elle, disait l'enthousiaste, c'est l'esprit de Jésus-Christ vivant en elle qui doit régénérer le [350] monde. Cette lumière du coeur qui doit chasser de tous les esprits le spectre hideux de Satan, ce n'est pas une chimère de mes rêves, je l'ai vue, elle a paru dans le monde, elle s'est incarnée dans une vierge, et j'ai salué en elle la mère du monde à venir! Nous analysons ici Postel plutôt que nous ne le traduisons, mais l'abrégé rapide que nous donnons de ses sentiments et de son langage ne suffit-il pas pour faire comprendre que tout cela était dit au figuré et que suivant la judicieuse remarque du savant jésuite Desbillons, dans sa notice sur la vie et les ouvrages de Postel, rien n'était plus loin de sa pensée que de faire, comme on l'a prétendu, une seconde incarnation et une divinité de cette pauvre soeur hospitalière qui l'avait uniquement séduit par l'éclat de ses humbles vertus. Nous croyons bien sincèrement que les calomniateurs et les railleurs du bon Postel ne valaient pas la mère Jeanne.

Les relations mystiques de Postel et de cette religieuse durèrent environ cinq ans, après lesquels la mère Jeanne mourut. Elle avait promis à son confesseur de ne jamais se séparer de lui et de l'assister quand elle serait dégagée des chaînes de la vie présente. «Elle m'a tenu parole, dit Postel, elle est venue depuis me visiter à Paris, elle m'a illuminé de sa lumière, elle a concilié ma raison avec ma foy. _Sa substance et corps spirituel_, deux ans depuis son ascension au ciel, est descendu en moy, et s'est partout mon corps sensiblement estendu, tellement que c'est elle et non pas moy qui vit en moy.»

Depuis cette époque, Postel ne s'appela jamais plus autrement que le ressuscité, il signait _Postellus restitutus_, et de fait un singulier phénomène s'accomplit en lui, ses cheveux de blancs [351] qu'ils étaient redevinrent noirs, ses rides s'effacèrent et la couleur vermeille de la jeunesse se répandit sur son visage, pâli et exténué par les austérités et les veilles; ses biographes moqueurs prétendent qu'il se teignait les cheveux, et qu'il se fardait: comme si ce n'était pas assez d'en avoir fait un fou, ils veulent encore qu'un homme d'un si noble et si généreux caractère ait été un jongleur et un charlatan.

Il y a quelque chose de plus prodigieux que l'éloquente déraison des coeurs enthousiastes, c'est la bêtise ou la mauvaise foi des esprits sceptiques et froids qui les jugent.