Chapter 22
C'était une police secrète ayant droit de vie et de mort. Le mystère qui entourait les jugements, la rapidité des exécutions, tout frappa l'imagination de ces peuples encore barbares. La sainte vehme prit de gigantesques proportions; on frissonnait en se racontant des apparitions d'hommes masqués, des citations clouées aux portes des seigneurs les plus puissants au milieu même de leurs gardes et de leurs orgies, des chefs de brigands trouvés morts avec le terrible poignard cruciforme dans la poitrine, et sur la bandelette attachée au poignard l'extrait du jugement de la sainte vehme.
Ce tribunal affectait dans ses réunions les formes les plus fantastiques: le coupable cité dans quelque carrefour décrié y était pris par un homme noir qui lui bandait les yeux et le conduisait en silence; c'était toujours le soir, à une heure [261] avancée, car les arrêts ne se prononçaient qu'à minuit. Le criminel était introduit dans de vastes souterrains, une seule voix l'interrogeait; puis on lui ôtait son bandeau: le souterrain s'illuminait dans toutes ses profondeurs immenses, et l'on voyait les francs-juges tous vêtus de noir et masqués. Les sentences n'étaient pas toujours mortelles, puisqu'on a su comment les choses se passaient, sans que jamais un franc-juge ait révélé quoi que ce soit, car la mort eût frappé à l'instant même le révélateur. Ces assemblées formidables étaient quelquefois si nombreuses, qu'elles ressemblaient à une armée d'exterminateurs: une nuit l'empereur Sigismond lui-même présidait la sainte vehme, et plus de mille francs-juges siégeaient en cercle autour de lui.
En 1400, il y avait en Allemagne cent mille francs-juges. Les gens à mauvaise conscience redoutaient leurs parents et leurs amis: «Si le duc Adolphe de Sleiswyek vient me faire visite, disait un jour Guillaume de Brunswick, il faudra bien que je le fasse pendre, si je ne veux pas être pendu.»
Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui fut empereur un instant, avait refusé de se rendre à une citation des francs-juges; il ne sortait plus qu'armé de toutes pièces et entouré de gardes; mais un jour il s'écarta un peu de sa suite et eut besoin de se débarrasser d'une partie de son armure: on ne le vit pas revenir. Ses gardes entrèrent dans le petit bois où le duc avait voulu être seul un instant; le malheureux expirait, ayant dans les reins le poignard de la sainte vehme, et la sentence pendue au poignard. On regarda de tous côtés, et l'on [262] vit un homme masqué qui se retirait en marchant d'un pas solennel... Personne n'osa le poursuivre!
On a imprimé dans le _Reichsthetaer_ de Müller le code de la cour vehmique, retrouvé dans les anciennes archives de Westphalie; voici le titre de ce vieux document:
«Code et statuts du saint tribunal secret des francs-comtes et francs-juges de Westphalie qui ont été établis en l'année 772 par l'empereur Charlemagne, tels que les dits statuts ont été corrigés en 1404 par le roi Robert, qui y a fait en plusieurs points les changements et les augmentations qu'exigeait l'administration de la justice dans les tribunaux des illuminés, après les avoir de nouveau revêtus de son autorité.»
Un avis placé à la première page défend sous peine de mort, à tout profane, de jeter les yeux sur ce livre.
Le nom d'_illuminés_ qu'on donne ici aux affiliés du tribunal secret révèle toute leur mission: ils avaient à suivre dans l'ombre les adorateurs des ténèbres, ils circonvenaient mystérieusement ceux qui conspiraient contre la société à la faveur du mystère; mais ils étaient les soldats occultes de la lumière, ils devaient faire éclater le jour sur toutes les trames criminelles, et c'est ce que signifiait cette splendeur subite qui illuminait le tribunal lorsqu'il prononçait une sentence.
Les dispositions publiques de la loi sous Charlemagne autorisaient cette guerre sainte contre les tyrans de la nuit. On peut voir dans les Capitulaires de quelles peines devaient être punis les sorciers, les devins, les enchanteurs, les noueurs d'aiguillette, ceux qui évoquent le diable, et les empoisonneurs au moyen de prétendus philtres amoureux.
[263] Ces mêmes lois défendent expressément de troubler l'air, d'exciter des tempêtes, de fabriquer des caractères et des talismans, de jeter des sorts, de faire des maléfices, de pratiquer les envoûtements, soit sur les hommes, soit sur les troupeaux. Les sorciers, astrologues, devins, nécromanciens, mathématiciens occultes, sont déclarés exécrables et voués aux mêmes peines que les empoisonneurs, les voleurs et les assassins. On comprendra cette sévérité, si l'on se rappelle ce que nous avons dit des rites horribles de la magie noire et de ses sacrifices infanticides; il fallait que le danger fût grand, puisque la répression se manifestait sous des formes si multipliées et si sévères.
Une autre institution qui remonte aux mêmes sources que la sainte vehme, fut la _chevalerie errante_. Les chevaliers errants étaient des espèces de francs-juges qui en appelaient à Dieu et à leur lance de toutes les injustices des châtelains et de toute la malice des nécromans. C'étaient des missionnaires armés qui pourfendaient les mécréants après s'être munis du signe de la croix; ils méritaient ainsi le souvenir de quelque noble dame, et sanctifiaient l'amour par le martyre d'une vie toute de dévouement. Que nous sommes loin déjà de ces courtisanes païennes auxquelles on immolait des esclaves, et pour lesquelles les conquérants de l'ancien monde brûlaient des villes! Aux dames chrétiennes il faut d'autres sacrifices; il faut avoir exposé sa vie pour le faible et l'opprimé, il faut avoir délivré des captifs, il faut avoir puni les profanateurs des affections saintes, et alors ces belles et blanches dames aux jupes armoriées, aux mains délicates et pâles, ces madones vivantes et [264] fières comme des lis, qui reviennent de l'Église, leurs livres d'heures sous le bras et leurs patenôtres à leur ceinture, détacheront leur voile brodé d'or ou d'argent, et le donneront pour écharpe au chevalier agenouillé devant elles qui les prie en songeant à Dieu!
Ne nous souvenons plus des erreurs d'Ève, elles sont mille fois pardonnées et compensées par cette grâce ineffable des nobles filles de Marie!
CHAPITRE V.
MAGICIENS.
SOMMAIRE.--Excommunication du roi Robert--Saint Louis et le rabbin Jéchiel.--La lampe magique et le clou enchanté.--Albert le Grand et ses prodiges.--L'androïde.--Le bâton de saint Thomas d'Aquin.
Le dogme fondamental de la haute science, celui qui consacre la loi éternelle de l'équilibre, avait obtenu son entière réalisation dans la constitution du monde chrétien. Deux colonnes vivantes soutenaient l'édifice de la civilisation: le _pape_ et l'_empereur_.
Mais l'empire s'était divisé en échappant aux faibles mains de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. La puissance temporelle, abandonnée aux chances de la conquête ou de l'intrigue, perdit cette unité providentielle qui la mettait en harmonie avec Rome. Le pape dut souvent intervenir comme grand justicier, et à ses risques et périls il réprima les convoitises et l'audace de tant de souverains divisés.
[265] L'excommunication était alors une peine terrible, car elle était sanctionnée par les croyances universelles, et produisait, par un effet mystérieux de cette chaîne magnétique de réprobations, des phénomènes qui effrayaient la foule. C'est ainsi que Robert le Pieux, ayant encouru cette terrible peine par un mariage illégitime, devint père d'un enfant monstrueux semblable à ces figures de démons que le moyen âge savait rendre si complètement et si ridiculement difformes. Ce triste fruit d'une union réprouvée attestait du moins les tortures de conscience et les rêves de terreur qui avaient agité la mère. Robert y vit une preuve de la colère de Dieu, et se soumit à la sentence pontificale: il renonça à un mariage que l'Église déclarait incestueux; il répudia Berthe pour épouser Constance de Provence, et il ne tint qu'à lui de voir dans les moeurs suspectes et dans le caractère altier de cette nouvelle épouse un second châtiment du ciel.
Les chroniqueurs de ce temps-là semblent aimer beaucoup les légendes diaboliques, mais ils montrent, en les racontant, bien plus de crédulité que de goût. Tous les cauchemars des moines, tous les rêves maladifs des religieuses, sont considérés comme des apparitions réelles. Ce sont des fantasmagories dégoûtantes, des allocutions stupides, des transfigurations impossibles, auxquelles il ne manque, pour être amusantes, que la verve artistique de Callot et de Cyrano Bergerac. Rien de tout cela, depuis le règne de Robert jusqu'à celui de saint Louis, ne nous parait digne d'être raconté.
Sous le règne de saint Louis vécut le fameux rabbin _Jéchiel_, [266] grand kabbaliste et physicien très remarquable. Tout ce qu'on dit de sa lampe et de son clou magique prouve qu'il avait découvert l'électricité, ou du moins qu'il en connaissait les principaux usages; car cette connaissance, aussi ancienne que la magie, se transmettait comme une des clefs de la haute initiation.
Lorsque venait la nuit, une étoile rayonnante apparaissait dans le logis de Jéchiel; la lumière en était si vive, qu'on ne pouvait la fixer sans être ébloui, elle projetait un rayonnement nuancé des couleurs de l'arc-en-ciel. On ne la voyait jamais défaillir, ni s'éteindre, et l'on savait qu'elle n'était alimentée ni avec de l'huile, ni avec aucune des substances combustibles alors connues.
Lorsqu'un importun ou un curieux malintentionné essayait de s'introduire chez Jéchiel, et persistait à tourmenter le marteau de sa porte, le rabbin frappait sur un clou qui était planté dans son cabinet, il s'échappait alors en même temps de la tête du clou et du marteau de la porte une étincelle bleuâtre, et le malavisé était secoué de telle sorte, qu'il criait miséricorde, et croyait sentir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds. Un jour, une foule hostile se pressa à cette porte avec des murmures et des menaces: ils se tenaient les uns les autres par le bras pour résister à la commotion et au prétendu tremblement de terre. Le plus hardi secoua le marteau de la porte avec fureur. Jéchiel toucha son clou. A l'instant les assaillants se renversèrent les uns sur les autres et s'enfuirent en criant comme des gens brûlés; ils étaient sûrs d'avoir senti la terre s'ouvrir et les avaler jusqu'aux genoux, ils ne savaient comment ils en étaient sortis; mais pour rien au monde ils ne seraient retournés faire [267] le tapage à la porte du sorcier. Jéchiel conquit ainsi sa tranquillité par la terreur qu'il répandait.
Saint Louis, qui, pour être un grand catholique, n'en était pas moins un grand roi, voulut connaître Jéchiel; il le fit venir à sa cour, eut avec lui plusieurs entretiens, demeura pleinement satisfait de ses explications, le protégea contre ses ennemis, et ne cessa pas, tant qu'il vécut, de lui témoigner de l'estime et de lui faire du bien.
A cette même époque vivait Albert le Grand, qui passe encore parmi le peuple pour le grand maître de tous les magiciens. Les chroniqueurs assurent qu'il posséda la pierre philosophale, et qu'il parvint, après trente ans de travail, à la solution du problème de l'androïde; c'est-à-dire qu'il fabriqua un homme artificiel, vivant, parlant et répondant à toutes les questions avec une telle précision et une telle subtilité, que saint Thomas d'Aquin, ennuyé de ne pouvoir le réduire au silence, le brisa d'un coup de bâton. Telle est la fable populaire; voyons ce qu'elle signifie.
Le mystère de la formation de l'homme et de son apparition primitive sur la terre a toujours gravement préoccupé les curieux qui cherchent les secrets de la nature. L'homme, en effet, apparaît le dernier dans le monde fossile, et les jours de la création de Moïse ont déposé leurs débris successifs, attestant que ces jours furent de longues époques: comment donc l'humanité se forma-t-elle? La Genèse nous dit que Dieu fit le premier homme du limon de la terre, et qu'il lui insuffla la vie; nous ne doutons pas un instant de la vérité de cette assertion. Loin de nous cependant l'idée hérétique et anthropomorphe d'un Dieu [268] façonnant de la terre glaise avec ses mains. Dieu n'a pas de mains, c'est un pur esprit, et il fait sortir ses créations les unes des autres par les forces mêmes qu'il donne à la nature. Si donc le Seigneur a tiré Adam du limon de la terre, nous devons comprendre que l'homme est sorti de terre sous l'influence de Dieu, mais d'une manière naturelle. Le nom d'Adam en hébreu désigne une terre rouge; or, quelle peut être cette terre rouge? Voilà ce que cherchaient les alchimistes: en sorte que le grand oeuvre n'était pas le secret de la transmutation des métaux, résultat indifférent et accessoire, c'était l'arcane universel de la vie, c'était la recherche du point central de transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie; c'était la généralisation du phénomène qui colore le sang en rouge par la création de ces innombrables globules aimantés comme les mondes et vivants comme des animaux. Les métaux, pour les disciples d'Hermès, étaient le sang coagulé de la terre passant, comme celui de l'homme, du blanc au noir et du noir au vermeil, suivant le travail de la lumière. Remettre ce fluide en mouvement par la chaleur, et lui rendre la fécondation colorante de la lumière au moyen de l'électricité, telle était la première partie de l'oeuvre des sages; mais la fin était plus difficile et plus sublime, il s'agissait de retrouver la terre adamique qui est le sang coagulé de la terre vivante; et le rêve suprême des philosophes était d'achever l'oeuvre de Prométhée en imitant le travail de Dieu, c'est-à-dire en faisant naître un homme enfant de la science, comme Adam fut l'enfant de la toute-puissance divine: ce rêve était insensé peut-être, mais il était beau.
[269] La magie noire, qui singe toujours la magie de lumière, mais en la prenant à rebours, se préoccupa aussi beaucoup de l'androïde, car elle voulait en faire l'instrument de ses passions et l'oracle de l'enfer. Pour cela il fallait faire violence à la nature et obtenir une sorte de champignon vénéneux plein de malice humaine concentrée, une réalisation vivante de tous les crimes. Aussi cherchait-on la mandragore sous le gibet des pendus; on la faisait arracher par un chien qu'on attachait à la racine, et qu'on frappait d'un coup mortel: le chien devait arracher la mandragore dans les convulsions de l'agonie. L'âme du chien passait alors dans la plante et y attirait celle du pendu... Mais c'est assez d'horreurs et d'absurdités. Les curieux d'une pareille science peuvent consulter ce grimoire vulgaire connu dans les campagnes sous le nom du _Petit Albert_; ils y verront comment on peut faire aussi la mandragore sous la forme d'un coq à figure humaine. La stupidité dans toutes ces recettes le dispute à l'immonde, et en effet on ne peut outrager volontairement la nature sans renverser en même temps toutes les lois de la raison.
_Albert le Grand_ n'était ni infanticide ni déicide, il n'avait commis ni le crime de Tantale, ni celui de Prométhée, mais il avait achevé de créer et d'armer de toutes pièces cette théologie purement scolastique, issue des catégories d'Aristote et des sentences de Pierre Lombard, cette logique du syllogisme qui argumente au lieu de raisonner, et qui trouve réponse à tout en subtilisant sur les termes. C'était moins une philosophie qu'un automate philosophique, répondant par ressort, et déroulant ses [270] thèses comme un mouvement à rouages; ce n'était point le Verbe humain, c'était le cri monotone d'une machine, la parole inanimée d'un androïde; c'était la précision fatale de la mécanique, au lieu de la libre application des nécessités rationnelles. Saint Thomas d'Aquin brisa d'un seul coup tout cet échafaudage de paroles montées d'avance, en proclamant l'empire éternel de la raison par cette magnifique sentence que nous avons souvent citée: «Une chose n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La conséquence prochaine de cette proposition était celle-ci, en argumentant du plus au moins: «Une chose n'est pas vraie parce qu'Aristote l'a dite, mais Aristote n'a pu raisonnablement la dire que si elle est vraie. Cherchez donc d'abord la vérité et la justice, et la science d'Aristote vous sera donnée par surcroît.»
Aristote galvanisé par la scolastique était le véritable androïde d'Albert le Grand; et le bâton magistral de saint Thomas d'Aquin, ce fut la doctrine de la _Somme théologique_, chef-d'oeuvre de force et de raison qu'on étudiera encore dans nos écoles de théologie quand on voudra revenir sérieusement aux saines et fortes études.
Quant à la pierre philosophale transmise par saint Dominique à Albert le Grand, et par ce dernier à saint Thomas d'Aquin, il faut entendre seulement la base philosophique et religieuse des idées de cette époque. Si saint Dominique avait su faire le grand oeuvre, il eût acheté pour Rome l'empire du monde, dont il était si jaloux pour l'Église, et eût employé à chauffer ses creusets ce feu qui brûla tant d'hérétiques. Saint Thomas d'Aquin changeait en or tout ce qu'il touchait, mais c'est au figuré seulement et en prenant l'or pour l'emblème de la vérité. C'est [271] ici l'occasion de dire quelques mots encore de la _science hermétique_ cultivée depuis les premiers siècles chrétiens par Ostanes, Romarius, la reine Cléopâtre, les arabes Géber, Alfarabius et Salmana, Morien, Artéphius, Aristée. Cette science, prise d'une manière absolue, peut s'appeler la _kabbale_ réalisatrice ou la _magie des oeuvres_; elle a donc trois degrés analogues: réalisation _religieuse_, réalisation _philosophique_, réalisation _physique_. La réalisation religieuse est la fondation durable de l'empire et du sacerdoce; la réalisation philosophique est l'établissement d'une doctrine absolue et d'un enseignement hiérarchique; la réalisation physique est la découverte et l'application dans le microcosme, ou petit monde, de la loi créatrice qui peuple incessamment le grand univers. Cette loi est celle du mouvement combiné avec la substance, du fixe avec le volatil, de l'humide avec le solide; ce mouvement a pour principe l'impulsion divine, et pour instrument la lumière universelle, éthérée dans l'infini, astrale dans les étoiles et les planètes, métallique, spécifique ou mercurielle dans les métaux, végétale dans les plantes, vitale dans les animaux, magnétique ou personnelle dans les hommes.
Cette lumière est la quintessence de Paracelse, qui se trouve à l'état latent et à l'état rayonnant dans toutes les substances créées; cette quintessence est le véritable élixir de vie qui s'extrait de la terre par la culture, des métaux par l'incorporation, la rectification, l'exaltation et la synthèse, des plantes par la distillation et la coction, des animaux par l'absorption, des hommes par la génération, de l'air par la respiration. Ce qui a fait dire à Aristée qu'il faut prendre [272] l'air de l'air; à Khunrath, qu'il faut le mercure vivant de l'homme parfait formé par l'androgyne; à presque tous, qu'il faut extraire des métaux, la médecine des métaux, et que cette médecine, au fond la même pour tous les règnes, est cependant graduée et spécifiée suivant les formes et les espèces. L'usage de cette médecine devait être triple: par sympathie, par répulsion ou par équilibre. La quintessence graduée n'était que l'auxiliaire des forces; la médecine de chaque règne devait se tirer de ce règne même avec addition du mercure principiant, terrestre ou minéral, et du mercure vivant synthétisé ou magnétisme humain.
Tels sont les aperçus les plus abrégés et les plus rapides de cette science, vaste et profonde comme la kabbale, mystérieuse comme la magie, réelle comme les sciences exactes, mais décriée par la cupidité souvent déçue des faux adeptes, et les obscurités dont les vrais sages ont enveloppé en effet leurs théories et leurs travaux.
CHAPITRE VI.
PROCÈS CÉLÈBRES.
SOMMAIRE.--Trois procès célèbres.--Les templiers, Jeanne d'Arc et Gilles de Laval--Seigneurs de Raitz.
Les sociétés de l'ancien monde avaient péri par l'égoïsme matérialiste des castes qui, en s'immobilisant et en parquant les multitudes dans une réprobation sans espérance, avaient privé le [273] pouvoir captif entre les mains d'un petit nombre d'élus de ce mouvement circulatoire qui est le principe du progrès, du mouvement et de la vie. Un pouvoir sans antagonisme, sans concurrence, et par conséquent sans contrôle, avait été funeste aux royautés sacerdotales; les républiques, d'une autre part, avaient péri par le conflit des libertés qui, en l'absence de tout devoir hiérarchiquement et fortement sanctionné, ne sont plus bientôt qu'autant de tyrannies rivales les unes des autres. Pour trouver un milieu stable entre ces deux abîmes, l'idée des hiérophantes chrétiens avait été de créer une société vouée à l'abnégation par des voeux solennels, protégée par des règlements sévères, qui se recruterait par l'initiation, et qui, seule dépositaire des grands secrets religieux et sociaux, ferait des rois et des pontifes sans s'exposer elle-même aux corruptions de la puissance. C'était là le secret de ce royaume de Jésus-Christ qui sans être de ce monde en gouvernerait toutes les grandeurs.