Chapter 19
[220] L'imagination, dont la fonction naturelle est d'évoquer les images des formes, peut aussi, dans un état d'exaltation extraordinaire, produire les formes elles-mêmes; comme le prouvent les phénomènes des grossesses monstrueuses et une multitude de faits analogues que la science officielle ferait mieux d'étudier que de les nier avec obstination.
Ce sont ces créations désordonnées que la religion flétrit avec raison du nom de _miracles diaboliques_, et tels étaient les miracles de Simon, des Ménandriens et de Marcos.
De notre temps encore un faux gnostique nommé Vintras, actuellement réfugié à Londres, fait apparaître du sang dans des calices vides et sur des hosties profanées.
Ce malheureux tombe alors dans des extases comme Marcos, et prophétise le renversement de la hiérarchie et le prochain triomphe d'un prétendu sacerdoce tout de visions, d'expansions libres et d'amour. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Après le panthéisme polymorphe des gnostiques, vint le _dualisme_ de Manès. Ainsi se formula en dogme religieux la fausse initiation des pseudo-mages de la Perse. Le mal personnifié devint un Dieu rival de Dieu même. Il y eut un roi de la lumière et un roi des ténèbres, et c'est à cette époque qu'il faut faire remonter cette idée funeste contre laquelle nous protestons de toutes nos forces, de la souveraineté et de l'ubiquité de Satan. Nous ne prétendons ici nier ni affirmer la tradition de la chute des anges, nous en rapportant comme toujours en matière de foi aux décisions suprêmes et infaillibles de la sainte Église [221] catholique, apostolique et romaine. Mais si les anges déchus avaient un chef avant leur chute, cette chute doit les avoir précipités dans une complète anarchie tempérée seulement par la justice inflexible de Dieu; séparé de la divinité qui est le principe de la force et plus coupable que les autres, le prince des anges rebelles ne saurait être que le dernier et le plus impuissant des réprouvés.
Si donc il existe dans la nature une force qui attire les créatures oublieuses de Dieu vers le péché et vers la mort, cette force, que nous ne refusons pas de reconnaître comme capable de servir d'instrument aux esprits déchus, serait la lumière astrale; nous revenons sur cette idée, et nous tenons à l'expliquer parfaitement, afin qu'on en comprenne bien toute la portée et toute l'orthodoxie.
Cette révélation d'un des grands secrets de l'occultéisme fera comprendre tout le danger des évocations, des expériences curieuses, des abus du magnétisme, des tables tournantes et de tout ce qui tient aux prodiges et aux hallucinations.
Arius avait préparé les succès du _manichéisme_ par sa création hybride d'un fils de Dieu différent de Dieu même: c'était en effet supposer le dualisme en Dieu; c'était admettre l'inégalité dans l'absolu, l'infériorité dans la suprême puissance. La possibilité du conflit, sa nécessité même entre le père et le fils, puisque l'inégalité entre les termes du syllogisme divin devait amener forcément une conclusion négative. Le verbe de Dieu devait-il être le bien ou le mal? Dieu même ou le diable? Telle était la portée immense d'une diphthongue ajoutée au mot grec [Grec: ooucrio;] pour en faire [Grec: oftoioumo]! En déclarant le fils _consubstantiel_ au père, le concile de Nicée sauva le [222] monde, et c'est ce que ne peuvent comprendre ceux qui ne savent pas que les principes constituent réellement l'équilibre de l'univers.
Le gnoticisme, l'arianisme, le manichéisme, étaient sortis de la kabbale mal entendue. L'Église alors dut interdire aux fidèles l'étude si dangereuse de cette science dont le suprême sacerdoce devait seul se réserver les clefs. La tradition kabbalistique paraît, en effet, avoir été conservée par les souverains pontifes au moins jusqu'à Léon III, auquel on attribue un rituel occulte qui aurait été donné par ce pontife à l'empereur Charlemagne, et qui reproduit tous les caractères même les plus secrets des clavicules de Salomon. Ce petit livre qui devait rester caché ayant été divulgué plus tard, dut être condamné par l'Église et tomba dans le domaine de la magie noire. On le connaît encore sous le nom d'_Enchiridion_ de Léon III, et nous en possédons un ancien exemplaire très rare et très curieux.
La perte des clefs kabbalistiques ne pouvait entraîner celle de l'infaillibilité de l'Église toujours assistée de l'esprit saint, mais elle jeta de grandes obscurités dans l'exégèse et rendit complétement inintelligibles les grandes figures de la prophétie d'Ézéchiel et de l'apocalypse de saint Jean.
Puissent les successeurs légitimes de saint Pierre accepter l'hommage de ce livre et bénir les travaux du plus humble de leurs enfants, qui croit avoir trouvé une des clefs de la science et qui vient la déposer aux pieds de celui auquel seul il appartient d'ouvrir et de fermer les trésors de l'intelligence et de la foi!
[223]
CHAPITRE VII.
PHILOSOPHES DE L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE.
SOMMAIRE.--Dernières luttes et alliances définitives de l'ancienne initiation et du christianisme triomphant--Hypatie et Synésius.--Saint Denys l'aréopagiste.
L'école de Platon, prête à s'éteindre, jeta dans Alexandrie une grande lumière; mais déjà le christianisme, triomphant après trois siècles de combats, s'était assimilé tout ce qu'il y avait de vrai et de durable dans les doctrines de l'antiquité. Les derniers adversaires de la religion nouvelle croyaient arrêter la marche des hommes vivants en galvanisant des momies. Le combat ne pouvait déjà plus être sérieux et les païens de l'école d'Alexandrie travaillaient contre leur gré et à leur insu au monument sacré qu'élevaient pour dominer tous les âges les disciples de Jésus de Nazareth.
Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus sont de grands noms pour la science et pour la vertu. Leur théologie était élevée, leur doctrine morale, leurs moeurs austères. Mais la plus grande et la plus touchante figure de cette époque, la plus brillante étoile de cette pléiade, fut Hypathie, fille de Théon, cette chaste et savante fille que son intelligence et ses vertus devaient conduire au baptême mais qui mourut martyre de la liberté de conscience lorsqu'on entreprit de l'y traîner.
A l'école d'Hypathie se forma Synésius de Cyrène qui fut plus [224] tard évêque de Ptolémaïde, l'un des plus savants philosophes et le plus grand poète du christianisme des premiers siècles; c'était lui qui écrivait:
«Le peuple se moquera toujours des choses faciles à comprendre, il a besoin d'impostures.»
Lorsqu'on voulut l'élever à la dignité épiscopale, il disait dans une lettre adressée à un de ses amis:
«Un esprit ami de la sagesse et qui contemple de près la vérité est forcé de la déguiser pour la faire accepter aux multitudes. Il y a en effet une grande analogie entre la lumière et la vérité, comme entre nos yeux et les intelligences ordinaires. Si l'oeil recevait tout à coup une lumière trop abondante, il serait ébloui, et les lueurs tempérées d'ombres sont plus utiles à ceux dont la vue est encore faible; c'est pour cela que, selon moi, les fictions sont nécessaires au peuple, et que la vérité devient funeste à ceux qui n'ont pas la force de la contempler dans tout son éclat. Si donc les lois sacerdotales permettent la réserve des jugements et l'allégorie des paroles, je pourrai accepter la dignité qu'on me propose, à condition qu'il me sera permis d'être philosophe chez moi et au dehors narrateur d'apologues et de paraboles.... Que peuvent avoir de commun, en effet, la vile multitude et la sublime sagesse? La vérité doit être tenue secrète et les foules ont besoin d'un enseignement proportionnel à leur imparfaite raison.»
Synésius eut tort d'écrire de pareilles choses. Quoi de plus maladroit, en effet, que de laisser voir une arrière-pensée lorsqu'on est chargé d'un enseignement public? C'est d'après de pareilles indiscrétions que bien des gens vont répétant encore de nos jours: il faut une religion pour le peuple! Mais qu'est-ce [225] que le peuple? Personne ne veut en être lorsqu'il s'agit d'intelligence et de moralité.
Le livre le plus remarquable de Synésius est un _Traité des songes_. Il y développe les pures doctrines kabbalistiques et s'élève comme théosophe à une hauteur qui rend son style obscur et qui l'a fait soupçonner d'hérésie; mais il n'y avait en lui ni l'entêtement ni le fanatisme d'un sectaire. Il vécut et mourut dans la paix de l'Église, exposant franchement ses doutes, mais se soumettant à l'autorité hiérarchique: son clergé et son peuple ne voulurent rien exiger de plus.
Suivant Synésius, l'état de rêve prouve la spécialité et l'immatérialité de l'âme qui se crée alors un ciel, des campagnes, des palais inondés de lumière, ou des cavernes sombres, suivant ses affections et ses désirs. On peut juger du progrès moral par les habitudes des rêves, car en cet état le libre arbitre est suspendu, et la fantaisie s'abandonne tout entière aux instincts dominants. Les images se produisent alors, soit comme un reflet, soit comme une ombre de la pensée. Les pressentiments y prennent un corps, les souvenirs se mêlent aux espérances. Le livre des rêves s'écrit alors en caractères tantôt splendides tantôt obscurs, mais on peut trouver des règles certaines pour le déchiffrer et pour le lire.
Jérôme Cardan a écrit un long commentaire sur le _Traité des songes_ de Synésius, et l'a en quelque sorte complété par un dictionnaire de tous les songes avec leur explication. Ce travail n'a rien de commun avec les petits livres ridicules qu'on trouve dans la librairie de pacotille, et il appartient réellement à la bibliothèque sérieuse des sciences occultes.
[226] Quelques critiques ont attribué à Synésius les livres extrêmement remarquables qui portent le nom de saint Denis l'Aréopagite; ce qui est maintenant généralement reconnu, c'est qu'ils sont apocryphes et appartiennent à la belle époque de l'école d'Alexandrie. Ces livres, dont on ne peut comprendre toute la sublimité si l'on n'est initié aux secrets de la haute kabbale, sont le véritable monument de la conquête de cette science par le christianisme. Les principaux traités sont ceux des noms divins, de la hiérarchie dans le ciel et de la hiérarchie dans l'Église. Le traité des noms divins explique en les simplifiant tous les mystères de la théologie rabbinique. Dieu, dit l'auteur, est le principe infini et indéfinissable parfaitement un et indicible, mais nous lui donnons des noms qui expriment nos aspirations vers cette perfection divine; l'ensemble de ces noms, leurs relations avec les nombres, composent ce qu'il y a de plus élevé dans la pensée humaine, et la théologie est moins la science de Dieu que celle de nos aspirations les plus sublimes. L'auteur établit ensuite sur l'échelle primitive des nombres tous les degrés de la hiérarchie spirituelle toujours régie par le ternaire. Les ordres angéliques sont au nombre de trois et chaque ordre contient trois choeurs. C'est sur ce modèle que la hiérarchie doit s'établir aussi sur la terre. L'Église en présente le type le plus parfait: il y a les princes de l'Église, les évêques et les simples ministres. Parmi les princes, on compte des cardinaux-évêques, des cardinaux-prêtres et des cardinaux-diacres; parmi les évêques, il y a les archevêques, les évêques et les prélats coadjuteurs; parmi les ministres, il y a les curés, les simples prêtres et les diacres. On s'élève à cette sainte hiérarchie par [227] trois degrés préparatoires, le sous-diaconat, les ordres mineurs et la cléricature. Les fonctions de tous ces ordres correspondent à celles des anges et des saints, et doivent glorifier les noms divins triples pour chacune des trois personnes, puisque dans chacune des hypostases divines on adore la trinité tout entière. Cette théologie transcendentale était celle de la primitive Église, et peut-être ne l'a-t-on attribuée à saint Denis l'Aréopagite que par suite d'une tradition qui remontait au temps même des apôtres et de saint Denis, comme les rabbins rédacteurs du Sépher Jézirah ont attribué ce livre au patriarche Abraham, parce qu'il contient les principes de la tradition conservée de père en fils dans la famille de ce patriarche. Quoi qu'il en soit, les livres de saint Denis l'Aréopagite sont précieux pour la science; ils consacrent l'union des initiations de l'ancien monde avec la révélation du christianisme, en alliant une intelligence parfaite de la suprême philosophie avec l'orthodoxie la plus complète et la plus irréprochable. [228]
LIVRE IV.
LA MAGIE ET LA CIVILISATION.
[Hébreu], Daleth.
CHAPITRE PREMIER.
MAGIE CHEZ LES BARBARES.
SOMMAIRE.--Le monde fantastique des sorciers.--Prodiges accomplis et monstres vaincus pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne.--La Gaule magique.--Philosophie secrète des druides.--Leur théogonie, leurs rites.--Évocations et sacrifices.--Mission et influence des eubages.--Origine du patriotisme français.--Médecine occulte.
La magie noire reculait devant la lumière du christianisme, Rome était conquise par la croix et les prodiges se réfugiaient dans ce cercle d'ombre que les provinces barbares faisaient autour de la nouvelle splendeur romaine. Entre un grand nombre de phénomènes étranges, en voici un qui fut constaté sous le règne de l'empereur Adrien:
A Tralles en Asie, une jeune fille noble nommée _Philinnium_, originaire de Corinthe, et fille de Démostratès et de Charito, s'était éprise d'un jeune homme de basse condition nommé _Machatès_. Un mariage était impossible, Philinnium, comme nous l'avons dit, était noble et c'était de plus une fille unique et [229] une riche héritière. Machatès était un homme du peuple et tenait une hôtellerie[12]. La passion de Philinnium s'exaspéra par les obstacles; elle s'échappa de la maison paternelle, et vint trouver Machatès. Un commerce illégitime s'établit entre eux et dura six mois, après lesquels la jeune fille fut découverte par ses parents, reprise par eux et sévèrement séquestrée. On prit même des mesures pour quitter le pays et emmener Philinnium à Corinthe; mais alors la jeune fille, qui avait sensiblement dépéri depuis qu'elle était séparée de son amant, fut atteinte d'une maladie de langueur, elle ne souriait plus, ne dormait plus, refusait toute nourriture, et définitivement elle mourut.
[Note 12: Cette circonstance, qui ne se trouve pas dans Phlégon, a été ajoutée par les démonographes français.]
Les parents renoncèrent alors à leur départ, et achetèrent un caveau funéraire où la jeune fille fut déposée couverte des plus riches vêtements. Cette sépulture était dans un enclos appartenant à la famille, où personne n'entra plus, car les païens n'avaient pas coutume d'aller prier près de la tombe des morts.
Machatès ignorait ce qu'était devenue sa maîtresse: tout s'était passé en secret, tant cette noble famille craignait le scandale. La nuit qui suivit la sépulture de Philinnium, le jeune homme était prêt à se coucher, lorsque sa porte s'ouvrit lentement, il s'avança tenant sa lampe à la main, et reconnut Philinnium magnifiquement parée, mais pâle, froide, et le regardant avec des yeux d'une effrayante Fixité.
Machatès courut à elle, la prit dans ses bras, lui fit mille questions et mille caresses, ils passèrent enfin la nuit [230] ensemble, mais avant le jour Philinnium se leva et disparut pendant que son amant était encore plongé dans un profond sommeil.
La jeune fille avait une vieille nourrice qui la pleurait et qu'elle avait tendrement aimée. Peut-être cette femme avait-elle été complice des égarements de la pauvre morte, et depuis qu'on avait enseveli sa bien-aimée elle ne dormait plus, et se relevait souvent la nuit dans une sorte de délire pour aller rôder autour de la demeure de Machatès. Quelques jours donc après ce que nous venons de raconter, la nourrice passant le soir à une heure assez avancée près de la maison du jeune homme vit de la lumière dans sa chambre. Elle s'approcha, et regardant par les fentes de la porte, elle reconnut Philinnium qui était assise près de son amant, le contemplant sans rien dire et s'abandonnant à ses caresses.
La pauvre femme tout éperdue courut chez ses maîtres, éveilla la mère et lui raconta ce qu'elle venait de voir; la mère la traita d'abord de visionnaire et de folle, puis enfin vaincue par ses instances, elle se lève et se rend à la maison de Machatès. Tout dormait déjà, elle frappe, personne ne lui répond; elle regarde par les fentes de la porte, la lampe était éteinte, mais un rayon de la lune éclairait encore la chambre. Sur un siége, Charito reconnut les vêtements de sa fille et dans le lit, malgré l'ombre de l'alcôve, elle distingua la forme de deux personnes qui dormaient.
L'épouvante saisit la mère, elle retourna chez elle en chancelant, n'eut pas le courage de visiter le sépulcre de sa fille et passa le reste de la nuit dans l'agitation et dans les larmes.
[231] Le lendemain elle retourna au logis de Machatès et le questionna avec douceur. Le jeune homme avoua que Philinnium revenait le voir toutes les nuits. «Pourquoi me la refuser, dit-il à la mère, nous sommes fiancés devant les dieux;» et, ouvrant un coffre, il montra à Charito l'anneau et la ceinture de sa fille. «Elle me les a donnés la nuit dernière, ajouta-t-il, en me jurant de n'appartenir jamais qu'à moi; ne cherchez donc plus à nous séparer puisqu'une promesse mutuelle nous réunit.
--Iras-tu donc à ton tour la trouver dans sa tombe, dit la mère. Philinnium est morte depuis quatre jours et c'est sans doute une sorcière ou une stryge qui aura pris sa figure pour te tromper; tu es le fiancé de la mort, demain tes cheveux blanchiront, après-demain on pourra t'ensevelir aussi, et c'est de cette manière que les dieux vengent l'honneur d'une famille outragée.»
Machatès pâlit et trembla en entendant ce langage, il craignit d'avoir été le jouet des puissances infernales; il dit à Charito d'amener son mari le soir même, il les ferait cacher près de sa chambre, et à l'heure où le fantôme entrerait, il donnerait un signal pour les prévenir.
Ils vinrent en effet, et à l'heure accoutumée Philinnium entra chez Machatès, qui s'était couché tout habillé et faisait semblant de dormir.
La jeune fille se déshabille et vient se placer près de lui, Machatès donne le signal, Démostratès et Charito entrent avec des flambeaux à la main, et poussent un grand cri en reconnaissant leur fille.
Philinnium alors lève sa tête, pâle puis elle se dresse tout entière sur le lit, et dit d'une voix creuse et terrible: «O mon père et ma mère, pourquoi avez-vous été jaloux de mon bonheur, et [232] pourquoi me poursuivez-vous au delà même de la tombe? Mon amour avait fait violence aux dieux infernaux, la puissance de la mort était suspendue, trois jours encore et j'étais rendue à la vie! mais votre curiosité cruelle anéantit le miracle de la nature: vous me tuez une seconde fois!...»
En achevant ces paroles elle tomba sur le lit comme une masse inerte. Ses traits se flétrirent tout à coup, une odeur cadavéreuse remplit la chambre, et on ne vit plus que les restes défigurés d'une fille morte depuis cinq jours.
Le lendemain toute la ville fut bouleversée par la nouvelle de ce prodige. On courut au cirque où toute l'histoire fut publiquement racontée, puis la foule se porta au caveau mortuaire de Philinnium. La jeune fille n'y était plus, mais on trouva à sa place un anneau de fer et une coupe dorée qu'elle avait reçus en présents de Machatès. On retrouva le cadavre dans la chambre de l'hôtellerie; Machatès avait disparu.
Les devins furent consultés et ordonnèrent d'enterrer les restes de Philinnium hors de l'enceinte de la ville. On fit des sacrifices aux furies et au Mercure terrestre, on conjura les dieux mânes et l'on fit des offrandes à Jupiter hospitalier.
Phlégon, affranchi d'Adrien, qui fut témoin oculaire de ces faits et qui les raconte dans une lettre particulière, ajoute qu'il dut employer son autorité pour calmer la ville agitée par un événement si extraordinaire, et finit son récit par ces mots: «Si vous jugez à propos d'en informer l'empereur, faites-le-moi savoir afin que je vous envoie quelques-uns de ceux qui ont été témoins de toutes ces choses.»
[233] C'est donc une histoire bien avérée que celle de Philinnium. Un grand poète allemand en a fait le sujet d'une ballade que tout le monde sait par coeur, et qui est intitulée la _Fiancée de Corinthe_. Il suppose que les parents de la jeune fille étaient chrétiens, ce qui lui donne l'occasion de faire une opposition fort-poétique des passions humaines et des devoirs de la religion. Les démonographes du moyen âge n'eussent pas manqué d'expliquer la résurrection ou peut-être la mort apparente de la jeune Grecque par une obsession diabolique. Nous y voyons, pour notre part, une léthargie hystérique accompagnée de somnambulisme lucide; le père et la mère de Philinnium la tuèrent en la réveillant et l'imagination publique exagéra toutes les circonstances de cette histoire.
Le Mercure terrestre auquel les devins ordonnèrent des sacrifices n'est autre chose que la lumière astrale personnifiée. C'est le génie fluidique de la terre, génie fatal pour les hommes qui l'excitent sans savoir le diriger; c'est le foyer de la vie physique et le réceptacle aimanté de la mort.