Histoire de la magie

Chapter 18

Chapter 183,463 wordsPublic domain

La figure de l'empereur Julien nous parait plus poétique et plus belle que celle d'Apollonius. Julien porta sur le trône du monde toute l'austérité d'un sage; il voulait transfuser la jeune sève du christianisme au corps de l'hellénisme vieilli. Noble insensé coupable seulement de trop aimer les souvenirs de la patrie et les images des dieux de ses pères. Julien, pour contre-balancer la puissance réalisatrice du dogme chrétien, appela aussi la magie noire à son aide, et s'enfonça, à la suite de Jamblique et de Maxime d'Éphèse, dans de ténébreuses évocations; ses dieux, dont il voulait ressusciter la beauté et la jeunesse, lui apparurent vieux et décrépits, inquiets de la vie et de la lumière et prêts à fuir devant le signe de la croix!

[207] C'était fait pour toujours de l'hellénisme, le Galiléen avait vaincu. Julien mourut en héros, sans blasphémer son vainqueur, comme on l'a faussement prétendu. Ses derniers moments, qu'Ammien Marcellin nous raconte assez au long, furent ceux d'un guerrier et d'un philosophe; les malédictions du sacerdoce chrétien retentirent longtemps sur sa tombe, et cependant le Sauveur, qui doit tant aimer les nobles âmes, n'a-t-il pas pardonné à des adversaires moins intéressants et moins généreux que Julien?

Après la mort de cet empereur, l'idolâtrie et la magie furent enveloppées dans une même réprobation universelle. C'est alors que prirent naissance ces sociétés secrètes d'adeptes auxquelles se rallièrent plus tard les gnostiques et les manichéens; sociétés dépositaires d'une tradition mélangée de vérités et d'erreurs, mais qui se transmettaient, sous le sceau du serment le plus terrible, le grand arcane de l'ancienne toute-puissance et les espérances toujours trompées des cultes éteints et des sacerdoces déchus.

CHAPITRE V.

DES LÉGENDES.

SOMMAIRE.--La légende de saint Cyprien et de sainte Justine.--L'oraison de saint Cyprien.--L'âne d'or d'Apulée.--La fable de Psyché.--La procession d'Isis.--Étrange supposition de saint Augustin.--Philosophie des Pères de l'Église.

Les étranges récits contenus dans la légende dorée, quelque [208] fabuleux qu'ils soient, n'en remontent pas moins à la plus haute antiquité chrétienne. Ce sont des paraboles plutôt que des histoires; le style en est simple et oriental comme celui des Évangiles, et leur existence traditionnelle prouve qu'une sorte de mythologie avait été inventée pour cacher les mystères kabbalistiques de l'initiation joannite. La légende dorée est un talmud chrétien écrit tout en allégories et en apologues. Étudiée sous ce point de vue tout nouveau à force d'être ancien, la légende dorée devient un livre de la plus grande importance et du plus haut intérêt.

Un des récits de cette légende pleine de mystères caractérise le conflit de la magie et du christianisme naissant d'une manière tout à fait dramatique et saisissante. C'est comme une ébauche anticipée des _Martyrs_ de Chateaubriand et du _Faust_ de Goethe fondus ensemble.

Justine était une jeune et belle vierge païenne, fille d'un prêtre des idoles, le type de Cymodocée. Sa fenêtre s'ouvrait sur une cour voisine de l'église des chrétiens; tous les jours elle entendait la voix pure et recueillie d'un diacre lire tout haut les saints Évangiles. Cette parole inconnue toucha et remua son coeur, si bien qu'un soir sa mère la voyant pensive et la pressant de lui confier les préoccupations de son âme, Justine se jeta à ses pieds en lui disant: «Mère, bénissez-moi ou pardonnez-moi, je suis chrétienne.»

La mère pleura en embrassant sa fille, et alla rejoindre son époux, à qui elle confia ce qu'elle venait d'apprendre.

Ils s'endormirent ensuite et eurent tous deux le même rêve. Une lumière divine descendait sur eux, et une voix douce les appelait [209] en leur disant: «Venez à moi, vous qui êtes affligés et je vous consolerai; venez, les bien-aimés de mon père, et je vous donnerai le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde.

Le matin venu, le père et la mère bénirent leur fille. Tous trois se firent inscrire au nombre des Catéchumènes, et, après les épreuves d'usage, ils furent admis au saint baptême.

Justine revenait blanche et radieuse de l'Église entre sa mère et son vieux père, lorsque deux hommes sombres, enveloppés dans leur manteau, passèrent comme Faust et Méphistophélès près de Marguerite: c'étaient le magicien Cyprien et son disciple Acladius. Les deux hommes s'arrêtèrent éblouis par cette apparition, Justine passa sans les voir et rentra chez elle avec sa famille.

La scène change, nous sommes dans le laboratoire de Cyprien, des cercles sont tracés, une victime égorgée palpite près d'un réchaud fumant; debout devant le magicien apparaît le génie des ténèbres.

--Me voici, car tu m'as appelé, parle! que me demandes-tu?

--J'aime une vierge.

--Séduis-la.

--Elle est chrétienne.

--Dénonce-la.

--Je veux la posséder et non la perdre; peux-tu quelque chose pour moi?

--J'ai séduit Ève, qui était innocente et qui s'entretenait tous les jours familièrement avec Dieu même. Si ta vierge est chrétienne, sache bien que c'est moi qui ai fait crucifier Jésus-Christ.

--Donc, tu me la livreras?

[210] --Prends cet onguent magique, tu en graisseras le seuil de sa demeure, le reste me regarde.

Voici maintenant Justine qui dort dans sa petite chambre chaste et sévère, Cyprien est à la porte murmurant des paroles sacrilèges et accomplissant d'horribles rites; Satan se glisse au chevet de la jeune fille et lui souffle des rêves voluptueux pleins de l'image de Cyprien qu'elle croit rencontrer encore au sortir de l'Église; mais cette fois elle le regarde, elle l'écoute, et il lui dit des choses qui mettent le trouble dans son coeur; tout à coup elle s'agite, elle s'éveille et fait le signe de la croix; le démon disparaît et le séducteur, qui fait sentinelle à la porte, attend inutilement toute la nuit.

Le lendemain il recommence ses évocations, et il fait d'amers reproches à son infernal complice; celui-ci avoue son impuissance. Cyprien le chasse honteusement et fait apparaître un démon d'un ordre supérieur. Le nouveau venu se transforme tour à tour en jeune fille et en beau garçon pour tenter Justine par des conseils et des caresses. La vierge va succomber, mais son bon ange l'assiste; elle joint le souffle au signe de la croix et chasse le mauvais esprit. Cyprien alors invoque le roi des enfers. Satan vient en personne. Il frappe Justine de toutes les douleurs de Job et répand une peste affreuse dans Antioche, en faisant dire aux oracles que la peste cessera quand Justine apaisera Vénus et l'amour outragés. Justine prie publiquement pour le peuple, et la peste cesse. Satan est vaincu à son tour, Cyprien le contraint d'avouer la toute-puissance du signe de la croix et le brave en se marquant de ce signe. Il abjure la magie, il est chrétien, il devient évêque et retrouve Justine dans un [211] monastère de vierges; ils s'aiment alors du pur et durable amour de la céleste charité, la persécution les atteint; on les arrête ensemble, ils sont mis à mort le même jour et vont consommer au sein de Dieu leur mariage mystique et éternel.

La légende fait saint Cyprien évêque d'Antioche, tandis que l'histoire ecclésiastique le fait évêque de Carthage. Peu importe d'ailleurs que ce soit ou non le même. L'un est un personnage poétique, l'autre est un père de l'Église et un martyr.

On trouve dans les anciens grimoires une oraison attribuée au saint Cyprien de la légende et qui est peut-être du saint évêque de Carthage. Les expressions obscures et figurées dont elle est remplie, auront peut-être fait supposer qu'avant d'être évêque et chrétien, Cyprien s'était adonné aux pratiques funestes de la magie noire.

En voici la traduction:

«Moi, Cyprien, serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, j'ai prié Dieu le père tout-puissant, et j'ai dit: tu es le Dieu fort, mon Dieu tout-puissant qui habites dans la grande lumière! Tu es saint et digne de louange, et depuis le temps ancien, tu as vu la malice de ton serviteur et les iniquités dans lesquelles j'étais plongé par la malice du démon. Je ne savais pas alors ton vrai nom, je passais au milieu des brebis et elles étaient sans pasteur. Les nuages ne pouvaient donner leur rosée à la terre, les arbres restaient sans fruits et les femmes en travail ne pouvaient être délivrées; je liais et je ne déliais point, je liais les poissons de la mer et ils n'étaient point libres, je liais les sentiers de la mer et je retenais ensemble bien des [212] maux. Mais maintenant, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, j'ai connu ton saint nom et je l'ai aimé, et je me suis converti de tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes entrailles, me détournant de la multitude de mes fautes pour marcher dans ton amour et suivant tes commandements qui sont ma foi et ma prière. Tu es le verbe de vérité, la parole unique du père, et je te conjure maintenant de rompre la chaîne des nuées et de faire descendre sur tes enfants ta pluie bienfaisante comme du lait, et de délier les fleuves et de rendre libres les créatures qui nagent ainsi que celles qui volent; je te conjure de briser toutes les chaînes et toutes les entraves par la vertu de ton saint nom!»

Cette prière est évidemment très ancienne et elle renferme des souvenirs très remarquables des figures primitives de l'ésotérisme chrétien aux premiers siècles.

La qualification d'_aurea_ ou _dorée_ donnée à la légende fabuleuse des saints allégoriques en indique assez le caractère. L'or aux yeux des initiés est de la lumière condensée, ils appellent nombres d'or les nombres sacrés de la kabbale, vers dorés de Pythagore, les enseignements moraux de ce philosophe, et c'est pour la même raison qu'un livre mystérieux d'Apulée où un âne joue un grand rôle a été appelé l'âne d'or.

Les païens accusaient les chrétiens d'adorer un âne, et ils n'avaient point inventé cette injure, elle venait des juifs de Samarie qui, figurant les données de la kabbale sur la divinité par des symboles égyptiens, représentaient aussi l'intelligence par la figure de l'étoile magique adorée sous le nom de _Rempham_, la science sous l'emblème d'Anubis dont ils changeaient le nom en celui de _Nibbas_, et la foi vulgaire ou la [213] crédulité sous la figure de _Thartac_, dieu qu'on représentait avec un livre, un manteau et une tête d'âne; suivant les docteurs samaritains, le christianisme était le règne de _Thartac_; c'étaient la foi aveugle et la crédulité vulgaire érigées en oracle universel et préférées à l'intelligence et à la science. C'est pourquoi dans leurs rapports avec les gentils, lorsqu'ils entendaient ceux-ci les confondre avec les chrétiens, ils se récriaient et priaient qu'on ne les confondît pas avec les adorateurs exclusifs de la tête d'âne.

Cette prétendue révélation fit beaucoup rire les philosophes, et Tertullien parle d'une caricature romaine exposée de son temps où l'on voyait Thartac dans toute sa gloire avec cette inscription qui fit rire Tertullien lui-même, auteur, comme l'on sait, du fameux _credo quia absurdum: tête d'âne, Dieu des chrétiens_.

L'âne d'or d'Apulée est la légende occulte de Thartac. C'est une épopée magique et une satyre contre le christianisme, que l'auteur avait sans doute professé pendant quelque temps. C'est du moins ce qu'il semble dire sous l'allégorie de sa métamorphose en âne.

Voici le sujet du livre d'Apulée: Il voyage en Thessalie, pays des enchantements; il reçoit l'hospitalité chez un homme dont la femme est sorcière; il séduit la servante de cette femme et croit surprendre par ce moyen les secrets de la maîtresse. La servante veut en effet livrer à son amant une composition au moyen de laquelle la sorcière se métamorphose en oiseau, mais elle se trompe de boîte et Apulée se trouve métamorphosé en âne.

La maladroite amante le console en lui disant que pour reprendre [214] sa première forme il suffit de manger des roses, la rose est la fleur de l'initiation. Mais où trouver des roses pendant la nuit? Il faut attendre au lendemain. La servante mène l'âne à l'écurie, des voleurs surviennent, l'âne est pris et emmené. Plus moyen depuis lors de s'approcher des roses, les roses ne sont pas faites pour les ânes, et les jardiniers le chassent à coups de bâton.

Pendant sa longue et triste captivité il entend raconter l'histoire de Psyché, cette histoire merveilleuse et symbolique qui est comme l'âme et la poésie de la sienne. Psyché a voulu surprendre les secrets de l'amour comme Apulée ceux de la magie, elle a perdu l'amour, et lui la forme humaine; elle est errante, exilée, soumise à la colère de Vénus, il est esclave des voleurs. Mais Psyché doit remonter au ciel après avoir traversé l'enfer, et Lucius sera pris en pitié par les dieux. Isis lui apparaît en songe et lui promet que son prêtre averti par une révélation lui donnera des roses pendant les solennités de sa fête prochaine. Cette fête arrive, et Apulée décrit longuement la procession d'Isis, description précieuse pour la science, car on y trouve la clé des mystères égyptiens; des hommes déguisés marchent les premiers portant des animaux grotesques; ce sont les fables vulgaires: puis viennent des femmes semant des fleurs avec des miroirs sur leurs épaules qui réfléchissent l'image de la grande divinité. Ainsi les hommes vont en avant et formulent les dogmes que les femmes embellissent et reflètent sans le savoir par leur instinct maternel des vérités plus élevées; des hommes et des femmes viennent ensuite portant la lumière: c'est l'alliance des deux termes, l'actif et le passif générateurs de la science et de la vie.

[215] Après la lumière, vient l'harmonie, représentée par de jeunes musiciens. Puis enfin les images des dieux au nombre de trois, suivies par le grand hiérophante qui porte non pas l'image, mais le symbole de la grande Isis, une boule d'or surmontée d'un caducée.

Lucius Apuleius voit dans la main du grand prêtre une couronne de roses; il s'approche et on ne le repousse pas; il mange des roses et redevient homme.

Tout cela est savamment écrit et entremêlé d'épisodes tantôt héroïques, tantôt grivois, comme il convient à la double nature de Lucius et de l'âne. Apulée a été en même temps le Rabelais et le Swedenborg de l'ancien monde prêt à finir.

Les grands réalisateurs du christianisme ne comprirent pas ou affectèrent de ne pas comprendre le mysticisme d'Apulée. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, se demande de l'air du monde le plus sérieux s'il faut croire que réellement Apulée ait été métamorphosé en âne. Ce père se montra même assez disposé à l'admettre, mais seulement comme un phénomène exceptionnel et qui ne tire pas à conséquence. Si c'est une ironie de la part de saint Augustin, il faut convenir qu'elle est cruelle; si c'est une naïveté... Mais saint Augustin, le délié rhéteur de Madaure, n'avait guère l'habitude d'être naïf.

Bien aveugles et bien malheureux, en effet, étaient ces initiés aux antiques mystères qui riaient de l'âne de Bethléem sans apercevoir l'enfant-Dieu qui rayonnait sur les pacifiques animaux de la crèche et sur le front duquel se reposait l'étoile conciliatrice du passé et de l'avenir!

Pendant que la philosophie convaincue d'impuissance insultait au christianisme triomphant, les pères de l'Église s'emparaient de [216] toutes les magnificences de Platon et créaient une philosophie nouvelle fondée sur la réalité vivante du Verbe divin toujours présent dans son église, renaissant dans chacun de ses membres, immortel dans l'humanité; rêve d'orgueil plus grand que celui de Prométhée, si ce n'était en même temps une doctrine toute d'abnégation et de dévouement, humaine parce qu'elle est divine, divine parce qu'elle est humaine!

CHAPITRE VI.

PEINTURES KABBALISTIQUES ET EMBLÈMES SACRÉS.

SOMMAIRE.--Ésotérisme de l'Église primitive.--Peintures kabbalistiques et emblèmes sacrés des premiers siècles.--Les vrais et les faux gnostiqnes.--Profanation de la gnose.--Rites impurs et sacriléges.--La magie noire érigée en culte par les sectaires.--Montan et ses prophétesses.--Marcos et son magnétisme.--Les dogmes du faux Zoroastre reproduits dans l'Arianisme.--Perte des vraies traditions kabbalistiques.

L'Église primitive, obéissant au précepte formel du Sauveur, ne livrait pas ses plus saints mystères aux profanations de la foule. On n'était reçu au baptême et à la communion que par des initiations progressives. On tenait cachés les livres saints dont la lecture entière et l'explication surtout étaient réservées au sacerdoce. Les images étaient alors moins nombreuses et surtout moins explicites. On s'abstenait de reproduire la figure même du Sauveur; les peintures des catacombes sont pour la plupart des emblèmes kabbalistiques: c'est la croix édénique avec les quatre [217] fleuves dans lesquels viennent boire des cerfs; c'est le poisson mystérieux de Jonas remplacé souvent par un serpent bicéphale; c'est un homme sortant d'un coffre qui rappelle celui d'Osiris. Le gnosticisme devait faire proscrire plus tard toutes ces allégories dont il abusa pour matérialiser et profaner les traditions saintes de la kabbale des prophètes.

Le nom de _gnostique_ ne fut pas toujours dans l'Église un nom proscrit. Ceux des pères dont la doctrine se rattachait aux traditions de saint Jean employèrent souvent cette dénomination pour désigner le chrétien parfait; on la trouve dans saint Irénée et dans saint Clément d'Alexandrie. Nous ne parlons pas ici du grand Synésius qui fut un kabbaliste parfait, mais un orthodoxe douteux.

Les faux gnostiques furent tous des rebelles à l'ordre hiérarchique qui voulurent niveler la science en la vulgarisant, substituer les visions à l'intelligence, le fanatisme personnel à la religion hiérarchique, et surtout la licence mystique des passions sensuelles à la sage sobriété chrétienne et à l'obéissance aux lois, mère des chastes mariages et de la tempérance conservatrice.

Produire l'extase par des moyens physiques et remplacer la sainteté par le somnambulisme, telle fut toujours la tendance de ces sectes caïniques continuatrices de la magie noire de l'Inde. L'Église devait les réprouver avec énergie, elle ne fit pas défaut à sa mission: il est à regretter seulement que le bon grain scientifique ait souvent souffert lorsqu'on promena le fer et le feu dans les campagnes envahies par l'ivraie.

Ennemis de la génération et de la famille, les faux gnostiques s'efforçaient de produire la stérilité en multipliant la [218] débauche; ils voulaient, disaient-ils, spiritualiser la matière, et ils matérialisaient l'esprit de la manière la plus révoltante. Ce n'étaient dans leur théologie qu'accouplements d'Eones et embrassements luxurieux. Ils adoraient comme les Brahmes la mort sous la figure du Lingham, leur création était un onanisme infini et leur rédemption un avortement éternel!

Espérant échapper à la hiérarchie par le miracle comme si le miracle en dehors de la hiérarchie prouvait autre chose que le désordre ou la fourberie, les gnostiques, depuis Simon le magicien, étaient grands faiseurs de prodiges; substituant au culte régulier les rites impurs de la magie noire, ils faisaient apparaître du sang au lieu du vin eucharistique, et remplaçaient le paisible et pur banquet du céleste agneau par des communions d'anthropophages. L'hérésiarque Marcos, disciple de Valentin, disait la messe avec deux calices; dans le plus petit, il versait du vin, puis il prononçait la formule magique et l'on voyait le plus grand s'emplir d'une liqueur sanglante qui montait en bouillonnant. Marcos, qui n'était point prêtre, voulait prouver par là que Dieu l'avait revêtu d'un sacerdoce miraculeux. Il conviait tous ses disciples à accomplir sous ses yeux la même merveille. Les femmes surtout obtenaient un succès pareil au sien, puis elles tombaient en convulsions et en extase. Marcos soufflait sur elles et leur communiquait sa démence au point de les engager à oublier pour lui, et par esprit de religion, toute retenue et toute pudeur.

Cette intrusion de la femme dans le sacerdoce fut toujours le rêve des faux gnostiques; car en nivelant ainsi les sexes, ils introduisaient l'anarchie dans la famille et posaient à la [219] société une pierre d'achoppement. Le sacerdoce réel de la femme c'est la maternité, et le culte de cette religion du foyer c'est la pudeur. Les gnostiques ne le comprenaient pas ou plutôt ils le comprenaient trop, et en égarant les instincts religieux de la mère ils renversaient la barrière sacrée qui s'opposait à la licence de leurs désirs.

Ils n'avaient cependant pas tous la triste franchise de l'impudeur. Quelques-uns, comme les Montanistes, exagéraient au contraire la morale afin de la rendre impraticable. Montan, dont les âpres doctrines séduisirent le génie extrême et paradoxal de Tertullien, s'abandonnait avec Priscille et Maximille ses prophétesses, on dirait aujourd'hui ses somnambules, à tout le dévergondage des frénésies et des extases. Le châtiment naturel de ces excès ne manqua pas à leurs auteurs, ils finirent par la folie furieuse et le suicide.

La doctrine des Marcosiens était _une kabbale profanée et matérialisée_; ils prétendaient que Dieu avait tout créé au moyen des lettres de l'alphabet; que ces lettres étaient autant d'émanations divines ayant par elles-mêmes la puissance génératrice des êtres; que les paroles étaient toutes puissantes et opéraient virtuellement et réellement des prodiges. Tout cela est vrai en un sens, mais ce sens n'était pas celui des sectateurs de Marcos. Ils suppléaient aux réalités par les hallucinations et croyaient se rendre invisibles parce que dans l'état de somnambulisme ils se transportaient mentalement où ils voulaient. Pour les faux mystiques la vie doit se confondre souvent avec le rêve jusqu'à ce qu'enfin le rêve triomphant déborde et submerge la réalité: c'est alors le règne complet de la folie.