Histoire de la magie

Chapter 16

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D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la véritable? La pierre _angulaire_, la pierre _cubique_, la pierre _philosophale_, car tous ces noms symboliques signifient la même chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Sohar. On [180] comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.

D'ailleurs l'orthodoxie chrétienne est un fait prouvé par l'adhésion du monde et par la cessation chez les Juifs du souverain sacerdoce et du sacrifice perpétuel, les deux marques certaines d'une véritable religion. Le judaïsme sans temple, sans grand prêtre et sans sacrifice, n'existe plus que comme opinion contradictoire. Quelques hommes sont restés juifs; le temple et l'autel sont devenus chrétiens.

On trouve dans les Évangiles apocryphes une belle exposition allégorique de ce critérium de certitude du christianisme, qui consiste dans l'évidence de la réalisation. Quelques enfants s'amusaient à pétrir des oiseaux d'argile, et l'enfant Jésus jouait avec eux. Chacun des petits artistes vantait exclusivement son ouvrage. Jésus ne disait rien, mais quand il eut terminé ses oiseaux, il frappa des mains, leur dit: Volez! et ils s'envolèrent. Voilà comment les institutions chrétiennes se sont montrées supérieures à celles de l'ancien monde. Celles-ci sont mortes, et le christianisme a vécu.

Considéré comme l'expression parfaite, réalisée et vivante de la kabbale, c'est-à-dire de la tradition primitive, le christianisme est encore inconnu, et c'est pour cela que le livre kabbalistique et prophétique de l'Apocalypse est encore inexpliqué.

Sans les clefs kabbalistiques, en effet, il est parfaitement inexplicable, puisqu'il est incompréhensible.

Les Joannites, ou disciples de saint Jean, conservèrent longtemps [181] l'explication traditionnelle de cette épopée prophétique, mais les gnostiques vinrent tout brouiller et tout perdre, comme nous l'expliquerons plus tard.

Nous lisons dans les Actes des apôtres, que saint Paul réunit à Éphèse tous les livres qui traitaient des _choses curieuses_, et les brûla publiquement. Nul doute qu'il ne soit ici question des livres de la goétie ou nigromancie des anciens. Cette perte est à regretter sans doute, car des monuments même de l'erreur peuvent sortir des éclairs de vérité et des renseignements précieux pour la science.

Tout le monde sait qu'à la venue de Jésus-Christ, les oracles cessèrent dans tout le monde, et qu'une voix cria sur la mer: «Le grand Pan est mort!» Un écrivain païen se fâche de ces assertions, et déclare que les oracles ne cessèrent pas, mais qu'il ne se trouva bientôt plus personne pour les consulter. La rectification est précieuse, et nous trouvons une telle justification plus concluante en vérité que la prétendue calomnie.

Il faut dire la même chose des prestiges, qui furent dédaignés quand se produisirent les vrais miracles; et en effet si les lois supérieures de la nature obéissent à la vraie supériorité morale, les miracles deviennent surnaturels comme les vertus qui les produisent. Notre théorie n'ôte rien à la puissance de Dieu, et la lumière astrale obéissant à la lumière supérieure de la grâce représente réellement pour nous le serpent allégorique qui vient poser sa tête vaincue sous le pied de la Reine du ciel. [182]

CHAPITRE II.

VÉRITÉ DU CHRISTIANISME PAR LA MAGIE.

SOMMAIRE.--Comment la magie rend témoignage de la vérité du christianisme.--L'esprit de charité, la raison et la foi.--Vanité et ridicule des objections.--Pourquoi l'autorité du sacerdoce chrétien a dû condamner la magie.--Simon le Magicien.

La magie, étant la science de l'équilibre universel et ayant pour principe absolu la _vérité-réalité-raison_ de l'être, rend compte de toutes les antinomies, et concilie toutes les réalités opposées entre elles par ce principe générateur de toutes les synthèses: _L'harmonie résulte de l'analogie des contraires_.

Pour l'initié à cette science, la religion ne saurait être mise en question, puisqu'elle existe: on ne conteste pas ce qui est.

L'ÊTRE EST L'ÊTRE, [Hébreu]

L'opposition apparente de la religion à la raison fait la force de l'une et de l'autre, en les établissant dans leur domaine distinct et séparé et en fécondant le côté négatif de chacune par le côté affirmatif de l'autre: c'est, comme nous venons de le dire, l'harmonie par l'analogie des contraires. Ce qui a causé toutes les erreurs et toutes les confusions religieuses, c'est que par suite de l'ignorance de cette grande loi, on a voulu faire de la religion une philosophie et de la philosophie une religion; on a voulu soumettre les choses de la foi aux procédés de la science, chose aussi ridicule que de soumettre la science [183] aux obéissances aveugles de la foi: il n'appartient pas plus à un théologien d'affirmer une absurdité mathématique ou de nier la démonstration d'un théorème, qu'à an savant d'ergoter, au nom de la science, pour ou contre les mystères du dogme.

Demandez à l'_Académie des sciences_ s'il est mathématiquement vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, et s'il peut être constaté par le moyen des sciences que Marie, mère de Dieu, a été conçue sans péché? L'Académie des sciences se récusera, et elle aura raison: les savants n'ont rien à voir là-dedans, cela est du domaine de la foi.

On ne discute pas un article de foi, on le croit ou on ne le croit pas; mais il est de foi précisément parce qu'il échappe à l'examen de la science.

Quand le comte de Maistre assure qu'on parlera un jour avec étonnement de notre stupidité actuelle, il fait allusion sans doute à ces prétendus esprits forts qui viennent tous les jours vous dire:

Je croirai quand la vérité du dogme me sera scientifiquement prouvée.

C'est-à-dire, je croirai quand je n'aurai plus rien à croire, et que le dogme sera détruit comme dogme, en devenant un théorème scientifique.

Cela veut dire en d'autres termes: je n'admettrai l'infini que lorsqu'il sera pour moi expliqué, déterminé, circonscrit, défini; en un mot, fini.

Je croirai donc à l'infini quand je serai sûr que l'infini n'existe pas.

Je croirai à l'immensité de l'Océan quand je l'aurai vu mettre en bouteilles.

[184] Mais, bonnes gens, ce qu'on vous a clairement prouvé et fait comprendre, vous ne le croyez plus, vous le savez.

D'un autre côté, si l'on vous disait que le pape a décidé que deux et deux ne font pas quatre, et que le carré de l'hypoténuse n'est pas égal aux carrés tracés sur les deux autres côtés d'un triangle rectangle, vous diriez avec raison: Le pape n'a pas décidé cela, parce qu'il ne peut pas le décider. Cela ne le regarde pas, et il ne s'en mêlera pas.

Tout beau, va s'écrier un disciple de Rousseau, l'Église nous ordonne de croire des choses formellement contraires aux mathématiques.

Les mathématiques nous disent que le tout est plus grand que la partie. Or, quand Jésus-Christ a communié avec ses disciples, il a dû tenir son corps entier dans sa main, et _il a mis sa tête dans sa bouche_. (Cette pauvre plaisanterie se trouve textuellement dans Rousseau.)

Il est facile de répondre à cela, que le sophiste confond ici la science avec la foi, et l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel ou divin.

Si la religion disait que, dans la communion de la cène, notre Sauveur avait deux corps naturels de même forme et de même grandeur, et que l'un a mangé l'autre, la science aurait droit de se récrier.

Mais la religion dit que le corps du Maître était divinement et sacramentellement contenu sous le signe ou l'apparence naturelle d'un morceau de pain. Encore une fois, c'est à croire ou ne pas croire; mais quiconque raisonnera là-dessus et voudra discuter scientifiquement la chose, méritera de passer pour un sot.

[185] Le vrai en science se prouve par des démonstrations exactes; le vrai en religion se prouve par l'unanimité de la foi et la sainteté des oeuvres.

Celui-là a le droit de remettre les péchés, dit l'Évangile, qui peut dire au paralytique: Lève-toi, et marche.

La religion est vraie, si elle réalise la morale la plus parfaite.

La preuve de la foi ce sont les oeuvres.

Le christianisme a-t-il constitué une société immense d'hommes ayant la hiérarchie pour principe, l'obéissance pour règle et la charité pour loi? Voilà ce qu'il est permis de demander à la science.

Si la science répond d'après les documents historiques: Oui, mais ils ont manqué à la charité.

Je vous prends par vos propres paroles, pouvons-nous répondre aux interprètes de la science. Vous avouez donc que la charité existe, puisqu'on peut y manquer?

La _charité_! grand mot et grande chose, mot qui n'existait pas avant le christianisme, chose qui est la vraie religion tout entière!

L'esprit de charité n'est-il pas l'esprit divin rendu visible sur la terre?

Cet esprit n'a-t-il pas rendu son existence sensible par des actes, par des institutions, par des monuments, par des oeuvres immortelles?

En vérité, nous ne concevons pas comment un incrédule de bonne foi peut voir une fille de Saint-Vincent de Paul sans avoir envie de se mettre à genoux et de prier!

L'esprit de charité, c'est Dieu, c'est l'immortalité de l'âme, [186] c'est la hiérarchie, c'est l'obéissance, c'est le pardon des injures, c'est la simplicité et l'intégrité de la foi.

Les sectes séparées sont atteintes de mort dans leur principe, parce qu'elles ont manqué à la charité en se séparant, et au plus simple bon sens en voulant raisonner sur la foi.

C'est dans ces sectes que le dogme est absurde, parce qu'il est soi-disant raisonnable. Alors ce doit être un théorème scientifique, ou ce n'est rien. En religion, on sait que la lettre tue et que l'esprit seul vivifie; or, de quel esprit peut-il être question ici, sinon de l'esprit de charité?

La foi qui transporte les montagnes et qui fait endurer le martyre, la générosité qui donne, l'éloquence qui parle la langue des hommes et celle des anges, tout cela n'est rien sans la charité, dit saint Paul.

La science peut défaillir, ajoute le même apôtre, la prophétie peut cesser, la charité est éternelle.

La charité et ses oeuvres, voilà la réalité en religion: or, la raison véritable ne se refuse jamais à la réalité; car la réalité, c'est la démonstration de l'être qui est la vérité.

C'est ainsi que la philosophie donne la main à la religion, sans jamais vouloir en usurper le domaine; et c'est à cette condition que la religion bénit, encourage et illumine la philosophie de ses charitables splendeurs.

La charité est le lien mystérieux que rêvaient les initiés de l'Hellénie pour concilier Eros et Anteros. C'est ce couronnement de la porte du temple de Solomon qui devait unir ensemble les deux colonnes Jakin et Boaz; c'est la garantie mutuelle des [187] droits et des devoirs, de l'autorité et de la liberté, du fort et du faible, du peuple et du gouvernement, de l'homme et de la femme; c'est le sentiment divin qui doit vivifier la science humaine; c'est l'absolu du bien, comme le principe ÊTRE-RÉALITÉ-RAISON est l'absolu du vrai. Ces éclaircissements étaient nécessaires pour faire bien comprendre ce beau symbole des mages adorant le Sauveur au berceau. Ils sont trois, un blanc, un cuivré et un noir, et ils offrent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. La conciliation des contraires est exprimée par ce double ternaire, et c'est précisément ce que nous venons d'expliquer.

Le christianisme, attendu par les mages, était en effet la conséquence de leur doctrine secrète; mais en naissant, ce Benjamin de l'antique Israël devait donner la mort à sa mère.

La magie de lumière, la magie du vrai Zoroastre, de Melchisédech et d'Abraham, devait cesser à la venue du grand réalisateur. Dans un monde de miracles les prodiges ne devaient plus être qu'un scandale, l'orthodoxie magique s'était transfigurée en orthodoxie religieuse; les dissidents ne pouvaient plus être que des illuminés et des sorciers; le nom même de la magie ne devait plus être pris qu'en mauvaise part, et c'est sous cette malédiction que nous suivrons désormais les manifestations magiques à travers les âges.

Le premier hérésiarque dont fassent mention les traditions de l'Église fut un thaumaturge dont la légende raconte une multitude de merveilles: c'était Simon le Magicien; son histoire nous appartient de droit, et nous allons essayer de la retrouver parmi les fables populaires.

[188] Simon était Juif de naissance, on croit qu'il était né au bourg de Gitton, dans le pays de Samarie. Il eut pour maître de magie un sectaire nommé Dosithée qui se disait l'envoyé de Dieu et le Messie annoncé par les prophètes. Simon apprit de ce maître non-seulement l'art des prestiges, mais encore certains secrets naturels qui appartiennent réellement à la tradition secrète des mages: il possédait la science du feu astral, et l'attirait autour de lui à grands courants, ce qui le rendait en apparence impassible et incombustible; il avait aussi le pouvoir de s'élever et de se soutenir en l'air, toutes choses qui ont été faites sans aucune science, mais par accident naturel, par des enthousiastes ivres de lumière astrale, tels que les convulsionnaires de Saint-Médard, phénomènes qui se reproduisent de nos jours dans les extases des _médiums_. Il magnétisait à distance ceux qui croyaient en lui et leur apparaissait sous diverses figures. Il produisait des images et des reflets visibles au point de faire apparaître en pleine campagne des arbres fantastiques et imaginaires que tout le monde croyait voir. Les choses naturellement inanimées se mouvaient autour de lui, comme font les meubles autour de l'Américain Home, et souvent, lorsqu'il voulait entrer dans une maison ou en sortir, les portes craquaient, s'agitaient et finissaient par s'ouvrir d'elles-mêmes.

Simon opéra ces merveilles devant les notables et le peuple de Samarie; on les exagéra encore, et le thaumaturge passa pour un être divin. Or, comme il n'avait pu arriver à cette puissance que par des excitations qui avaient troublé sa raison, il se crut lui-même un personnage tellement extraordinaire, qu'il s'arrogea [189] sans façon les honneurs divins, et songea modestement à usurper les adorations du monde entier.

Ses crises ou ses extases produisaient sur son corps des effets extraordinaires. Tantôt on le voyait pâle, flétri, brisé, semblable à un vieillard qui va mourir; tantôt le fluide lumineux ranimait son sang, faisait briller ses yeux, tendait et adoucissait la peau de son visage, en sorte qu'il paraissait tout à coup régénéré et rajeuni. Les Orientaux, grands amplificateurs de merveilles, prétendaient alors l'avoir vu passer de l'enfance à la décrépitude, et revenir, suivant son bon plaisir, de la décrépitude à l'enfance. Enfin il ne fut bruit partout que de ses miracles, et il devint l'idole des Juifs de Samarie et des pays environnants.

Mais les adorateurs du merveilleux sont généralement avides d'émotions nouvelles, et ils se fatiguent vite de ce qui les a d'abord étonnés. L'apôtre saint Philippe étant venu prêcher l'Évangile à Samarie, il se fit un nouveau courant d'enthousiasme qui fit perdre à Simon tout son prestige. Lui-même se sentit délaissé par sa maladie, qu'il prenait pour une puissance; il se crut surpassé par des magiciens plus savants que lui, et prit le parti de s'attacher aux apôtres pour étudier, surprendre ou acheter leur secret.

Simon n'était certainement pas initié à la haute magie; car elle lui aurait appris que pour disposer des forces secrètes de la nature de manière à les diriger sans être brisé par elles, il faut être un sage et un saint; que pour se jouer avec ces terribles armes sans les connaître, il faut être un fou, et qu'une mort prompte et terrible attend les profanateurs du sanctuaire de la nature.

[190] Simon était dévoré de la soif implacable des ivrognes: privé de ses vertiges, il croyait avoir perdu son bonheur; malade de ses ivresses passées, il comptait se guérir en s'enivrant encore. On ne redevient pas volontiers un simple mortel après s'être posé en dieu. Simon se soumit donc, pour retrouver ce qu'il avait perdu, à toutes les rigueurs de l'austérité apostolique; il veilla, il pria, il jeûna, mais les prodiges ne revenaient point.

Après tout, se dit-il un jour, entre Juifs on doit pouvoir s'entendre, et il proposa de l'argent à saint Pierre. Le chef des apôtres le chassa avec indignation. Simon n'y comprenait plus rien, lui qui recevait si volontiers les offrandes de ses disciples; il quitta au plus vite la société de ces hommes si désintéressés, et avec l'argent dont saint Pierre n'avait pas voulu, il fit emplète d'une femme esclave nommée Hélène.

Les divagations mystiques sont toujours voisines de la débauche. Simon devint éperdûment épris de sa servante; la passion, en l'affaiblissant et en l'exaltant, lui rendit ses catalepsies et ses phénomènes morbides qu'il appelait sa puissance et ses miracles. Une mythologie pleine de réminiscences magiques mêlées à des rêves érotiques sortit tout armée de son cerveau; il se mit alors à voyager comme les apôtres, traînant après lui son Hélène, dogmatisant et se faisant voir à ceux qui voulaient l'adorer et sans doute aussi le payer.

Suivant Simon, la première manifestation de Dieu avait été une splendeur parfaite qui produisit immédiatement son reflet. Ce soleil des âmes c'était lui, et son reflet c'était Hélène, qu'il affectait d'appeler Sélène, nom qui en grec signifie la lune.

[191] Or, la lune de Simon était descendue au commencement des siècles sur la terre que Simon avait ébauchée dans ses rêves éternels; elle y devint mère, car la pensée de son soleil l'avait fécondée, et elle mit au monde les anges qu'elle éleva pour elle seule et sans leur parler de leur père.

Les anges se révoltèrent contre elle et l'enchaînèrent dans un corps mortel.

Alors la splendeur de Dieu fut forcée de descendre à son tour pour racheter son Hélène, et le Juif Simon vint sur la terre.

Il devait y vaincre la mort et emmener vivante à travers les airs son Hélène, suivie du choeur triomphant de ses élus. Le reste des hommes serait abandonné sur la terre à la tyrannie éternelle des anges.

Ainsi cet hérésiarque, plagiaire du christianisme, mais en sens inverse, affirmait le règne éternel de la révolte et du mal, faisait créer ou du moins achever le monde par les démons, détruisait l'ordre et la hiérarchie pour se poser seul avec sa concubine comme étant la voie, la vérité et la vie. C'était le dogme de l'Antéchrist; et il ne devait pas mourir avec Simon, il s'est perpétué jusqu'à nos jours; et les traditions prophétiques du christianisme affirment même qu'il doit avoir son règne d'un moment et son triomphe, avant-coureur des plus terribles calamités.

Simon se faisait appeler saint, et, par une étrange coïncidence, le chef d'une secte gnostique moderne, qui rappelle tout le mysticisme sensuel du premier hérésiarque, l'inventeur de la _femme libre_, se nommait aussi Saint-Simon. Le _caïnisme_, tel [192] est le nom qu'on pourrait donner à toutes les fausses révélations émanées de cette source impure. Ce sont des dogmes de malédiction et de haine contre l'harmonie universelle et contre l'ordre social; ce sont les passions déréglées affirmant le droit au lieu du devoir; l'amour passionnel, au lieu de l'amour chaste et dévoué; la prostituée, au lieu de la mère; Hélène, la concubine de Simon, au lieu de Marie, mère du Sauveur.

Simon devint un personnage et se rendit à Rome, où l'empereur, curieux de tous les spectacles extraordinaires, était disposé à l'accueillir: cet empereur était Néron.

L'illuminé Juif étonna le fou couronné par un tour devenu commun sur nos théâtres d'escamoteurs. Il se fit trancher la tête, puis vint saluer l'empereur avec sa tête sur les épaules; il fit courir les meubles, ouvrir les portes; il se comporta enfin comme un véritable _médium_, et devint le sorcier ordinaire des orgies néroniennes et des festins de Trimalcyon.

Suivant les légendaires, ce fut pour préserver les Juifs de Rome de la doctrine de Simon, que saint Pierre se rendit dans cette capitale du monde. Néron apprit bientôt par ses espions de bas étage qu'un nouveau thaumaturge israélite était arrivé pour faire la guerre à son enchanteur. Il résolut de les mettre en présence et de s'amuser du conflit. Pétrone et Tigellin étaient peut-être de la fête.

«Que la paix soit avec vous! dit en entrant le prince des apôtres.

--Nous n'avons que faire de ta paix, répondit Simon, c'est par la guerre que la vérité se découvre. La paix entre adversaires, c'est le triomphe de l'un et la défaite de l'autre.»

[193] Saint Pierre reprit:

«Pourquoi refuses-tu la paix? Ce sont les vices des hommes qui ont créé la guerre; la paix accompagne toujours la vertu.

--La vertu, c'est la force et le savoir-faire, dit Simon. Moi, j'affronte le feu, je m'élève dans les airs, je ressuscite les plantes, je change la pierre en pain; et toi, que fais-tu?

--Je prie pour toi, dit saint Pierre, afin que tu ne périsses pas victime de tes prestiges.

--Garde tes prières: elles ne monteront pas aussitôt que moi vers le ciel.