Chapter 10
Jusqu'ici les vers dorés ne semblent être que les leçons d'un pédagogue. Ils ont pourtant une toute autre portée. Ce sont les lois préliminaires de l'initiation magique, c'est la première partie du grand oeuvre, c'est-à-dire la création de l'adepte parfait. La suite le fait voir et le prouve:
Je t'en prends à témoin, Tétractys ineffable, Des formes et du temps fontaine inépuisable; Et toi qui sais prier, quand les dieux sont pour toi, Achève leur ouvrage et travaille avec foi. Tu parviendras bientôt et sans peine à connaître D'où procède, où s'arrête, où retourne ton être; Sans crainte et sans désirs tu sauras les secrets Que la nature voile aux mortels indiscrets. Tu fouleras aux pieds cette faiblesse humaine Qu'au hasard et sans but la fatalité mène. Tu sauras qui conduit l'avenir incertain, Et quel démon caché tient les fils du destin. [100] Tu monteras alors sur le char de lumière, Esprit victorieux et roi de la matière. Tu comprendras de Dieu le règne paternel, Et tu pourras t'asseoir dans un calme éternel.
Pythagore disait: «De même qu'il y a trois notions divines et trois régions intelligibles, il y a aussi un triple verbe, car l'ordre hiérarchique se manifeste toujours par trois. Il y a la parole simple, la parole hiéroglyphique et la parole symbolique; en d'autres termes, il y a le verbe qui exprime, le verbe qui cache, et le verbe qui signifie; toute l'intelligence hiératique est dans la science parfaite de ces trois degrés.»
Il enveloppait donc la doctrine de symboles, mais il évitait avec soin les personnifications et les images qui selon lui enfantent tôt ou tard l'idolâtrie. On l'a accusé même de détester les poëtes, mais c'était seulement aux mauvais poëtes que Pythagore interdisait l'art des vers.
Ne chante point de vers, si tu n'as point de lyre,
dit-il dans ses symboles. Ce grand homme ne pouvait ignorer la relation exacte qui existe entre les sublimes pensées et les belles expressions figurées, ses symboles mêmes sont pleins de poésie.
N'arrache point les fleurs qui forment des couronnes.
C'est ainsi qu'il recommande à ses disciples de n'amoindrir jamais la gloire et de ne point flétrir ce que le monde semble avoir besoin d'honorer.
Pythagore était chaste, mais loin de conseiller le célibat à ses [101] disciples il se maria lui-même et eut des enfants. On cite une belle parole de la femme de Pythagore; on lui demandait si la femme qui vient d'avoir des relations avec un homme n'avait pas besoin de quelques expiations, et combien de temps après elle pouvait se croire assez pure pour s'approcher des choses saintes.--Tout de suite, dit-elle, si c'est avec son mari; si c'est avec un autre, jamais!
C'est par cette sévérité de principes, c'est avec cette pureté de moeurs qu'on s'initiait dans l'école de Pythagore aux mystères de la nature, et qu'on prenait assez d'empire sur soi-même pour commander aux forces élémentaires. Pythagore possédait cette faculté qu'on nomme chez nous seconde vue et qui s'appelait alors divination. Un jour il était avec ses disciples sur le bord de la mer. Un vaisseau se montre à l'horizon: «Maître lui dit un des disciples, pensez-vous que je serais riche si l'on me donnait la cargaison de ce vaisseau?--Elle vous serait bien inutile, dit Pythagore.--Eh bien! je la garderais pour mes héritiers.--Vous voudriez donc leur laisser deux cadavres?»
Le vaisseau entra dans le port un instant après; il rapportait le corps d'un homme qui avait voulu être enseveli dans sa patrie.
On raconte que les animaux obéissaient à Pythagore. Un jour, au milieu des jeux olympiques, il appela un aigle qui traversait le ciel; l'aigle descendit en tournoyant et continua son vol à tire d'aile quand le maître lui fit signe de s'en aller. Une ourse monstrueuse ravageait l'Apulie, Pythagore la fit venir à ses pieds et lui ordonna de quitter le pays; depuis elle ne reparut [102] plus; et comme on lui demandait à quelle science il devait un pouvoir aussi merveilleux:
--A la science de la lumière, répondait-il.
Les êtres animés, en effet, sont des incarnations de lumière; les formes sortent des pénombres de la laideur pour arriver progressivement aux splendeurs de la beauté, les instincts sont proportionnels aux formes, et l'homme, qui est la synthèse de cette lumière dont les animaux sont l'analyse, est créé pour leur commander; mais parce qu'au lieu d'être leur maître, il s'est fait leur persécuteur et leur bourreau, ils le craignent et se révoltent contre lui. Ils doivent cependant sentir la puissance d'une volonté exceptionnelle qui se montre pour eux bienveillante et directrice, ils sont alors invinciblement magnétisés, et un grand nombre de phénomènes modernes peuvent et doivent nous faire comprendre la possibilité des miracles de Pythagore.
Les physionomistes ont remarqué que la plupart des hommes rappellent par quelques traits de leur physionomie la ressemblance de quelque animal. Cette ressemblance peut bien n'être qu'imaginaire et se produire par l'impression que font sur nous les diverses physionomies, en nous révélant les traits saillants du caractère des personnes. Ainsi nous trouverons qu'un homme bourru ressemble à un ours, un homme hypocrite à un chat et ainsi des autres. Ces sortes de jugements s'exagèrent dans l'imagination et se complètent dans les rêves, où souvent les personnes qui nous ont péniblement impressionné pendant la veille, se transforment en animaux et nous font éprouver toutes les angoisses du cauchemar. Or les animaux sont comme nous et [103] plus que nous sous l'empire de l'imagination, car ils n'ont pas le jugement pour en rectifier les écarts. Aussi s'affectent-ils à notre égard suivant leurs sympathies ou leurs antipathies surexcitées par notre magnétisme. Ils n'ont d'ailleurs aucune conscience de ce qui constitue la forme humaine et ne voient en nous que d'autres animaux qui les dominent. Ainsi le chien prend son maître pour un chien plus parfait que lui. C'est dans la direction de cet instinct que consiste le secret de l'empire sur les animaux. Nous avons vu un célèbre dompteur de bêtes féroces fasciner ses lions en leur montrant un visage terrible et se grimer lui-même en lion furieux; ici s'applique à la lettre le proverbe populaire: «Il faut hurler avec les loups, et bêler avec les agneaux.» D'ailleurs chaque forme animale représente un instinct particulier, une aptitude ou un vice. Si nous faisons prédominer en nous le caractère de la bête, nous en prenons de plus en plus la forme extérieure, au point d'en imprimer l'image parfaite dans la lumière astrale et de nous voir nous-mêmes, dans l'état de rêve ou d'extase, tels que nous serions vus par des somnambules ou des extatiques, et tels que nous apparaissons sans doute aux animaux. Que la raison s'éteigne alors, que le rêve persévérant se change en folie et nous voici changés en bêtes comme le fut Nabuchodonosor. Ainsi s'expliquent les histoires de loups-garoux dont quelques-unes ont été juridiquement constatées. Les faits étaient constants, avérés, mais ce qu'on ignorait c'est que les témoins n'étaient pas moins hallucinés que les loups-garoux eux-mêmes.
Les faits de coïncidence et de correspondances des rêves ne sont ni rares ni extraordinaires. Les extatiques se voient et se [104] parlent d'un bout du monde à l'autre dans l'état d'extase. Nous voyons une personne pour la première fois; et il nous semble que nous la connaissons depuis longtemps, c'est que nous l'avons souvent déjà rencontrée en rêve. La vie est pleine de ces singularités, et pour ce qui est de la transformation des êtres humains en animaux, nous en rencontrons des exemples à chaque pas. Combien d'anciennes femmes galantes et gourmandes, réduites à l'état d'idiotisme après avoir couru toutes les gouttières de l'existence, ne sont plus que de vieilles chattes uniquement éprises de leur matou!
Pythagore croyait par-dessus tout à l'immortalité de l'âme et à l'éternité de la vie. La succession continuelle des étés et des hivers, des jours et des nuits, du sommeil et du réveil, lui expliquaient assez le phénomène de la mort. L'immortalité spéciale de l'âme humaine consistait selon lui dans la prolongation du souvenir. Il prétendait se rappeler, dit-on, ses existences antérieures, et s'il est vrai qu'il le prétendait, c'est qu'il trouvait, en effet, quelque chose de pareil dans ses réminiscences, car un tel homme n'a pu être ni un charlatan ni un fou. Mais il est probable qu'il croyait retrouver ces anciens souvenirs dans ses rêves, et l'on aura pris pour une affirmation positive ce qui n'était de sa part qu'une recherche et une hypothèse; quoi qu'il en soit, sa pensée était grande et la vie réelle de notre individualité ne consiste que dans la mémoire. Le fleuve d'oubli des anciens était la vraie image philosophique de la mort. La Bible semble donner à cette idée une sanction divine lorsqu'elle dit au livre des Psaumes: «La vie du juste sera dans l'éternité de la mémoire[6].»
[Note 6: _In memoria æterna erit justus._]
[105] CHAPITRE VII.
LA SAINTE KABBALE.
SOMMAIRE.--Les noms divins.--Le tétragramme et ses quatre formes. --Le mot unique qui opère toutes les transmutations.--Les clavicules de Salomon perdues et retrouvées.--La chaîne des esprits.--Le tabernacle et le temple.--L'ancien serpent.--Le monde des esprits suivant le Sohar.--Quels sont les esprits qui apparaissent.--Comment on peut se faire servir par les esprits élémentaires.
Remontons maintenant aux sources de la vraie science et revenons à la sainte kabbale, ou tradition des enfants de Seth, emportée de Chaldée par Abraham, enseignée au sacerdoce égyptien par Joseph, recueillie et épurée par Moïse, cachée sous des symboles dans la Bible, révélée par le Sauveur à saint Jean, et contenue encore tout entière sous des figures hiératiques analogues à celles de toute l'antiquité dans l'Apocalypse de cet apôtre.
Les kabbalistes ont en horreur tout ce qui ressemble à l'idolâtrie; ils donnent pourtant à Dieu la figure humaine, mais c'est une figure purement hiéroglyphique.
Ils considèrent Dieu comme l'infini intelligent, aimant et vivant. Ce n'est pour eux ni la collection des êtres, ni l'abstraction de l'Être ni un être philosophiquement définissable. Il est dans tout, distinct de tout et plus grand que tout. Son nom même est ineffable: et encore ce nom n'exprime-t-il que l'idéal humain de sa divinité. Ce que Dieu est par lui-même il n'est pas donné à l'homme de le comprendre.
Dieu est l'absolu de la foi; mais l'absolu de la raison c'est l'ÊTRE.
[106] L'Être est par lui-même et parce qu'il est. La raison d'être de l'Être c'est l'Être même. On peut demander: «Pourquoi existe-t-il quelque chose, c'est-à-dire pourquoi telle ou telle chose existe-t-elle?» Mais on ne peut sans être absurde demander: «Pourquoi l'Être est-il?» Ce serait supposer l'Être avant l'Être.
La raison et la science nous démontrent que les modes d'existence de l'Être s'équilibrent suivant des lois harmonieuses et hiérarchiques. Or la hiérarchie se synthétise en montant et devient toujours de plus en plus monarchique. La raison cependant ne peut s'arrêter à un chef unique sans s'effrayer des abîmes qu'elle semble laisser au-dessus de ce suprême monarque, elle se tait donc et cède la place à la foi qui adore.
Ce qui est certain, même pour la science et pour la raison, c'est que l'idée de Dieu est la plus grande, la plus sainte et la plus utile de toutes les aspirations de l'homme; que sur cette croyance repose la morale avec sa sanction éternelle. Cette croyance est donc dans l'humanité le plus réel des phénomènes de l'Être, et si elle était fausse, la nature affirmerait l'absurde, le néant formulerait la vie, Dieu serait en même temps et ne serait pas.
C'est à cette réalité philosophique et incontestable, qu'on nomme l'idée de Dieu, que les kabbalistes donnent un nom; dans ce nom sont contenus tous les autres. Les chiffres de ce nom produisent tous les nombres, les hiéroglyphes des lettres de ce nom expriment toutes les lois et toutes les choses de la nature.
Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit dans notre [107] dogme de la haute magie sur le tétragramme divin, nous ajouterons seulement que les kabbalistes l'écrivent de quatre principales manières:
[Hébreu]
JHVH,
qu'ils ne prononcent pas, mais qu'ils épèlent: _Jod, he vau hé_, et que nous prononçons _Jéhovah_, ce qui est contraire à toute analogie, car le tétragramme ainsi défiguré se trouverait composé de six lettres.
[Hébreu]
ADNI,
que nous prononçons _Adonaï_, ce nom veut dire Seigneur.
[Hébreu]
AHIH,
que nous prononçons _Eieie_, ce nom signifie Être.
[Hébreu]
AGLA,
qui se prononce comme il s'écrit, et qui renferme hiéroglyphiquement tous les mystères de la kabbale.
En effet la lettre Aleph [Hébreu] est la première de l'alphabet hébreu; elle exprime l'unité, elle représente hiéroglyphiquement le dogme d'Hermès: «Ce qui est supérieur est analogue à ce qui est inférieur.» Cette lettre, en effet, a comme deux bras dont l'un montre la terre et l'autre le ciel avec un mouvement analogue.
La lettre Ghimel [Hébreu] est la troisième de l'alphabet; elle exprime numériquement le ternaire et hiéroglyphiquement l'enfantement, la fécondité.
La lettre Lamed [Hébreu] est la douzième; elle est l'expression [108] du cycle parfait. Comme signe hiéroglyphique, elle représente la circulation du mouvement perpétuel, et le rapport du rayon à la circonférence.
La lettre Aleph répétée est l'expression de la synthèse.
Le nom d'AGLA signifie donc:
L'unité qui par le ternaire accomplit le cycle des nombres pour retourner à l'unité;
Le principe fécond de la nature qui fait un avec lui;
La vérité première qui féconde la science et la ramène à l'unité;
La syllepse, l'analyse, la science et la synthèse;
Les trois personnes divines qui sont un seul Dieu. Le secret du grand oeuvre, c'est-à-dire la fixation de la lumière astrale par une émission souveraine de volonté, ce que les adeptes figuraient par un serpent percé d'une flèche formant avec elle la lettre Aleph [Hébreu].
Puis les trois opérations, dissoudre, sublimer, fixer, correspondant aux trois substances nécessaires, sel, soufre et mercure, le tout exprimé par la lettre Ghimel [Hébreu].
Puis les douze clefs de Basile (Valentin) exprimées par Lamed [Hébreu].
Enfin l'oeuvre accomplie conformément à son principe et reproduisant le principe même.
Telle est l'origine de cette tradition kabbalistique qui met toute la magie dans un mot. Savoir lire ce mot et le prononcer, c'est-à-dire en comprendre les mystères et traduire en actions ces connaissance absolues, c'est avoir la clef des merveilles. Pour prononcer le nom d'AGLA, il faut se tourner du côté de l'orient, c'est-à-dire s'unir d'intention et de science à la [109] tradition orientale. N'oublions pas que suivant la kabbale, le Verbe parfait est la parole réalisée par des actes. De là vient cette expression qui se retrouve plusieurs fois dans la Bible: «Faire une parole» (_facere verbum_), dans le sens d'accomplir une action.
Prononcer kabbalistiquement le nom d'AGLA, c'est donc subir toutes les épreuves de l'initiation et en achever toutes les oeuvres.
Nous avons dit dans notre dogme de la haute magie comment le nom de Jéhovah se décompose en soixante et douze noms explicatifs, qu'on appelle _Schemhamphoras_. L'art d'employer ces soixante et douze noms et d'y trouver les clefs de la science universelle, est ce que les kabbalistes ont nommé les _clavicules_ de Salomon. En effet, à la suite des recueils d'évocations et de prières qui portent ce titre, on trouve ordinairement soixante et douze cercles magiques formant trente-six talismans. C'est quatre fois neuf, c'est-à-dire le nombre absolu multiplié par le quaternaire. Ces talismans portent chacun deux des soixante et douze noms avec le signe emblématique de leur nombre et de celle des quatre lettres du nom de Jéhovah à laquelle ils correspondent. C'est ce qui a donné lieu aux quatre décades emblématiques du tarot: le bâton figurant le Jod; la coupe, le hé; l'épée, le vaf; et le denier, le hé final. Dans le tarot on a ajouté le complément de la dizaine, qui répète synthétiquement le caractère de l'unité.
Les traditions populaires de la magie disaient que le possesseur des clavicules de Salomon peut converser avec les esprits de tous les ordres et se faire obéir par toutes les puissances [110] naturelles. Or, ces clavicules plusieurs fois perdues, puis retrouvées, ne sont autre chose que les talismans des soixante et douze noms et les mystères des trente-deux voies hiéroglyphiquement reproduits par le tarot. A l'aide de ces signes et au moyen de leurs combinaisons infinies, comme celles des nombres et des lettres, on peut, en effet, arriver à la révélation naturelle et mathématique de tous les secrets de la nature, et entrer, par conséquent, en communication avec la hiérarchie entière des intelligences et des génies.
Les sages kabbalistes se tiennent en garde contre les rêves de l'imagination et les hallucinations de la veille. Aussi évitent-ils toutes ces évocations malsaines qui ébranlent le système nerveux et enivrent la raison. Les expérimentateurs curieux des phénomènes de vision extranaturelle ne sont guère plus sensés que les mangeurs d'opium et de haschish. Ce sont des enfants qui se font du mal à plaisir. On peut se laisser surprendre par l'ivresse; on peut même s'oublier volontairement au point de vouloir en éprouver les vertiges; mais à l'homme qui se respecte une seule expérience suffit; et les honnêtes gens ne s'enivrent pas deux fois.
Le comte Joseph de Maistre dit qu'on se moquera un jour de notre stupidité actuelle comme nous nous moquons de la barbarie du moyen âge. Qu'eût-il pensé, s'il eût vu nos tourneurs de tables? et s'il eût entendu nos faiseurs de théories sur le monde occulte des esprits? Pauvres gens que nous sommes! Nous n'échappons à l'absurde que par l'absurde contraire. Le XVIIIe siècle croyait protester contre la superstition en niant la religion, et nous protestons contre l'impiété du XVIIIe siècle en revenant aux [111] vieux contes de grand'mères; ne pourrait-on être plus chrétien que Voltaire et se dispenser de croire encore aux revenants?
Les morts ne peuvent pas plus revenir sur la terre qu'ils ont quittée, qu'un enfant ne pourrait rentrer dans le sein de sa mère.
Ce que nous appelons la _mort_, est une naissance dans une vie nouvelle. La nature ne défait pas ce qu'elle a fait dans l'ordre des progressions nécessaires de l'existence, et elle ne saurait donner le démenti à ses lois fondamentales.
L'âme humaine, servie et limitée par des organes, ne peut qu'au moyen de ces organes mêmes se mettre en rapport avec les choses du monde visible. Le corps est une enveloppe proportionnelle au milieu matériel dans lequel l'âme ici-bas doit vivre. En limitant l'action de l'âme il la concentre et la rend possible. En effet, l'âme sans corps serait partout, mais partout si peu, qu'elle ne pourrait agir nulle part; elle serait perdue dans l'infini, elle serait absorbée et comme anéantie en Dieu.
Supposez une goutte d'eau douce enfermée dans un globule et jetée dans la mer: tant que le globule ne sera pas brisé, la goutte d'eau subsistera dans sa nature propre, mais si le globule se brise, cherchez la goutte d'eau dans la mer.
Dieu en créant les esprits n'a pu leur donner une personnalité consciencieuse d'elle-même qu'en leur donnant une enveloppe qui centralise leur action et l'empêche de se perdre en la limitant.
Quand l'âme se sépare du corps, elle change donc nécessairement de milieu puisqu'elle change d'enveloppe. Elle part revêtue [112] seulement de sa forme astrale, de son enveloppe de lumière et elle monte d'elle-même au-dessus de l'atmosphère comme l'air remonte au-dessus de l'eau en s'échappant d'un vase brisé.
Nous disons que l'âme monte parce que son enveloppe monte, et que son action et sa conscience sont comme nous l'avons dit attachées à son enveloppe.
L'air atmosphérique devient solide pour ces corps de lumière infiniment plus légers que lui et qui ne pourraient redescendre qu'en se chargeant d'un vêtement plus lourd, mais où prendraient-ils ce vêtement au-dessus de notre atmosphère? Ils ne pourraient donc revenir sur la terre qu'en s'y incarnant de nouveau, leur retour serait une chute, ils se noieraient comme esprits libres et recommenceraient leur noviciat. Mais la religion catholique n'admet pas qu'un pareil retour soit possible.
Les kabbalistes formulent par un seul axiome toute la doctrine que nous exposons ici:
«L'esprit, disent-ils, se revêt pour descendre et se dépouille pour monter.»
La vie des intelligences est toute ascensionnelle; l'enfant dans le sein de sa mère vit d'une vie végétative et reçoit la nourriture par un lien qui s'attache comme l'arbre est attaché à la terre et nourri en même temps par sa racine.
Lorsque l'enfant passe de la vie végétative à la vie instinctive et animale, son cordon se brise, il peut marcher.
Lorsque l'enfant se fait homme, il échappe aux chaînes de l'instinct et peut agir en être raisonnable.
Lorsque l'homme meurt, il échappe à ces lois de la pesanteur qui le faisaient toujours retomber sur la terre.
[113] Lorsque l'âme a expié ses fautes, elle devient assez forte pour quitter les ténèbres extérieures de l'atmosphère terrestre et pour monter vers le soleil.
Alors commence la montée éternelle de l'échelle sainte, car l'éternité des élus ne saurait être oisive; ils vont de vertus en vertus, de félicité en félicité, de triomphe en triomphe, de splendeur en splendeur.