Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)
Part 8
Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux, comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en l'homme que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments, il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la bonté, l'amour sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent injuste, habituée à voir faux, et plus digne de compassion que de respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise, comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage, exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son mari, épanchée violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le modèle des mères, est une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable, horrible;» elle voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis ce crime.» Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son visage prend une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny au chevet du jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres, est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à force d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain âge[22], selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non, bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les chiens ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on aime, ce n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte l'histoire de cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a l'air d'un homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long, d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amélia, comment le major achète les mauvais vins du père d'Amélia, comment il presse les postillons, réveille les valets, persécute ses amis pour revoir Amélia plus vite; comment, après dix ans de sacrifices, de tendresse et de services, il se voit préférer le vieux portrait d'un mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le plus triste de ces récits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay, l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne ménagère, a l'esprit et l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de préparer: Pendennis découvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence étonnante et une majesté d'abnégation surhumaine. Il demande à miss Fotheringay, qui vient de jouer Ophélie, si Ophélie est amoureuse d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen explique qu'il s'agit de l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de punch.» Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue: «Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pièce où vous avez joué si admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du volume est Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable: «Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie! qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est parfaite!» Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il semble que Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en humanité, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante; le cinquantième, si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la méchanceté, à l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude; notre folie fait notre dévouement.»
[Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate self-laudation consumedly; but I can't help relating here a circumstance illustrative of the point in question, in which I must think I acted with considerable prudence.
Being at Constantinople a few years since--(on a delicate mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves, and it became necessary on our part to employ an _extra negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated three times in the course of the negotiation: but of course we were friends in public, and saluted each other in the most cordial and charming manner.
The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he admitted was the use of European liquors, in which he indulged with great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion, insisted on helping his friends right and left, and when he came to a particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his guests' very mouths.
I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency, rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF. The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he knew his error. It finished him; he was carried away from the dining room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the Bosphorus.
When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said "_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him, under the nº 3967, working in the Ural mines.
(_The Snobs of England_, p. 146.)]
[Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.]
V
Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on ne peut pas toujours blesser et détruire, et le coeur, lassé de mépris et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et l'attendrissement. D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la qualité contraire, et l'on ne peut immoler une victime sans bâtir un autel; ce sont les circonstances qui désignent l'une, ce sont les circonstances qui élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son pays et de son siècle prêche la vertu contraire au vice de son siècle et de son pays. Dans une société aristocratique et marchande, ce vice est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la tendresse. Que l'amour et la bonté soient aveugles, instinctifs, déraisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses héros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est ironique, le second est louangeur; le premier met en scène les niaiseries de l'amour, le second en fait le panégyrique; le haut de la page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en tirades. Les compliments qu'il prodigue à Amélia Sedley, à Hélène Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus visiblement et plus obstinément la cour à ses femmes: il leur immole les hommes, non pas une fois, mais cent. «Très-vraisemblablement les pélicans aiment à saigner sous le bec égoïste de leurs petits. Il est certain que c'est le goût des femmes. Il doit y avoir dans la douleur du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les sentir. Les femmes ont été faites pour notre bien-être et notre agrément, messieurs, comme toute la troupe des animaux inférieurs. Que ce soit un mari fainéant, un fils dissipateur, un bien-aimé garnement de frère, comme leurs coeurs sont prêts à répandre sur lui leurs trésors de tendresse! Et comme nous sommes prêts, de notre part, à leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! À peine y a-t-il un de mes lecteurs qui n'ait administré du plaisir sous cette forme à ses femmes, et ne les ait régalées du contentement de lui pardonner!» Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille honnête, il baisse les yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En présence de Laura résignée, pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir, elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour, pareilles à des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.» Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et simples, des contentements tranquilles et purs qu'on goûte au coin du foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope si réfléchi et si âpre rencontre un épanchement filial ou une douleur maternelle, il est blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il fait pleurer[23].
On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on a des préférences. Si l'on préfère la bonté dévouée et les affections tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la cause de l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public. C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les moeurs simples et affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs.
Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des sociétés aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la conclusion:
Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance? Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour organiser l'_égalité_[24].
Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité tout anglaises:
Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur, la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur, mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray, daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi, si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de Smith que le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,--aux relations diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur à Constantinople,--à notre politique, que Longues-Oreilles y fourre son pied héréditaire.--Nous ne pouvons nous empêcher de voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous savons même l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour maître, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].»
Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices, elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la sottise de toutes les classes et de tous les sentiments.
Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV, «le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au théâtre de Drury-Lane, nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y était. Les estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne (lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres grands officiers de l'État étaient debout derrière le fauteuil où il était assis..., où il était assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frisée, son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient, les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'évanouirent. Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce soit notre juste orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé Georges le Bon, Georges le Magnifique, Georges le Grand.»
Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de filles perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il laisse jeûner et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il courtise une charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale. Le marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de goût que pour les scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle le transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade, et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés, l'épée prête, d'un tel air que chacun frémit. «_Brava! brava!_ crie le vieux Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit qu'il a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs, lui dit Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai ruinée.--Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste, _gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être mortes. Cette déclaration le met en joie, et il conclut par ce principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.» L'habitude du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'État.
Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers, qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un maquignon à la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il envoie deux jours après _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un provincial, l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À table, servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif, il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis. «Qui était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?--Un des écossais à tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.--Qui en a pris?--Steel de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le mouton d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille de sir Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation qui se trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses gens, il leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour fait sept schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de sept guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées vous viendront d'elles-mêmes.--Il n'a jamais donné un liard dans sa vie, dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un; c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier, ladre, retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres, grand shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve un des piliers de l'État.