Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)
Part 6
J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire aux vanités_, _les Newcomes_. Chaque scène met en relief une vérité morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de réformateur.
À la première page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il pousse un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait arrêter des places à la diligence (aux frais de la famille), et court sauver le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux, ni gourmands comme le major.
Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin, épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!»
Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine, «grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à régner sur sa mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des poésies lamentables aux journaux du comté, commence un poëme épique, une tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi. Il soupire après l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés, prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas maîtres quand vous êtes écoliers.
L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Père Goriot_, l'auteur de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre, travaille à nous corriger.
Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les paroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley, vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente, accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori, légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents? C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu, et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et ces dérisions? Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége était bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre; les dix doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en espérance dans la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et cependant un spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans sa manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme persécutée de sermons, manoeuvrée comme un ballot, réglée comme une horloge, pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce qui est pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée chez elle, accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait mourir avant d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à son bandit de neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant ruiné sa santé pour soigner sa belle-soeur bien-aimée et préserver le précieux héritage, était justement sur le point, grâce à son dévouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bière et l'héritage entre les mains de son neveu.
L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole: «Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu l'a tuée, et je viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne refuse jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.» L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge. Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.» Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre. Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air. «La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour veiller sur elle. Et quant à _ma_ santé, qu'importe? je la sacrifie de bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir.» Il est clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux capteurs d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses, une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait la démasquer; il est content de la voir pressée, acculée, prise par les manoeuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur, qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace et de son avidité.
Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour, sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop empressés.
Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé de Hobs et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée, garnie du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter pour un bon de cinq mille guinées.--Cela ne la gênerait pas, dit votre femme.--Elle est ma tante,» dites-vous d'un air aisé, insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset. La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un air propre, agréable, confortable, joyeux, un air de fête qu'elle n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur, vous oubliez votre sieste ordinaire après dîner, et vous vous trouvez tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement) très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier tous les jours, du madère-malvoisie, et régulièrement du poisson de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants (où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs célestes! que ne m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante avec une voiture blasonnée et un tour de cheveux couleur café clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain rêve[14]!
Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession, nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse. L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transformé par la réflexion, devient une école de moeurs.
[Note 13: Voyez _Vanity Fair_.]
[Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally find an opportunity to let our friends know her station in the world! We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it, says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is perpetually sending her little testimonies of affection, your little girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her. What a good fire there is in her room when she comes to pay you a visit, although your wife laces her stays without one! The house during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London. Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and, somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least. Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream! (_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)]
II
On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais est de l'opposer au goût français.
Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère, elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront. Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible, mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets. Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire géométrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés; que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs; volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent, par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas.
Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée, régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée, moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes, incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas, appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises. Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot: là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique, royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde, vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la pression de la logique et à la force du ressentiment.
[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)]
III
Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire; c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la contient. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus triste. Ses compatriotes eux-mêmes[16] lui ont reproché de peindre le monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour rendre leur oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît horrible, et leur douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans: c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté des persécuteurs[17].
Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs, l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en homme convaincu, qui tient sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'être inflexible, qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa vengeance sur toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de lire les romans de Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste promené dans un musée à travers une belle collection de spécimens et de monstres. Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on pose les moxas et où l'on fait les amputations.
En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation. Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans _le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littéraires, sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les _snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les _snobs_ littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son confrère en cas de besoin public.