Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)
Part 31
Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits, c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers. Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine, semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace; nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données: nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent, qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est ainsi dans toutes les sciences, en géologie, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident primitif étend ses effets dans toutes les parties de la sphère où il est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni les mêmes planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes végétaux, ni les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni peut-être aucune de ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans une autre contrée, elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes insectes, ni la même disposition du sol, ni les mêmes révolutions de l'air, ni peut-être aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion énorme, qui, comme le reste, dépend des lois primitives, mais n'en dépend qu'à travers un circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois primitives, il y a une lacune infinie qu'une série infinie de déductions pourrait seule combler.
Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la vie, la succession des civilisations et des pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les premières lois et les dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements le hasard, comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient, mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler tout le bâtiment.
Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques: donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur, suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il n'y a nul objet où elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle, on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience, la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait ces deux étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les lois physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité déterminée et la quantité supprimée[186], un ordre tel que la première appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.
À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir, font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la seconde comme un système de lois: employée seule, la première est anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer, de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.
[Note 186: Die aufgehobene quantität.]
IX
Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette abondance de séve. À mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et vivantes. À les voir virginales et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la première fois met son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leur files régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique qui a accompli des révolutions sans commettre de ravages, qui, en améliorant tout, n'a rien renversé, qui a conservé ses arbres comme sa constitution, qui a élagué les vieilles branches sans abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit non-seulement du présent, mais du passé.
CHAPITRE VI.
La poésie. Tennyson.
I. Son talent et son oeuvre. -- Ses débuts. -- En quoi il s'opposait aux poëtes précédents. -- En quoi il les continuait.
II. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- Délicatesse et raffinement de son sentiment et de son style. -- Variété de ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité littéraire et son dilettantisme poétique. -- _The Dying Swan._ -- _The Lotos-Eaters._
III. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa vie. -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._
IV. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In Memoriam._ -- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent à l'artiste dilettante. -- _The Princess._ -- Comparaison de ce poëme et d'_As you like it._ -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance.
V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation de ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilité et désintéressement de son esprit. -- Son talent pour se métamorphoser, pour embellir, et pour épurer.
VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. -- L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En quoi Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France. -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes et des deux poëtes.
§ 1.
SON TALENT ET SON OEUVRE.
Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de son pays et de son temps.
On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et l'héroïsme, avaient promené parmi les ténèbres et sous les éclairs un cortége de figures contractées et terribles, désespérées par leurs remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer de tant d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école imaginative, sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il achevait un âge, il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa poésie ressemblait aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont les mêmes que pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante s'est émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme au bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons roses les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa clarté.
I
Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline, Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux, rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes, qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des idées et bien des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés, les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe, ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux, étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits nuages frangés par le soleil[187].» Le poëte revenait avec complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés, affectés, presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi en fait de beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de touchants souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des élégies, des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il écrivait sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare, Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour Homère et Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et les anciens poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits événements réels de la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie éteinte. Il était comme ces musiciens qui mettent leur archet au service de tous les maîtres. Il se promenait dans la nature et dans l'histoire, sans parti pris, sans passion âpre, occupé à sentir, à goûter, à cueillir partout, dans les jardinières des salons comme sur la haie des cottages, les fleurs rares ou champêtres dont le parfum ou l'éclat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on acceptait de préférence ceux qu'il prenait dans la campagne; on trouvait que nulle part son talent n'était plus à l'aise. On admirait combien ce regard minutieux et ce sentiment délicat savaient en saisir et en interpréter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne mourant_ que le sujet était presque usé et l'intérêt un peu faible, pour savourer des vers comme ceux-ci:
Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,--et blanche sur la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un saule se penchait en pleurant sur la rivière,--et secouait le flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages caprices;--et plus loin, à travers le marais vert et tranquille,--les canaux enchevêtrés dormaient,--tachés de pourpre, de vert, et de jaune[188].
Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier; on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et renonçaient à l'action.
Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine gaze;--d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe d'écume.--Ils voyaient la rivière luisante rouler vers l'Océan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin ombreux,--humecté de rosée, montait au-dessus des taillis entrelacés.
Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les pétales des roses épanouies sur le gazon,--que les rosées de la nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur l'âme--que des paupières lassées sur des yeux lassés;--une musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux bienheureux.--Il y a ici de fraîches mousses profondes,--et à travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches rocheuses le pavot pend endormi.
Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille pliée sort du bouton,--sollicitée par la brise caressante;--elle devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baignée de soleil à midi, et, sous la lune,--nourrie de rosée nocturne; puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant à travers l'air.--Regardez; adoucie par la lumière d'été,--la pomme juteuse devenue trop mûre--se détache par une nuit silencieuse d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont accordés,--la fleur s'épanouit à sa place,--s'épanouit et se flétrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracinée dans le sol fertile.
Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous caresse de son souffle,--appuyés sur des couches d'amarante et de moly[189],--nos calmes paupières à demi baissées,--sous les voûtes sacrées du ciel sombre,--de suivre la longue rivière brillante qui traîne lentement--ses eaux en quittant la colline empourprée;--d'entendre les échos humides qui s'appellent--de caverne en caverne à travers les épaisses vignes entrelacées;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes d'émeraude,--à travers les guirlandes tressées de l'acanthe divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague étincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que l'entendre et sommeiller sous les pins[190].
[Note 187:
Frowns perfect-sweet along the brow Light-glooming over eyes divine, Like little clouds sun-fringed.....
So innocent-arch, so cunning-simple, From beneath her gather'd wimple, Glancing with black-beaded eyes, Till the lightning laughters dimple The baby-roses in her cheeks; Then away she flies.....
Whence that aery bloom of thine, Like a lily which the sun Looks thro' in his sad decline, And a rose-bush leans upon? Thou that faintly smilest still, As a Naiad in a well Looking at the set of day.]
[Note 188:
Some blue peaks in the distance rose, And white against the cold-white sky, Shone out their crowning snows. One willow over the river wept, And shook the wave as the wind did sigh; Above in the wind was the swallow, Chasing himself at its own wild will, And far thro' the marish green and still The tangled water-courses slept, Shot over with purple, and green, and yellow.]
[Note 189: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.]
[Note 190:
A land of streams! some, like a downward smoke, Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go. And some thro' wavering lights and shadows broke, Rolling a slumbrous sheet of foam below. They saw the gleaming river seaward flow From the inner land: far off, three mountain-tops, Three silent pinnacles of aged snow, Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops, Up-clomb the shadowy pine above the woven copse....
There is sweet music here, that softer falls Than petal from blown roses on the grass, Or night-dews on still waters between walls Of shadowy granite, in a gleaming pass; Music that gentler on the spirit lies, Than tir'd eyelids upon tir'd eyes; Music that brings sweet sleep down from the blissful skies. Here are cool mosses deep, And thro' the moss the ivies creep, And in the stream the long-leaved flowers weep, And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep.