Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)
Part 23
[Note 113: The one end, essence and use of all religion past, present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to remind us better or worse of what we already know better or worse of the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad; to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All religion issues in due practical Hero-worship."
(_Past and Present_, p. 305.)]
[Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past and Present_, p. 270.)]
V
Sa critique des oeuvres littéraires a la même chaleur et la même violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les mêmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a introduit les grandes idées de Hegel et de Goethe, et les a resserrées sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,» comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son oeuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur Shakspeare et sur Dante, ses études sur Goethe, sur Johnson, sur Burns et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre de Goethe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,» une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens, les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable, cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre, leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde, sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine, pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que j'essaye de tracer ici.
[Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.]
[Note 116: _Life of Sterling._]
[Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.]
[Note 118: We find no heroism of character in him, from first to last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling the small me into nothingness, has never even for moments been revealed to him; only this and that other atom of it, and the differences and discrepancies of these two, has he looked into and noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles. It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome debating-club dispute, spun through ten centuries, between the _Encyclopédie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble aim cannot be conceded to him without many limitations, and may plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single hour.]
VI
Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans; dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter Racine. Goethe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su goûter tous les deux[119]. Il faut que le critique à son âme naturelle et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit. Jusqu'ici nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les choses sont vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être de mauvaise foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous découvrons que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mêmes; nous pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu, vert ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter, construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait Goethe, je suis polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste; et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.» En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes et poétiques, l'optique ne constate que des changements régis par une loi.
[Note 119: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.]
§ 4.
SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
I.
«L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire[121].» Quels qu'ils soient, poëtes, réformateurs; écrivains, hommes d'action, révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le héros est un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des nouvelles pour nous.... Il vient de la substance intérieure des choses. Il y vit et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du coeur du monde, de la réalité primordiale des choses; l'inspiration du Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et véritablement ce qu'il prononce est une sorte de révélation[122].» En vain l'ignorance de son siècle et ses propres imperfections altèrent la pureté de sa vision originale; il atteint toujours quelque vérité immuable et vivifiante; c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et c'est par cette vérité qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est immortel et efficace[123]. «Les oeuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de tous les hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr. Ce qu'il y avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie, cela précisément est ajouté aux éternités, cela subsiste pour toujours comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124]. C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure et à toutes les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que la loyauté[125] qui est le souffle vital de toute société, sinon une émanation du culte des héros, une admiration soumise pour ceux qui sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds même de l'homme. Il subsiste aujourd'hui même dans cet âge de nivellement et de destruction. «Je vois dans cette indestructibilité du culte de l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle les ruines confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent tomber.»
[Note 120: _On Heroes_, t. I, p. 71.]
[Note 121: Universal history, the history of what man has accomplished in this world, is at bottom the history of the great men who have worked here. They were the leaders of men, these great ones; the modellers, patterns, and in a wide sense creators, of whatsoever the general mass of men contrived to do or to attain; all things that we see standing accomplished in the world are properly the outer material result, the practical realisation and embodiment of thoughts that dwelt in the great men sent into the world; the soul of the whole world's history, it may be justly considered, were the history of these. (_On Heroes_, p. 1.)]
[Note 122: Such a man is what we call an _original_ man; he comes to us at first hand. A messenger he, sent from the infinite unknown with tidings to us.... Direct from the inner fact of things.--He lives and has to live in daily communion with that. Hearsays cannot hide it from him; he is blind, homeless, miserable following hearsays; it glares upon him.... It is from the heart of the world that he comes. He is portion of the primal reality of things. (_On Heroes_, p. 71.)]
[Note 123: _Cromwell's Speeches and Letters_, t. II, p. 668.]
[Note 124: The works of a man, bury them under what guano-mountains and obscene owl-droppings you will, do not perish, cannot perish. What of heroism, what of Eternal light was in man and his life, is with very great exactness added to the Eternities, remains for ever a new divine portion of the sum of things.
(_Cromwell's Letters_, dernier chapitre.)]
[Note 125: _Loyalty_, mot intraduisible, qui désigne le sentiment de subordination, quand il est noble.]
II
Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute nation, toute période, toute civilisation a son _idée_, c'est-à-dire son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.
Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car, selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les oeuvres de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de l'Angleterre[127].»--«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs, depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme, qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.» Ses grandes oeuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la conception d'ensemble qui les unit.
[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious that they were specially brave, defying the wild Ocean with its monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a share in governing England at this hour.
No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other, from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished; that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On Heroes_, p. 184.)]
[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.]
III
De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de l'héroïsme.--Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement, les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle. Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse, de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur historien du puritanisme est un puritain.
IV