Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)
Part 21
[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)]
[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.]
§ 2.
SON RÔLE.
C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand. Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite oeuvre, car c'est à une oeuvre semblable que tout le monde pensant travaille aujourd'hui.
I
De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le passé. À de certains moments paraît une _forme_ d'esprit originale, qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement, infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a donné toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses théories, la science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc, sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque précision notre place dans le fleuve infini des événements et des choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il nous conduit.
II
En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on réunit sous une idée maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde. C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la faculté philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprimé son sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de toute oeuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes. Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté, ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer; ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu de formules, les actions des personnages et la musique des vers.
[Note 89: Goethe au premier rang.]
III
De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du _développement_ (_entwickelung_), qui consiste à représenter toutes les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne a faits au genre humain.
IV
Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues d'ensemble a gâté ses propres oeuvres par son excès. Il est rare que notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée; nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé qu'il est et encombré de ses oeuvres, on peut le comparer à quelque haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives; il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre; leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la matière de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est à nous de les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur métal.
V
Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas. C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les idées qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme, appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au delà du Rhin depuis soixante ans[90].
[Note 90: M. Renan.]
VI
La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi. L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes; et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple, les théologiens[91], ayant voulu se représenter avec une netteté et une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé, parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou morales que l'érudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée précise et prouvée, colorée et figurative[92]; ils les ont vus non pas à travers des idées et comme des mythes, mais face à face et comme des hommes. Ils ont appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si l'érudition allemande pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa solidité serait double, et aussi son prix.
Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise; c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le sentiment des choses intérieures (_insight_) est dans la race, et ce sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre dans l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse qu'il en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la vélocité de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe par l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez, vous sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous pensez; votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien; l'intuition est une analyse achevée et vivante; les poëtes et les prophètes, Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été sans le vouloir des théoriciens systématiques, et leurs visions renferment des conceptions générales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une puissance du même genre. Il traduit en style poétique et religieux la philosophie allemande. Il parle comme Fichte «de l'idée divine du monde, de la réalité qui gît au fond de toute apparence.» Il parle comme Goethe «de l'esprit qui tisse éternellement la robe vivante de la Divinité.» Il emprunte leurs métaphores, seulement il les prend au pied de la lettre. Il considère comme un être mystérieux et sublime le Dieu qu'ils considèrent comme une forme ou comme une loi. Il conçoit par l'exaltation, par la rêverie douloureuse, par le sentiment confus de l'entrelacement des êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent à force de raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin, escarpé sans doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où s'est élancée du premier coup la pensée allemande. L'analyse méthodique jointe à la coordination des sciences positives, la critique française raffinée par le goût littéraire et l'observation mondaine, la critique anglaise appuyée sur le bon sens pratique et l'intuition positive; enfin, dans un recoin écarté, l'imagination sympathique et poétique, ce sont là les quatre routes par lesquelles l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconquérir les hauteurs sublimes où il s'était cru porté et qu'il a perdues. Ces voies mènent toutes sur la même cime, mais à des points de vue différents. Celle où Carlyle a marché, étant la plus lointaine, l'a conduit vers la perspective la plus étrange. Je le laisserai parler lui-même; il va dire au lecteur ce qu'il a vu.
[Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.]
[Note 92: Graphic.]
§ 3.
SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite, ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie, ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93].» Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un instinct surnaturels.
[Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy (_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which originates equally in the Character (_Gemüth_), and equally speaks thereto, can attain its significance till the Character itself is known and seen.]
I
Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle, qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine apparition.»--«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de Dieu[94].»--«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme, obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir, mais véritablement _nous sommes_. «Sache bien que les ombres du temps ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme. «Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts, jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et devienne le jour[99].»