Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)

Part 13

Chapter 133,544 wordsPublic domain

[Note 36: Then came those days, never to be recalled without a blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy of the State. The government had just ability enough to deceive, and just religion enough to persecute. The principles of liberty were the scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the nations.

(_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)]

II

Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son talent.

Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit. Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant. S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité. S'il prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur les principes les plus clairs, sur les déductions les plus simples et les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il ne se perd jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il s'élève à des considérations générales, il monte pas à pas tous les degrés de la généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à chaque instant le terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix de toutes les précautions et de toutes les recherches, arriver à l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de détails de toute espèce; il possède un très-grand nombre d'idées philosophiques et de tout ordre; mais son érudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprès de tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison; que, si on révoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des vues qu'il propose, on verrait arriver à l'instant une multitude de documents authentiques et un bataillon serré d'arguments convaincants. Nous sommes trop habitués en France et en Allemagne à recevoir des hypothèses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses sous le nom d'événements attestés. Nous voyons trop souvent des systèmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un écrivain, sortes de châteaux fantastiques dont l'ordonnance régulière simule l'apparence des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un souffle dès qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des théories, au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause, lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche, semblables à ces généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis, rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint. Nous avons jugé les hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur une action détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés de vices ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la logique ni par la critique les décisions aventureuses où notre précipitation nous avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement profond et une sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de doctrines écloses au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues, pour suivre la marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi, si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi les Anglais accusent les Français d'être légers et les Allemands d'être chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans les sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la beauté y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gré d'avoir inséré la démonstration suivante dans la vie d'Addison:

Pope voulait refondre son poëme sur la _Boucle de cheveux enlevée_. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné. Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais, s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience. La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jérusalem_. Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _Épître à Curion_; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec lequel il avait étendu et remanié la _Boucle de cheveux_, fit la même expérience sur la _Dunciade_. Tous ces essais échouèrent. Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois, et ce que personne autre n'a jamais fait?

L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais, pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter Scott nous dit qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son _Waverley_. Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si défavorable que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire l'_Histoire de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-même fut parmi ceux qui prédisaient que _Caton_ ne réussirait jamais sur la scène, et il engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une représentation. Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens et la générosité de supposer à leurs conseillers des intentions pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37].

Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.

Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer. Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures, que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante; le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques, les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien, dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre. L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M. Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances; s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot.

Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique, aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications, d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant, précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution naître dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion, qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique, morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le coeur par sa véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.

Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite, comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision, ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants, jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux. Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens. Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation. Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les _spécimens décisifs_. Toute la substance de la théorie, toute la force de la preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque; la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots. Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les jours, rapprocher les événements anciens des événements contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park, d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.

Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier. On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays, il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous, Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile; mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes, parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs, procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.