Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)

Part 1

Chapter 13,374 wordsPublic domain

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE

TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE

LES CONTEMPORAINS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:

(Librairie Hachette.)

VOYAGE AUX PYRÉNÉES, in-18, 5e édition.

LA FONTAINE ET SES FABLES, in-18, 4e édition.

ESSAI SUR TITE-LIVE, in-18, 2e édition.

LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, in-18, 3e édition.

ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition.

NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition.

VIE ET OPINIONS DE M. GRAINDORGE, in-18, 4e édition.

VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8.

(Librairie Germer-Baillière.)

PHILOSOPHIE DE L'ART, in-18.

PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE, in-18.

DE L'IDÉAL DANS L'ART, in-18.

PHILOSOPHIE DE L'ART DANS LES PAYS-BAS, in-18.

10616.--Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE

PAR H. TAINE

TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE

LES CONTEMPORAINS

DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77 1869

Droits de propriété et de traduction réservés

AVERTISSEMENT.

Ce volume est le complément de l'_Histoire de la littérature anglaise_; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en système. Quand les documents ne sont encore que des indices, l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés; on peut les considérer comme des _spécimens_ qui représentent les traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction générale de l'esprit public.

Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; à côté de Dickens et de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Brontë, mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à côté de Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté de Stuart Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer. Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui écrivent sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les généraux les facultés et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme, toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie, je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la conscience solitaire de chaque homme, et à cette autorité universelle que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par l'autre et contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de l'expérience et à leur propre accord.

Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale, des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre, l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays pensants.

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE.

LIVRE V.

LES CONTEMPORAINS.

CHAPITRE I.

Le Roman. Dickens.

§ 1.

L'ÉCRIVAIN.

I. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance de la façon d'imaginer.

II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. -- Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les hallucinés et les fous.

III. À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand. -- _Miss Ruth_ et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._

IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_: -- Son comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.

§ 2.

LE PUBLIC.

I. Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille et de l'épouse.

II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. -- Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.

III. Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens l'ensemble manque à l'action.

§ 3.

LES PERSONNAGES.

I. Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. -- Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens pour les seconds.

II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces personnages sont Anglais.

III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature française. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple.

IV. L'homme idéal selon Dickens. -- En quoi cette conception correspond à un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés par la convention et par la règle. -- Succès de Dickens.

Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se mettent à l'oeuvre; ses camarades de collége racontent dans les journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets, nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son oeuvre à la _Revue d'Édimbourg_. Celle-ci frémit à la vue de ce présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le biographe ni le docteur.

Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_, son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en réserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme; d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire; c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie d'un homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi toutes ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire intérieure du génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut bien.

§ 1.

L'ÉCRIVAIN.

La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci: Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec quelle force? La réponse définit d'avance toute son oeuvre; car à chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer, le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses mérites, de sa puissance et de ses excès.

I

Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez cette description d'un orage; les images semblent prises au daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'oeil, aussi rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité[1].»

Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique; la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la vérité.

Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et éclate en figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées, d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les fossés, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme s'il pleurait[3].»--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autel, des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne à vos nerfs la sensation de la tourmente aérienne. Le vent siffle et gambade dans les arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le vieux beffroi; sa pensée est un miroir, il n'y a pas un des détails les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les barres de fer rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et recroquevillées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui les foule, les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui, pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des matelots après leurs cordages, ou se laissent glisser à terre, et jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, une pensée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent ce château tremblant.

Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus. Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets, chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste, il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions; il s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille, jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine, les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres choses encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement:

Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards, nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance, auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une soeur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles. Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu arriver pour l'amour de Ruth[4].

Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle; Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point ailleurs.

On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les télescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se transfigure: «Dans la contagion générale, il semble qu'elle se change en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manière de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle île déserte[5].»