Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Part 9

Chapter 93,446 wordsPublic domain

Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière, dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française. Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité, ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?» Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent, la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource. Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé capable de le rajeunir et de le ranimer.

Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire, elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!» Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble; il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner, surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira «afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante, aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_.

Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir, l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père «n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides, réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.» Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non, nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort. Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes: «La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi, ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée? Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille? Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M. Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir! Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable, elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame, laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche, qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.

Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais! combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond, l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement, froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire. Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger; distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente, l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112], ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour. Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.» Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens, en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits.

Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi! quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque, qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe. Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare! D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments. Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne; elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école, quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit.