Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Part 5

Chapter 53,683 wordsPublic domain

The parsons for envy are ready to burst; The servants amazed are scarce ever able To keep off their eyes, as they wait at the table; And Molly and I have thrust in our nose To peep at the captain in all his fine clothes; Dear madam, be sure he's a fine spoken man, Do but hear on the clergy how glib his tongue ran; 'And madam,' says he, 'if such dinners you give, You'll never want parsons as long as you live; I ne'er knew a parson without a good nose. But the devil's as welcome wherever he goes; G--d--me, they bid us reform and repent, But, z--s, by their looks they never keep lent; Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid You cast a sheep's eye on her ladyship's maid; I wish she would lend you her pretty white hand In mending your cassock, and smoothing your band; (For the dean was so shabby, and looked like a ninny, That the captain supposed he was curate to Jenny.) Whenever you see a cassock and gown, A hundred to one but it covers a clown; Observe how a parson comes into a room, G--d--me, he hobbles as bad as my groom; A scholar, when just from his college broke loose, Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose; Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff, By G--, they don't signify this pinch of snuff; To give a young gentleman right education, The army's the only good school of the nation.]

[Note 52:

How is the dean? he's just alive. Now the departing prayer is read; He hardly breathes. The dean is dead. Before the passing-bell begun, The news through half the town has run; Oh! may we all for death prepare! What has he left? and who's his heir? I know no more than what the news is; 'Tis all bequeath'd to public uses. To public uses! there's a whim! What had the public done for him? Mere envy, avarice, and pride: He gave it all--but first he died. And had the dean in all the nation No worthy friend, no poor relation? So ready to do strangers good, Forgetting his own flesh and blood! Poor Pope will grieve a month, and Gay A week, and Arbuthnot a day.... My female friends, whose tender hearts Have better learned to act their parts, Receive the news in doleful dumps: 'The dean is dead (pray, what is trumps?) Then, Lord, have mercy on his soul! (Ladies, I'll venture for the vole.) Six deans, they say, must bear the pall. (I wish I knew what king to call.) Madam, your husband will attend The funeral of so good a friend? No, madam, 'tis a shocking sight; And he's engaged to-morrow night: My Lady Club will take it ill, If he should fail her at quadrille. He loved the dean--(I lead a heart) But dearest friends, they say, must part. His time was come, he ran his race; We hope he's in a better place.']

[Note 53: _The ladies dressing-room._]

[Note 54: _Strephon and Chloe._]

[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]

[Note 56: _The Progress of Beauty._]

[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain abuses_.]

V

Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science et de toute vérité.

De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre; mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre, Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement, étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady _Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs, se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une secte s'était établie, posant en principe que le monde était une garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_. Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament. «Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou _totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot: _shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté. Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or, et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot _frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis, ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères, traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament, et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin, l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe. Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient toute science.

Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin, expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture, à mesure qu'ils passaient[63].

Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane? Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre? Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument libérateur.

La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi, contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone, contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier «une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois, une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles, un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues. Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une, elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote, précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs, lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la source de tout le génie humain et de toutes les institutions de l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les _gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste, qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et le dégoût.

S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte du Tonneau_ que dans _Gulliver_.

Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre; l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui, imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage, aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de plus exact ni de plus limité.

Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible? Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime, délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est la seule cause de notre vénération ou de notre amour.

La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles. Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places, et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme, est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais recommencer sans un ordre spécial_[69].»

Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!