Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 4
Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant, toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort, pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.
Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie; il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond, n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique, le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies. Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique; dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la déraison.
Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner, il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin, impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge. J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane, le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital. Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend; même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43]; puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe. Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures, que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»
Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même, et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime, et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce, _Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe, renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense, leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif, par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine, c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder: «voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].» Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop fine pour être saisie par ces rudes mains.
Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la _Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte pour voir son habit brodé.
Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame, dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu! à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne couliez un regard fripon sur la femme de chambre de madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50], et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute la nation[51].
Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode; n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre que ses vers _sur sa propre mort_?
«Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a tout légué au public.--Au public? Voilà un caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames, je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]
Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte, celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore, il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des claqueurs et des figurants.
Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour; Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud, commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54], il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre; c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique l'exécration et le dégoût.
[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._]
[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.]
[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have consulted the star of his nativity by my own rules and find he will infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his affairs in time.]
[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is, in my humble opinion, a very improper style for a person of his education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in an affair at home?]
[Note 42: _Letter to a very young lady._]
[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in playbooks and romances.]
[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her sex.... your sex employ more thought, memory and application to be fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I know, would equally become them.]
[Note 45:
His talk was now of tithes and dues; He smok'd his pipe and read the news.... Against dissenters would repine, And stood up firm for right divine.]
[Note 46:
And all their conduct would be try'd By her, as an unerring guide. Offending daughters oft would hear Vanessa's praise rung in their ear. Miss Betty, when she does a fault, Lets fall her knife or spills the salt, Will then by her mother be chid: «'Tis what Vanessa never did!»]
[Note 47:
He now could praise, esteem, approve, But understood not what was love.]
[Note 48:
Stella, this day is thirty-four (We sha'n't dispute a year or more). However, Stella, be not troubled, Although thy size and years are doubled, Since first I saw thee at sixteen, The brightest virgin on the green; So little is thy form declin'd, Made up so largely in thy mind.]
[Note 49:
O, would it please the Gods to split Thy beauty, size, years and wit! No age could furnish out a pair Of nymphes so graceful, wise, and fair.]
[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.]
[Note 51: