Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Part 34

Chapter 343,193 wordsPublic domain

Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine, comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde; l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait. Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire, ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_, faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger, il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme. Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose, majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main, étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages, des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes, la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé, d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise, voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie; les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs; quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi, sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère, par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le meilleur coureur.

II

En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois, ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde. Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois, dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent, accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires, alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille. Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises, le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit, les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place. Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec des gestes rares et sans prononcer un mot.

À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées, hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux, comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer, laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel. Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire; jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir, Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande, qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes, en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps, semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs, en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans, que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la grandeur.