Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 31
Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui, dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur, c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène; il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée; les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue: j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].
Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre: à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin, il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre, avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille, avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine? Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle? Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève. Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut, en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille, imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et, n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.
Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord. Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu, cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion! Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire, honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée, on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête. C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné, et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère? Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui, dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée: c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus l'empoigner par sa culotte[375].»
Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique, c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne; la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift; bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits. Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon «que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal, avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul, debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères, ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait. Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte, toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant, une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris, emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes, c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie, chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient; la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations; le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action en Grèce et n'y trouva que la mort.
[Note 352:
.... Thou hast no power upon me, that I feel; Thou never shalt possess me, that I know: What I have done is done; I bear within A torture which could nothing gain from thine: The mind which is immortal makes itself Requital for its good or evil thoughts-- Is its own origin of ill and end-- And its own place and time;--its innate sense, When stripp'd of this mortality, derives No colour from the fleeting things without; But is absorb'd in sufferance or in joy, Born from the knowledge of its own desert. _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me. I have not been thy dupe, nor am thy prey-- But was my own destroyer, and will be My own hereafter.--Back, ye baffled fiends! The hand of death is on me--but not yours!]
[Note 353: _Don Juan._
There stands the noble hostess, nor shall sink With the three thousandth curtsy; .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink, And long the latest of arrivals halts, 'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb, And gain an inch of staircase at a time....]
[Note 354: It was as if the house had been divided between your public and understood courtesans. But the intriguantes much outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that the two last may enter Carleton and any other house and the two first are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life as it really is--and myself after all the worst of any!]
[Note 355: Alfred de Musset.]
[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]
[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state of society, and not an eulogy of vice.]
[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.]
[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]
[Note 360:
.... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow, Not through a misty morning twinkling weak as A drunken man's dead eye in maudlin sorrow, But with all heaven t' himself; that day will break as Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow That sort of farthing candlelight which glimmers Where reeking London's smoky caldron simmers.]
[Note 361:
.... I love the language, that soft bastard latin, Which melts like kisses from a female mouth, Which sounds as if it should be writ on satin, With syllables which breathe of the sweet south, And gentle liquids gliding all so pat in, That not a single accent seems uncouth, Like our harsh northern whistling, grunting guttural, Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]
[Note 362:
I like the women too (forgive my folly), From the rich peasant cheek of ruddy bronze, And large black eyes that flash on you a volley Of rays that say a thousand things at once, To the high dama's brow, more melancholy But clear, and with a wild and liquid glance, Heart on her lips, and soul within her eyes, Soft as her clime, and sunny as her skies.]
[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley, _Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans _Corinne_ cette opposition très-bien saisie.]
[Note 364: Journal, février 1821.]
[Note 365:
She with her flush'd cheek laid on her white arm, And raven ringlets gather'd in dark crowd Above her brow, lay dreaming soft and warm; .... One with her auburn tresses slightly bound, And fair brows gently drooping, as the fruit Nods from the tree, was slumbering with soft breath, And lips apart, which show'd the pearls beneath. .... A fourth as marble, statue-like and still, Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep; White, cold and pure........................ .................. a carved lady on a monument.]
[Note 366:
.... It was like the fawn which, in the lake display'd, Beholds her own shy, shadowy image pass, When first she starts, and then returns to peep, Admiring this new native of the deep.]
[Note 367:
.... It was a wild and breaker-beaten coast, With cliffs above, and a broad sandy shore, Guarded by shoals and rocks as by a host; And rarely ceased the haughty billow's roar, Save on the dead long summer days, which make The outstretch'd Ocean glitter like a lake....