Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 30
Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref, le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui, quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau, ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit, «tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments, s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups, même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour, exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis, jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais, comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois! Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi! écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré, j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient; bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous; ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout «râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi, l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées, voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la _personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète, le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.
[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les Martyrs_.]
[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum), etc.]
[Note 345:
Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe, Wo es in herrlichen Accorden schlägt?]
[Note 346:
From my youth upwards My spirit walk'd not with the souls of men, Nor look'd upon the earth with human eyes; The thirst of their ambition was not mine; The aim of their existence was not mine; My joys, my griefs, my passions, and my powers, Made me a stranger; though I wore the form, I had not sympathy with breathing flesh.... ....................... I could not tame my nature down; for he Must serve who fain would sway--and soothe--and sue-- And watch all time--and pry into all place-- And be a living lie--who would become A mighty thing upon the mean, and such The mass are; I disdain'd to mingle with A herd, though to be leader--and of wolves....]
[Note 347:
.... My joy was in the wilderness, to breathe The difficult air of the iced mountain's top, Where the birds dare not build, nor insect's wing Flit o'er the herbless granite; or to plunge Into the torrent, and to roll along On the swift whirl of the new breaking wave.... .... To follow through the night the moving moon, The stars and their development; or catch The dazzling lightnings till eyes grew dim; Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves, While Autumn winds were at their evening song, These were my pastimes, and to be alone; For if the beings, of whom I was one, Hating to be so,--cross'd me in my path, I felt myself degraded back to them, And was all clay again....]
[Note 348:
.... My solitude is solitude no more, But peopled with the Furies:--I have gnash'd My teeth in darkness till returning morn, Then cursed myself till sunset; I have pray'd For madness as a blessing--'tis denied me. I have affronted death--but in the war Of elements the waters shrunk from me, And fatal things pass'd harmless--the cold hand Of an all-pitiless demon held me back, Back by a single hair, which would not break. In fantasy, imagination, all The affluence of my soul--I plunged deep But like an ebbing wave, it dash'd me back Into the gulf of my unfathom'd thought .... I dwell in my despair And live, and live for ever.]
[Note 349:
There's bloom upon her cheek; But now I see it is not living hue, But a strange hectic--like the unnatural red Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]
[Note 350:
.... Hear me, hear me-- Astarte! my beloved! speak to me: I have so much endured--so much endure-- Look on me! the grave hath not changed thee more Than I am changed for thee. Thou lovedst me Too much, as I loved thee: we were not made To torture thus each other, though it were The deadliest sin to love as we have loved. Say that thou loath'st me not, that I do bear This punishment for both--that thou wilt be One of the blessed--and that I shall die. For hitherto all hateful things conspire To bind me in existence--in a life Which makes me shrink from immortality-- A future like the past. I cannot rest. I know not what I ask, nor what I seek: I feel but what thou art, and what I am; And I would hear yet once before I perish The voice which was my music--Speak to me! For I have call'd on thee in the still night, Startled the slumbering birds from the hush'd boughs And woke the mountain wolves, and made the caves Acquainted with thy vainly echoed name, Which answer'd me--many things answer'd me-- Spirits and men--but thou wert silent all. .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth, And never found thy likeness--speak to me! Look on the fiends around, they feel for me: I fear them not, and feel for thee alone-- Speak to me! though it be in wrath; but say-- I reck not what--but let me hear thee once-- This once--once more!]
[Note 351:
.... Yet see, he mastereth himself, and makes His torture tributary to his will. Had he been one of us, he would have made An awful spirit.]
V
On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre. Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme) au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance, travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre, le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être _improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron, avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est attaqué.
Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces; c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les _gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit, et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C....., composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden.... Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des tartufes de moeurs,
Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];
une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don Juan_[357].
Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour) non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359], pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise, et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son _Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame, plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat, rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct, le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second, lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.